Mercredi 14 Novembre 2018

Mis à jour le Mer. 14 Nov. 2018 à 08:31

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Articles de H.P. Blavatsky

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H. P. Blavatsky (1831 - 1891) fut sans conteste la femme la plus extraordinaire du 19e siècle.

Née en Ukraine, le 12 août 1831, d'une famille de la grande noblesse russe, elle avait rompu avec une destinée toute tracée pour entreprendre, dès l'âge de 18 ans, une série d'interminables voyages autour de la terre, qui enrichirent de façon unique cet esprit ardent que n'avait instruit aucune université moderne : plus de 20 années de quête, et d'expérience du monde, jusque dans les lieux retirés où vivent sorciers et chamans, mais aussi de rencontres avec d'authentiques maîtres spirituels, allaient décider du reste de sa vie. Au contact de ces maîtres, en Inde et surtout au Tibet, elle découvrit ce qu'elle allait appeler la Théosophie, philosophie ésotérique représentant la Tradition commune à toutes les religions. Finalement, à leur instigation, elle entra dans l'arène publique et consacra toutes ses forces à propager cette philosophie qui pour elle devait servir à unir les hommes, au-delà des sectarismes.

En fondant avec quelques amis, dont le Colonel Henry S. Olcott et William Q. Judge, la Theosophical Society (Société Théosophique) à New York, en 1875, elle lançait ce qui allait devenir un grand mouvement de renouveau, dans le domaine philosophique et religieux, pour se répandre à l'échelle internationale et marquer son époque.

Malgré attaques et diffamations, dans un siècle conservateur, hostile à bien des idées dont certaines allaient plus tard devenir monnaie courante, le bilan de son action se révèle très positif à l'analyse, surtout dans le domaine du rapprochement Orient-Occident, et de la conduite de la vie spirituelle. Elle a influencé des personnages de premier plan d'horizons très divers.

Femme hors du commun, jouissant à son époque d'une notoriété internationale comme auteur d'ouvrages d'avant-garde, dans le domaine de la pensée, et comme leader spirituel d'un large mouvement à vocation humaniste, Mme Blavatsky a laissé une œuvre écrite considérable comprenant un millier d'articles de revues, plusieurs ouvrages majeurs :

Isis Dévoilée ; La Doctrine Secrète ; La Clef de la Théosophie ; La Voix du Silence ; Raja Yoga ou Occultisme ; Les Cinq messages ; Les rêves et l'éveil intérieur (de H.P. Blavatsky et W.Q. Judge) .

De nombreux articles de Blavatsky sont accéssibles en ligne.

Elle décède en Angleterre, à Londres le 8 mai 1891.

La nature septuple de l'Homme

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Extrait des pages 106 à 109 de La Clef de la Théosophie d’H.P. Blavatsky.

Qu’est-ce que dit la Théosophie de ce qu'on appelle l'Esprit et l'Âme, d'une part, et l'homme de chair, d'autre part ? Ceci est l'ancienne division platonicienne. Platon, étant un Initié, ne pouvait pas entrer dans des détails défendus ; mais quiconque connaît la doctrine archaïque retrouvera les sept principes dans les diverses combinaisons de l'Âme et de l'Esprit faites par Platon. Il considérait l'homme comme étant constitué essentiellement de deux parties : l'une éternelle, formée de la même essence que l'Absoluité, l'autre, mortelle et corruptible, tirant ses parties constituantes des dieux « créés », d'ordre mineur. Pour lui, l'homme était composé : 1° d'un corps mortel ; 2° d'un principe immortel ; et 3° « d'une sorte d'Âme mortelle et séparée ». C'est ce que nous appelons respectivement l'homme physique, l'Âme Spirituelle ou Esprit (Noûs), et l'Âme animale (psuchè). C'est la division qui a été adoptée par Paul (un autre Initié) qui, pour sa part, affirme qu'il existe un corps psychique, semé dans le corruptible (il s'agit en l'occurrence de l'âme astrale, ou du corps astral), et un corps spirituel constitué d'une substance incorruptible. Jacques lui-même corrobore cette assertion quand il dit (3, 15) que la « sagesse » (de notre âme inférieure) n'est pas venue d'en haut, mais qu'elle est terrestre (« psychique » et « démoniaque », comme l'ajoute le texte grec), tandis que l'autre est la sagesse céleste. Bien que Platon, et même Pythagore, ne parlent que de trois « principes », il est si évident qu'ils leur attribuent sept fonctions différentes dans leurs diverses combinaisons qu'il suffit de comparer nos enseignements avec les leurs pour nous en rendre compte. Donnons un aperçu rapide de ces sept aspects au moyen des tableaux suivants :

Division Théosophique de l’homme
Le Quaternaire inférieur

(a) Rûpa, ou sthûla sharîra (a) Corps physique (a) C'est le véhicule de tous les autres "principes" pendant la vie.
(b) Prâna  (b) Vie, ou principe vital (b) Nécessaire seulement à a, c, d, ainsi qu'aux fonctions du Manas inférieur qui englobent toutes celles qui sont limitées au cerveau (physique).
(c) Linga sharîra (c) Corps astral (c) Le Double, le corps fantôme.
(d) Kâmarûpa (d) Le siège des désirs et passions animaux. (d) C'est le centre de l'homme animal, où se trouve la ligne de démarcation qui sépare l'homme mortel de l'entité immortelle.

La Triade supérieure impérissable

e) Manas - un principe double dans ses fonctions. (e) Mental, Intelligence ; le mental humain supérieur dont la lumière ou le rayonement unit, durant la vie, la MONADE à l'homme mortel (e) L'état futur et la destinée karmique de l'homme dépendent du devenir de Manas, selon qu'il descend plus bas, vers kâmarûpa, le siège des passions animales, ou qu'il s'élève en gravitant vers Buddhi, l'Ego spirituel. Dans ce dernier cas, la conscience supérieure des aspirations spirituelles individuelles du mental (Manas), assimilant Buddhi, est absorbée par ce principe et constitue l'Ego, qui entre dans la béatitude dévachanique (1).
(f) Buddhi (f) L'Âme Spirituelle (f) Le véhicule de l'esprit pur et universel.
(g)Âtma (g) L'Esprit (g) Un avec l'Absolu (du fait qu'il en est le rayonnement)

Maintenant, qu'enseigne Platon ? Il parle de l'homme intérieur comme étant constitué de deux parties — l'une immuable et toujours identique, formée de la même substance que la Divinité, et l'autre mortelle et corruptible [v. Timée, 69]. Ces « deux parties » correspondent respectivement à notre Triade supérieure et à notre quaternaire inférieur (voir le tableau). Il explique que, « toutes les fois que l'Âme (psuchè) prend comme allié le Noûs » — l'esprit divin ou la substance divine (2) — « (...) elle mène toute chose avec rectitude et bonheur ; mais si elle s'associe à anoia » — la déraison, ou l'Âme animale et irrationnelle — « c'est tout le contraire qu'elle produit comme effet » [extraits, Les Lois, 897, a-b]. Nous avons donc ici Manas (ou l'Âme en général) sous ses deux aspects : en s'attachant à anoia (notre kamarûpa, l'« Âme animale », dans le Bouddhisme ésotérique), il se précipite vers l'annihilation complète, pour ce qui est de l'Ego personnel ; au contraire, en s'alliant au Nous (Âtma-Buddhi) il se fond dans l'Ego immortel et impérissable, et sa conscience spirituelle de la personnalité qui fut devient alors immortelle.

Note (1) Dans le Bouddhisme ésotérique de M. Sinnett, d, e, et f, s'appellent respectivement l'Âme animale, l'Âmee humaine, et l'Âme spirituelle, ce qui est aussi correct. Bien que les principes soient numérotés dans le Bouddhisme ésotérique, cette numérotation est, strictement parlant, inutile. Seule la Monade avec ses deux aspects (Âtma-Buddhi) peut être considérée comme correspondant aux deux nombres les plus élevés (le 6e et le 7e principes). En ce qui concerne tous les autres, aucune numérotation n'est possible en général, puisqu' on ne doit considérer comme premier que le « principe » qui est prédominant dans l'homme. Chez certains hommes, c'est l'Intelligence supérieure (Manas ou le 5e principe) qui domine, chez d'autres, c'est l'Âme animale (kamarûpa) qui règne par-dessus tout, et manifeste les instincts les plus bestiaux, etc.
Note (2) : Paul appelle « Esprit » le Noûs de Platon, mais, puisque cet esprit est « substance », il s'agit évidemment de Buddhi, et non d'Âtma, qui, au point de vue philosophique, ne peut être en aucun cas qualifié de « substance ». Nous avons inclus Âtma dans les « principes » humains pour ne pas causer plus de confusion. En réalité ce n'est pas un principe « humain », mais le principe absolu, universel, dont Buddhi, l'Esprit-Âme, est le véhicule.

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Le Mental Cosmique

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 Le Mental cosmique (1): « Tout ce qui quitte l’état Laya (homogène) devient vie consciente active. La conscience individuelle émane de la conscience Absolue qui est le MOUVEMENT éternel, et y retourne. » - (Axiome Ésotérique.)
« Tout ce qui pense, comprend, veut, agit, est céleste et divin, et doit pour ce motif même, être nécessairement éternel ». Cicéron.

Nous avons signalé dans notre Éditorial de mars la conception que professe Edison au sujet de la matière. Le grand électricien américain aurait, selon M.G. Parsons Lathrop du Harpers’s Magazine, affirmé sa croyance personnelle dans le fait que les atomes seraient « animés d’une certaine dose d’intelligence », et se serait laissé aller à d’autres rêveries de ce genre. La Revue des Revues de février prend à parti l’inventeur du phonographe pour cette fugue d’imagination, et remarque en matière de critique, que « Edison s’adonne souvent à la rêverie », laissant travailler sans cesse son « imagination scientifique ».

Plût au Ciel que les hommes de science fissent un usage plus fréquent de leur « imagination scientifique », et s’adonnassent moins aux froides négations. Les rêves diffèrent. Dans cet état étrange de l’être qui, selon Byron, nous met à même de percevoir souvent plus de faits réels que lorsque nous sommes éveillés bien que « nos yeux soient scellés ». L’imagination est l’un des éléments les plus puissants de la nature humaine, ou selon les paroles de Dugald Stewart, elle « est le grand ressort de l’activité humaine, et la source principale d’amélioration de l’homme … Détruisez cette faculté, et l’état des hommes deviendra aussi stationnaire que celui de la brute ». C’est le meilleur guide de nos sens aveugles, sans lequel ceux-ci ne pourraient jamais nous mener au-delà de la matière et de ses illusions. Les plus grandes découvertes de la science moderne sont dues à la faculté imaginative des inventeurs. Mais quand a-t-on vu une chose nouvelle, une théorie se heurtant à une autre fermement établie, s’affirmer sans que la science orthodoxe ne commence par étouffer et par essayer de la supprimer. Harvey fut aussi considéré tout d’abord comme un « rêveur », et un fou au surplus. Finalement, toute la science moderne est faite d’« hypothèses provisoires » le fruit de l’ « imagination scientifique », comme M. Tyndall l’a appelée d’une façon heureuse.

Est-ce donc parce que les Papes de la Science exacte n’ont pas accordé leur imprimatur à la possibilité d’une conscience dans chaque atome universel, et d’un contrôle complet de l’homme sur les cellules et atomes de son corps, que l’idée doive être rejetée comme un rêve ? L’occultisme donne le même enseignement. Il nous dit que chaque atome, comme la monade de Leibnitz, est un petit univers en lui-même ; et que chaque organe et cellule du corps humain sont doués d’un cerveau à eux, d’une mémoire, et par suite d’expérience et de pouvoir de discernement. L’idée de la Vie Universelle composée de vies individuelles atomiques est l’un des enseignements les plus anciens de la philosophie ésotérique, et l’hypothèse moderne de la science – celle de la vie cristallisée, est le tout premier rayon de l’ancien soleil de sagesse qui ait touché nos savants. Si l’on peut prouver que les plantes ont des nerfs, des sensations et un instinct, (un autre terme pour la conscience) pourquoi n’accorderait-on pas la même chose aux cellules du corps ? La science divise la matière en corps organiques et inorganiques, uniquement parce qu’elle rejette l’idée de la vie absolue et d’un principe vital en tant qu’une entité ; autrement, elle serait la première à voir que la vie absolue ne peut même pas produire un point géométrique, ou un atome organique dans son essence. Masi l’occultisme, voyez-vous, « enseigne des mystères » disent-ils ; et le mystère est la négation du sens commun, exactement comme la métaphysique n’est qu’une sorte de poésie, selon M. Tyndall. Il n’y a rien qui ressemble à un mystère pour la science ; par conséquent, comme un Principe de Vie est, et doit rester à jamais pour les intellects de nos races civilisées, un mystère sur le plan physique – ceux qui s’occupent de cette question sont nécessairement des insensés ou des esclaves.

Dixit. Néanmoins, nous pouvons répéter avec un prédicateur français « le mystère est la fatalité de la science ». La science officielle est entourée de toute part, et hérissée de mystères inabordables et impénétrables. Pourquoi ? Simplement parce que la science physique est condamnée à progresser comme l’écureuil dans une roue de matière limitée par nos cinq sens. Et bien qu’elle avoue ignorer la formation de la matière comme aussi la génération d’une simple cellule ; bien qu’elle soit impuissante à expliquer l’une ou l’autre, elle prétend dogmatiser et insister sur ce que la vie, la matière, etc., ne sont pas. Cela revient à ceci : les paroles du Père Félix s’adressées il y a cinquante ans, aux académiciens français, sont presque devenues vérité banale : « Messieurs », disait-il, « vous nous faites le reproche que nous enseignons des mystères. Mais imaginez n’importe quelle science ; suivez l’envolée magnifique de ses déductions… et quand vous arrivez à sa source originelle, vous vous trouvez face à face avec l’inconnu ! »

Maintenant, pour résoudre une fois pour toutes dans le mental des Théosophes, cette question troublante, nous avons l’intention de prouver que la science moderne grâce à la physiologie, est elle-même à la veille de découvrir que la conscience est universelle – justifiant ainsi les « rêves » d’Edison. Mais avant, nous désirons montrer que quoique plus d’un homme de science soit pénétré d’une telle croyance, très peu ont le courage de l’admettre publiquement comme feu le Dr Pirogoff de Saint-Pétersbourg l’a fait dans ses Mémoires posthumes. Vraiment, ce grand chirurgien et pathologiste souleva par ses publications, une tempête d’indignation parmi ses collègues. Comment est-il possible, demandait le public, que le Dr Pirogoff que nous considérons presque comme l’incarnation du savoir européen, puisse croire aux superstitions des alchimistes insensés ? Lui qui, selon les paroles d’un de ses contemporains : -

« était l’incarnation même de la science exacte et des méthodes de pensée, qui avait disséqué des centaines de mille d’organismes humains, se familiarisant avec tous les mystères de la chirurgie et de l’anatomie, comme nous sommes familiarisés avec nos meubles ; ce savant pour qui la physiologie n’avait pas de secrets et qui, plus que tout autre, était de ceux à qui Voltaire aurait pu demander avec ironie s’ils n’avaient pas découvert l’âme immortelle entre la vessie et l’intestin – ce même Pirogoff consacre dans son Testament littéraire qu’on ouvrit après sa mort, des chapitres entiers à la démonstration scientifique… »Novoyoe Vremya de 1887.

– De quoi ? Eh bien, de l’existence dans tout organisme d’une « FORCE VITALE » distincte, indépendante de tout processus physique ou chimique. Comme Liebig, il acceptait l’homogénéité tant raillée et mise à l’index – de la nature – un Principe de Vie, cette téléologie persécutée et malencontreuse, ou la science des causes finales des choses, qui aussi philosophique qu’elle est anti-scientifique, si nous devons croire les académies royales et impériales. Son péché impardonnable aux yeux de la science dogmatique moderne était le suivant : le grand anatomiste et chirurgien avait eu l’« audace » de déclarer dans ses Mémoires que :

« Nous n’avons pas de raison de rejeter la possibilité de l’existence d’organismes doués de telles propriétés qui en feraient l’incarnation directe du mental universel – une perfection inaccessible à notre propre mental (humain)… car nous n’avons pas le droit de prétendre que l’homme est l’expression ultime de la divine pensée créatrice. »

Tels sont les traits caractéristiques de l’hérésie d’un être qui fut considéré parmi les plus grands hommes de la science exacte de son temps. Ses Mémoires montrent clairement que non seulement il croyait à la Divinité Universelle, à l’Idéation Divine, ou à la « Pensée Divine » Hermétique, et à un Principe Vital, mais qu’il enseignait tout cela et essayait de le démontrer scientifiquement. Il prétendait donc que le Mental Universel ne requérait pas de cerveau physico-chimique ou mécanique comme organe de transmission ; il va même jusqu’à l’admettre en ces termes suggestifs :

« Notre raison doit accepter de toute nécessité un Mental infini et éternel qui dirige et gouverne l’océan de vie… La pensée et l’idéalisation créatrice, en complet accord avec les lois d’unité et de causalité, se manifestent assez visiblement dans la vie universelle sans que la matière cérébrale y prenne part… En dirigeant les forces et les éléments en vue de former des organismes, ce principe de vie organisateur devient soi-sensible, soi-conscient, racial ou individuel. La substance dirigée et gouvernée par le principe vital est organisée selon un plan général défini, en certains types… »

Il explique cette croyance en disant que jamais, durant sa longue vie d’étude, d’observation et d’expériences, il n’avait pu :

« Obtenir la conviction que notre cerveau était l’organe de la pensée de tout l’univers ; que tout dans notre monde était inconditionné et inconscient, à l’exception de cet organe et que la pensée humaine seule pouvait donner à l’univers un sens et une harmonie rationnelle dans son ensemble. »

Et il ajoute à propos du matérialisme de Moleschott :

« Je pourrais manger autant de poisson et de pois que possible, mais jamais je ne consentirais à rabaisser mon Ego à la valeur d’un produit qu’on peut extraire par l’alchimie moderne, de l’urine. Si, en ce qui concerne nos conceptions de l’Univers, notre destin exige que nous tombions dans l’erreur, alors mon « illusion » a du moins l’avantage d’être très consolante. Car, elle montre un Univers intelligent travaillé par l’activité de Forces harmonieuses et intelligentes ; elle me prouve aussi que mon « Moi » n’est pas produit par des éléments chimiques et histologiques, mais qu’il est une incarnation d’un Mental commun universel. Je sens et m’imagine celui-ci comme agissant librement et consciemment d’accord avec les mêmes lois qui me sont tracées pour la direction de mon propre mental, mais exempt de la contrainte qui entrave notre conscience humaine individuelle ».

Car, ainsi que le remarque ailleurs ce grand homme de science philosophique :

« L’illimité et l’éternel n’est pas seulement un postulat de notre mental et de notre raison, mais un fait formidable en lui-même. Qu’adviendrait-il de notre principe moral et éthique, si la vérité éternelle et intégrale ne lui servait pas de base ! »

Les sélections ci-dessus traduites verbatim des confessions d’un homme qui fut durant sa longue vie, une étoile de première grandeur dans les domaines de la pathologie et de la chirurgie, nous le montrent imbu et pénétré entièrement d’une philosophie mystique raisonnée et scientifique. En lisant les Mémoires de cet homme scientifiquement renommé, nous sommes fiers de lui voir accepter presque intégralement, les doctrines et les croyances fondamentales de la Théosophie avec un mental scientifique aussi exceptionnel dans les rangs mystiques, les sottes railleries, les satires et les attaques injustifiées envers notre grande Philosophie, émanant de quelques « Libres Penseurs » européens et américains, deviennent presque un compliment. Plus que jamais, elles nous paraissent semblables au cri farouche discordant de la chouette, se hâtant de se cacher dans ses ruines obscures avant que se lève le Soleil matinal.
Les progrès de la physiologie elle-même, comme nous venons de le dire, est le plus sûr garant que le jour n’est plus loin où l’on reconnaîtra l’existence d’un mental diffus dans l’univers, comme un fait accompli. C’est seulement une question de temps.
Car, en dépit de la physiologie qui prétend que le but de ses recherches vise à totaliser toutes les fonctions vitales, à les organiser en ordre défini, en montrant leurs relations mutuelles et leur rapport avec les lois de la physique et de la chimie, par suite, en fin de compte, avec les lois mécaniques – nous craignons qu’il n’y ait beaucoup de contradictions entre le but avoué et les spéculations de quelques-uns des meilleurs physiologistes modernes. Tandis que peu d’entre eux oseraient revenir aussi ouvertement que l’a fait le Dr Pirogoff à la « superstition surannée » du vitalisme et du principe vital sévèrement exclu, le principium vitae de Paracelse, la physiologie se trouve néanmoins très perplexe en face de certains faits qu’aucun de ses représentant les plus compétents ne peut éclaircir. Malheureusement pour nous, notre époque ne conduit pas au développement du courage moral. Le moment d’agir selon la noble idée « principia non homines » [principes non-humains] n’est pas encore venu pour la plupart des hommes. Pourtant il y a des exceptions à la règle générale, et la physiologie – qui est destinée à devenir la servante des vérités occultes - n’a pas permis que ces vérités restent improuvées. Certains savants protestent déjà énergiquement contre quelques principes qui, jusqu’à présent, avaient été en honneur. Par exemple, certains physiologistes nient que ce soient les forces et les substances de la nature soi-disant « inanimée » qui agissent exclusivement dans les êtres vivants.
Car ils argumentent en disant :

« Le fait que nous rejetons l’intervention d’autres forces dans les êtres vivants, dépend entièrement des limitations de nos sens. Nous employons, en vérité, les mêmes organes pour observer la nature animée et inanimée, et ces organes ne peuvent recevoir des impressions que d’un domaine limité de mouvement. Les vibrations qui passent le long des fibres de nos nerfs atteignent le cerveau, transmettent ces perceptions à notre conscience en tant que sensations de lumière et de couleur ; les vibrations qui affectent notre conscience par nos organes auditifs, nous frappent sous forme de sons ; toutes nos sensations, perçues par n’importe lequel de nos sens, ne sont dues qu’à des mouvements. »

Tels sont les enseignements de la Science physique, et tels étaient dans leurs grandes lignes, ceux de l’occultisme, depuis des éons et des millénaires. La différence et la distinction la plus importante entre les deux enseignements est la suivante : la science officielle ne voit dans le mouvement qu’une force ou loi aveugle et irrationnelle ; l’occultisme, remontant jusqu’à l’origine du mouvement, l’identifie avec la Divinité Universelle, et l’appelle le mouvement éternel et incessant – le « Grand Souffle » (2).
Néanmoins, toute limitée que soit la conception de la Science Moderne au sujet de ladite Force, elle est suffisamment suggestive pour avoir provoqué les remarques suivantes de la part d’un grand Savant, le professeur actuel de physiologie à l’Université de Bâle (3) qui parle comme un occultiste.

« Ce serait folie de notre part d’espérer découvrir, à l’aide de nos sens externes seuls, dans la nature animée, ce que nous sommes incapables de trouver dans la nature inanimée. »

Le conférencier ajoute ensuite que l’homme étant doué, « outre ses sens physiques, d’un sens interne », d’une perception qui lui donne la possibilité d’observer les états et les phénomènes de sa propre conscience, « il doit se servir de ce sens en examinant la nature animée » – une profession de foi touchant de très peu aux frontières de l’occultisme. Il nie de plus, que les états et les phénomènes de conscience représentent en substance les mêmes manifestations de mouvement que dans le monde extérieur, basant son assertion sur le fait que ces états et manifestations n’ont pas tous nécessairement une étendue spatiale. Selon lui, seul ce qui est uni à notre conception de l’espace, ce qui a atteint notre conscience par la voie de la vue, du toucher et du sens musculaire, possède une étendue spatiale, tandis que tous les autres sens, tous les effets, tendances, comme toute la suite illimitée des images, n’ont aucune étendue dans l’espace et n’existent que dans le temps.
C’est ainsi qu’il demande :

« Où y a-t-il place en ceci pour une théorie mécanique ? Les objecteurs peuvent invoquer qu’il n’en est ainsi qu’en apparence, tandis qu’en réalité toutes ces impressions ont une étendue spatiale. Mais un tel argument est entièrement erroné. Notre seule raison pour croire que les objets perçus par les sens ont une étendue dans le monde extérieur, repose sur l’idée qu’ils paraissent en avoir une, pour autant qu’on les regarde et les observe à l’aide des sens de la vue et du toucher. En ce qui concerne le domaine de nos sens internes, cette base présumée même perd de sa force, et il n’y a aucune raison de l’admettre. »

L’argument final du conférencier est des plus intéressants pour les Théosophes. Voici ce que dit ce physiologiste de l’École Moderne Matérialiste :

« Ainsi, une connaissance plus profonde et plus directe de notre nature intérieure nous dévoile un monde entièrement différent de celui que nous représentent nos sens externes, et nous révèle des facultés les plus hétérogènes, nous montre des objets sans aucun rapport avec l’étendue spatiale, et des phénomènes absolument distincts de ceux qui tombent sous l’action des lois mécaniques ».

Jusqu’ici les adversaires du vitalisme et du « principe vital », comme aussi les partisans de la théorie mécanique de la vie, basaient leurs vues sur le prétendu fait qu’au fur et à mesure que la physiologie progressait, ses étudiants parvenaient de mieux en mieux à rapprocher ses fonctions des lois de la matière aveugle. Toutes ces manifestations qu’on attribuait autrefois à une « force vitale mystique », peuvent, disent-ils, être ramenées à des lois physiques et chimiques. Et ils prétendent faire admettre que d’ici peu de temps, on démontrera définitivement, que tout le processus vital, dans sa totalité, n’est rien de plus mystérieux qu’un phénomène très compliqué de mouvements, régit exclusivement par les forces de la nature inanimée.
Mais voici le professeur de physiologie qui affirme que l’histoire de la physiologie prouve, malheureusement pour eux, exactement le contraire ; et nous le voyons énoncer ces paroles significatives :

« Je prétends que plus nos expériences et observations seront exactes et étendues, plus nous pénétrerons profondément dans les faits, plus nous essayerons de sonder les phénomènes de la vie et de spéculer à leur sujet, plus nous acquerrons la conviction que ces phénomènes mêmes que nous avions espéré pouvoir expliquer par les lois physiques et chimiques, sont en réalité insondables. En fait, ils sont beaucoup plus compliqués ; et à notre état actuel d’avancement, ne peuvent être soumis à aucune explication mécanique. »

Voilà un terrible coup porté à la baudruche gonflée et connue sous le nom de Matérialisme, qui est aussi vide qu’elle est dilatée. Un Judas dans le camp des apôtres de la négation – les « animalistes ! » Mais le professeur de Bâle n’est pas une exception, comme nous venons de le montrer, et plusieurs physiologistes sont en voie de penser comme lui, certains allant même jusqu’à accepter presque le libre-arbitre et la conscience dans le moindre protoplasme monadique !

Une découverte après l’autre tend vers cette direction. Les ouvrages de certains physiologistes allemands sont spécialement intéressants en ce qui concerne les cas de conscience et de discernement positif – on serait presque tenté de dire pensée – dans l’Amibe. Or, les amibes et les animalcules sont, comme chacun le sait, des protoplasmes microscopiques – tels que par exemple le Vampyrella Spirogyra, une cellule des plus élémentaires, une goutte protoplasmique, sans forme et presque sans structure. Et pourtant elle montre dans sa façon de se comporter, une chose pour laquelle les zoologistes, s’ils ne l’appellent pas mental et pouvoir de raisonner, devront trouver une autre appellation et forger un nouveau terme. Car voyez ce que Cienkowsky (4) en dit. Parlant de cette cellule microscopique, nue et rougeâtre, il décrit de quelle façon elle cherche et découvre parmi un nombre d’autres plantes aquatiques, celle qui s’appelle Spirogyra, rejetant toute autre nourriture. En examinant ses pérégrinations sous un puissant microscope, il la vit poussée par la faim, projetant d’abord ses pseudopodes (faux pieds) grâce auxquels elle rampe. Puis elle se mit à se mouvoir parmi une grande variété de plantes jusqu’à ce qu’elle rencontrât une Spirogyra dont elle attaqua la cellulose d’une cellule, s’y attachant et brisant le tissu, en suçant le contenu, après quoi elle passa à une autre répétant le même processus. Le naturaliste ne la vit jamais prendre aucune autre nourriture, ni s’attaquer à aucune des nombreuses plantes placées par Cienkowsky à sa portée. Mentionnant une autre Amibe – la Colpadella Pugnax – il signale qu’il la vit faire preuve de la même prédilection pour la Chlamydomonas dont elle se nourrit exclusivement ; « après avoir fait une piqûre dans le corps de la Chlamydomonas, elle suce sa chlorophyle, puis s’en va », écrit-il, ajoutant ces mots significatifs : « la façon dont se comportent ces monades au cours de leur recherche de leur nourriture, est si étonnante, qu’on est presque porté à voir en elles des êtres consciemment actifs ! »

Les observations de Th. W. Engelman (Beitraege zur Physiologie des Protoplasm) sur l’Arcella, un autre organisme unicellulaire un rien plus complexe que le Vampyrella. Il nous les décrit tels qu’il les a vues sous le microscope, dans une goutte d’eau posée sur une lamelle de verre, gisant pour ainsi dire sur leur dos, c'est-à-dire sur leur face convexe, de sorte que leurs pseudopodes, projetés du bord de la coquille, ne trouvent pas de points d’appui dans l’espace, et laissent l’Amibe impuissant. Dans ces circonstances, voici le fait curieux qu’on observe. De l’un des bords du protoplasme, des bulles de gaz commencent à se former qui rendent ce côté plus léger et le soulèvent, amenant en même temps le côté opposé de l’animalcule en contact avec le verre, donnant ainsi à ses pseudos ou faux pieds les moyens de s’accrocher à la surface, et permettant à l’Amibe de retourner son corps en se dressant sur tous ses pseudopodes. Après cela, l’Amibe se met en devoir de résorber en elle les bulles de gaz, et s’en va. Si on place une goutte d’eau sur l’extrémité inférieure du verre, l’Amibe, en vertu de la loi de gravité, se trouvera à la face inférieure de la goutte. Comme elle n’y trouve pas un point de support, elle se met à former de grosses bulles de gaz, qui étant plus légères que l’eau, la soulèvent à la surface de la goutte.
Selon les termes d’Engelman :

« Si, après avoir atteint la surface du verre, elles ne trouvent pas encore de support pour leurs pieds, on voit immédiatement les bulles de gaz diminuer d’un côté et augmenter en grandeur et en nombre de l’autre, de telle façon que les Amibes arrivent à toucher du bord de leur coquille, la surface du verre, et sont capables de se retourner. Aussitôt, les globules de gaz disparaissent et les Arcellae se mettent à ramper. Si vous détachez soigneusement de la surface du verre à l’aide d’une fine aiguille, et les ramenez ainsi de nouveau à la surface inférieure de la goutte d’eau, vous les voyez répéter le même processus, variant en détails selon la nécessité, et découvrant de nouveaux moyens d’arriver à leur but. Essayez tant que vous voulez, de les mettre dans une position difficile, elles trouveront moyen d’en sortir chaque fois, d’une façon ou l’autre ; et aussitôt qu’elles y ont réussi, les bulles de gaz disparaissent ! Il est impossible de ne pas reconnaître que de tels faits indiquent la présence d’un processus PSYCHIQUE dans le protoplasme. » (5)

Parmi les centaines d’accusations soulevées contre les superstitions dégradantes, basées sur l’« ignorance sordide » des nations asiatiques, il n’en existe pas de plus sérieuses que celle qui les accuse de personnifier, et même de déifier, les principaux organes du et dans le corps humain. Vraiment, ne voyons-nous pas ces « fous insensés » d’Hindous parler de la petite vérole comme d’une déesse - personnifiant ainsi les microbes du virus de la variole ? Ne lisons-nous pas que les Tantrikas, une secte de mystiques, donnent des noms propres aux nerfs, aux cellules et aux artères, rapprochant et identifiant les diverses parties du corps avec des divinités, dotant les fonctions et les processus physiologiques, d’intelligences, et ainsi de suite ? Les vertèbres, le cœur, ses quatre chambres, l’auricule et le ventricule, les valvules et le reste, l’estomac, le foie, les poumons et la rate ont leur nom déifique spécial, et sont considérés comma agissant consciemment, et comme obéissant à la volonté puissante du Yogi dont la tête et le cœur sont les sièges de Brahmâ, et dont les diverses parties du corps sont les champs de récréation de l’une ou l’autre divinité !
Ceci est en vérité de l’ignorance. Surtout si nous pensons que ces organes et tout le corps de l’homme sont composés de cellules, et que ces cellules sont reconnues comme des organismes et – quien sabe – seront peut-être admises un jour comme une race indépendante de penseurs habitant le globe, appelé homme ! Il semble bien en être ainsi. Car ne croyait-on pas jusqu’à présent que tous les phénomènes de l’assimilation et de l’absorption de la nourriture par le canal intestinal, pouvaient s’expliquer à l’aide des lois de la diffusion et de l’endosmose ? Et voici hélas, que les physiologistes arrivent à reconnaître que l’action de l’intestin au cours de l’absorption n’est pas identique à l’action de la membrane non vivante du dialyseur. Il est parfaitement démontré que :

« Cette paroi est couverte de cellules épithéliales, dont chacune est un organisme, per se, un être vivant doué de fonctions très complexes. Nous savons en outre que ces cellules assimilent la nourriture – par suite de contractions actives du corps protoplasmique – d’une manière aussi mystérieuse que celle que nous remarquons dans l’Amibe indépendante ou d’autres animalcules. Nous pouvons observer sur l’épithélium intestinal des animaux à sang froid, que ces cellules projettent des tentacules – des pseudopodes, ou faux pieds – de leurs corps protoplasmiques contractiles, pseudopodes qui vont à la recherche de gouttes de matière graisseuse dans la nourriture, qui les aspirent dans leur protoplasme et les dirigent ensuite vers le canal lymphatique…Les cellules lymphatiques sortant des profondeurs du tissu adipeux et se faufilant à travers les cellules épithéliales jusqu’à la surface de l’intestin, y absorbent les gouttelettes de graisse, puis chargées de leur proie, elles s’en retournent vers les canaux lymphatiques. Tant que ce travail actif des cellules nous resta caché, le fait que les globules de graisse pénétraient la membrane des intestins et entraient dans les canaux lymphatiques, alors que la plus minime quantité de pigment introduite dans l’intestin n’y était pas absorbée – resta inexpliquée. Mais aujourd’hui nous savons que cette faculté de choisir leur nourriture spéciale, d’assimiler ce qui est utile et de rejeter l’inutile ou ce qui est nuisible – est commune à tous les organismes unicellulaires. » (6)

Et le conférencier se demande pourquoi si le discernement dans le choix de la nourriture existe dans les plus simples et les plus élémentaires des cellules, dans les gouttes informes et sans structure de protoplasme – il n’existerait pas aussi dans les cellules épithéliales de notre canal intestinal. Vraiment, si le Vampyrella reconnaît son Spirogyra préféré parmi des centaines d’autres plantes, ainsi qu’il a été démontré ci-dessus, pourquoi la cellule épithéliale, ne sentirait-elle pas, ne choisirait-elle pas sa goutte de graisse favorite plutôt qu’un grain de pigment ? Mais on nous dira que sentir, choisir, discerner est le propre des êtres raisonnables, tout au moins d’animaux mieux organisés et doués d’instinct que ne l’est une cellule protoplasmique, soit extérieure ou intérieure à l’homme. D’accord ; mais comme nous traduisons d’après la conférence d’un physiologiste érudit, et d’après des ouvrages d’autres naturalistes savants, nous devons croire que ces doctes messieurs savent ce qu’ils disent ; quoique, ils sont probablement ignorants du fait que leur prose scientifique s’écarte fort peu des « divagations » ignorantes, superstitieuses, mais plutôt poétiques, des Yogis hindous et des Tantrikas.

Quoi qu’il en soit, notre professeur de physiologie déchire à belles dents les théories matérialistes de la diffusion et de l’endosmose. Armé de faits, prouvant le discernement évident des cellules, et l’existence d’un mental en elles, il démontre par de nombreux exemples l’erreur d’essayer d’expliquer certains processus physiologiques à l’aide de théories mécaniques, comme par exemple, le passage du sucre, du foie (où il est transformé en glucose) dans le sang. Les physiologistes ont grande peine à expliquer ce processus, et considèrent comme une impossibilité de l’attribuer aux lois de l’endosmose. Selon toute probabilité, les cellules lymphatiques jouent le même rôle actif pendant l’absorption des substances alimentaires dissoutes dans l’eau, que les pepsines, comme l’a bien démontré F. Hofmeister (7). En général, la pauvre endosmose, qui expliquait tant de choses, est détrônée, et exilée des fonctionnaires actifs du corps humain, comme un agent détenant une sinécure inutile. Elle n’a plus voix au chapitre dans la question des glandes et autres agents de sécrétion, où l’action des cellules épithéliales l’a remplacée. Les facultés mystérieuses de sélection, le fait d’extraire du sang une substance et d’en rejeter une autre, de transformer la première grâce à la décomposition et la synthèse, de diriger certains produits dans des canaux qui les rejetteront du corps et d’en envoyer d’autres dans les vaisseaux lymphatiques et sanguins – voilà l’œuvre des cellules. « Il est évident qu’en tout ceci il n’y a pas la moindre trace de diffusion ou d’endosmose » dit le physiologiste de Bâle. « Il est absolument inutile d’essayer d’expliquer ces phénomènes par des lois chimiques. »

Mais la physiologie est-elle plus heureuse dans d’autres domaines ? Ayant échoué dans les lois qui régissent la digestion, peut-être a-t-elle trouvé une compensation pour ses théories mécaniques dans la question traitant de l’activité des muscles et des nerfs, qu’elle essaye d’expliquer par les lois électriques ? Hélas, à l’exception de quelques poissons – mais dans aucun autre organisme vivant, moins qu’en tout autre dans le corps humain, elle n’a pu découvrir la possibilité de courants électriques agissant comme principale force directive. L’électrobiologie fondée sur la simple électricité dynamique, a échoué misérablement. Ignorant « Fohat », la physiologie est impuissante à expliquer l’activité musculaire ou nerveuse.
Mais il existe ce qu’on appelle la physiologie des sensations externes. Nous ne sommes plus ici en terra incognita et de tels phénomènes ont déjà trouvé une explication purement physique. Sans doute il y a le phénomène de la vue, l’œil avec son appareil optique, sa chambre obscure. Mais le fait que la reproduction des objets se produit dans l’œil selon les mêmes lois de réfraction que sur la plaque d’un appareil photographique, n’est pas un phénomène vital. La même chose peut être réalisée à l’aide d’un œil mort. Le phénomène vital réside dans l’évolution et le développement de l’œil lui-même. Comment ce travail merveilleux et compliqué est-il produit ? A cela, la physiologie répond : « Nous ne savons pas », car vers la solution de ce grand problème :

« La physiologie n’a pas encore fait un seul pas. Il est vrai que nous pouvons suivre les divers stades du développement et de la formation de l’œil, mais pourquoi il en est ainsi, et quel en est la cause, nous l’ignorons complètement. Le second phénomène vital concernant l’œil, c’est son pouvoir d’accommodation. Et ici nous nous trouvons à nouveau en face des fonctions des nerfs et des muscles - notre ancienne énigme insondable. On peut en dire autant de tous les organes des sens. Il en est de même d’autres domaines de la physiologie. Nous avions espéré expliquer les phénomènes de la circulation du sang par les lois de l’hydrostatiques ou de l’hydrodynamique. Evidemment le sang circule selon les lois hydrodynamiques ; mais ses relations avec elles restent complètement passives. Quant aux fonctions actives du cœur et des muscles de ses vaisseaux, nul, jusqu’à présent, n’a jamais pu les expliquer par les lois physiques. »

Les mots soulignés dans la conclusion de la conférence érudite du Professeur, sont dignes d’un occultiste. Vraiment, il semble répéter un aphorisme des « Instructions Elémentaires » de la physiologie ésotérique de l’occultisme pratique :

« L’énigme de la vie se trouve cachée dans les fonctions actives d’un organisme vivant (8) dont nous ne pouvons obtenir une perception réelle que par la soi-observation, et non à l’aide de nos sens externes, par les observations faites sur notre volonté, pour autant qu’elle pénètre notre conscience, se révélant ainsi à notre sens intérieur. Par conséquent, lorsque le même phénomène agit uniquement sur nos sens extérieurs, nous ne le reconnaissons plus. Nous voyons tout ce qui se produit autour du phénomène du mouvement, mais nous ne percevons pas du tout l’essence de ce phénomène, parce qu’il nous manque pour le voir, un organe spécial de réceptivité. Nous acceptons cette esse, d’une façon purement hypothétique, et au fait, nous le faisons, lorsque nous parlons de « fonctions actives ». Tout physiologistes en fait autant, car il ne peut se passer d’une telle hypothèse ; et c’est là la première mise à l’épreuve d’une explication psychologique de tous les phénomènes vitaux…Et si on nous démontre que nous sommes incapables d’expliquer les phénomènes de la vie à l’aide de la physique et de la chimie seules, que pouvons-nous attendre d’autres sciences adjointes à la physiologie, la morphologie, l’anatomie et l’histologie ? Je prétends que celles-ci ne pourront jamais nous aider à résoudre le problème d’aucun phénomène mystérieux de la vie. Car, lorsque nous aurons réussi avec le scalpel et le microscope, à diviser les organismes en leurs composés les plus élémentaires, lorsque nous aurons atteint à la plus simple des cellules, c’est précisément là que nous nous trouverons en face du grand des problèmes. La plus simple monade, un point microscopique de protoplasme, sans forme et sans structure, montre déjà toutes les fonctions vitales essentielles : nutrition, croissance, reproduction, mouvement, sensation et perception, et même certaines fonctions qui remplacent la « conscience », l’âme des animaux supérieurs ! »

Le problème est vraiment terrible – pour le Matérialisme ! Nos cellules et les monades infinitésimales de la nature feront elles pour nous ce que les plus grands philosophes panthéistes n’ont pu faire jusqu’ici ? Espérons-le. Et s’il en est ainsi, les Yogis orientaux « superstitieux et ignorants », ainsi que leurs adeptes ésotériques, se trouveront confortés. Car le même physiologiste nous apprend que :

« Un grand nombre de poisons sont empêchés de pénétrer dans la lymphe par les cellules épithéliales, bien que nous sachions qu’ils sont aisément décomposés par les sucs abdominaux et intestinaux. Bien plus. La physiologie sait qu’en injectant ces poisons directement dans le sang, ils s’en sépareront et réapparaîtront à travers la membrane intestinale, et que dans ce processus, les cellules lymphatiques jouent un rôle des plus actifs. »

Si le lecteur consulte le Dictionnaire de Webster, il y trouvera une curieuse explication des mots « lymphatique » et « lymphe ». Les étymologistes pensent que le mot lympha dérive du grec nymphe, une « nymphe ou déesse inférieure » disent-ils. « Les Muses étaient parfois appelées nymphes par les poètes. De là (selon Webster) toutes les personnes en état de ravissement, telles, les voyants, les poètes, les fous, etc., étaient, disait-on, ravies par les nymphes »

La déesse de l’Humidité (la nymphe ou lymphe grecque et latine, donc, était prétendait-on aux Indes, née des pores de l’un des dieux, soit du dieu de l’Océan Varuna, ou d’un « dieu fluvial » mineur, selon la secte particulière et l’imagination des croyants. Mais l’essentiel c’est que les Grecs et les Latins anciens sont reconnus comme ayant partagé les mêmes « superstitions » que les Hindous. Cette superstition s’affirme dans leur croyance professée encore de nos jours, que chaque atome de matière dans les quatre (ou cinq) Éléments, est une émanation d’un dieu ou d’une déesse inférieure, lui-même ou elle-même une émanation antérieure d’une divinité supérieure ; et que de plus, chacun de ces atomes – étant Brahmâ, dont l’un des noms est Anu ou Atome – est doué de conscience aussitôt qu’il est émané, et possède un libre arbitre agissant dans les limites de la loi. Or, celui qui sait que la trimurti cosmique (1), (ou kosmique) (trinité) composée de Brahmâ, le Créateur ; Vishnu, le Préservateur ; et Shiva, le Destructeur, est un magnifique symbole scientifique de l’Univers matériel et de son évolution graduelle ; et qui en trouve une preuve dans l’étymologie des noms de ces divinités (9), et surtout dans les doctrines de la Gupta Vidya, ou connaissance ésotérique – sait aussi comment comprendre correctement cette « superstition ». Les cinq titres fondamentaux de Vishnu – ajoutés à celui d’Anu (atome) commun à tous les personnages de la trimurti – qui son Bhutâtman, un avec la matière créée ou émanée du monde ; Pradhanâtman, « un avec les sens » ; Paramâtman, l’« Âme Suprême », et Atman, l’Âme cosmique ou le Mental Universel – prouvent suffisamment ce que les anciens Hindous voulaient dire en dotant d’un mental et d’une conscience chaque atome, et en lui donnant un nom distinct d’un dieu ou d’une déesse. Placez leur Panthéon, composé de 30 vingtaines (ou 300 millions) de divinités dans le macrocosme (l’Univers) ou dans le microcosme (l’homme), et le nombre de ces divinités n’en sera pas exagéré puisqu’elles se rapportent aux atomes, aux cellules et aux molécules de tout ce qui existe.

Ceci, sans doute, est trop poétique et trop abstrus pour notre génération, mais c’est décidément aussi scientifique, sinon plus, que les enseignements découlant des dernières découvertes de la Physiologie et de l’Histoire Naturelle.
H.P. Blavatsky

Cet article fut publié pour la première fois par H.P. Blavatsky dans le Lucifer d’avril 1890. Il paru en français pour la première fois dans le revue Théosophie d’août 1929.
Notes :
(1) H.P. Blavatsky utilise le mot « kosmique » pour désigner l’Univers métaphysique universel dans sa totalité (avec ses sept plans), et le mot « cosmique » pour désigner le système solaire et ses quatre plans. [retour texte]
(2) Voir la Doctrine Secrète, vol. 1 pages 2 et 3. [retour texte]
(3) D’après une allocution présentée par lui il y a quelque temps lors d’une conférence publique. [retour texte]
(4) L. Cienkowsky. Voir son travail : Beitraege zur Kentiniss der Monaden, Arch. f. mildroskop, anatomie. [retour texte]
(5) Loc. cit. Pfluger’s Archive. Bd. II S. 387. [retour texte] 
(6) Extrait de l’adresse lue par le professeur de physiologie à l’Université de Bâle, et dont nous avons parlé précédemment. [retour texte]
(7) Untersuchungen uber Resorption u. Assimilation der Naehstoffe (Archiv. f. Experimentalle Pathologie und Pharmokologie, Bd. XIX, 1885.) [retour texte]
(8) La vie et l’activité ne sont que deux noms différents pour une même idée, ou ce qui est plus correct encore, ce sont deux mots qui pour les hommes de science ne suscitent aucune idée. Néanmoins, et peut-être pour cette raison même, ils sont obligés de les employer, car ils renferment le point de contact entre les problèmes les plus ardus contre lesquels les plus grands penseurs de l’école matérialistes se ont toujours butés. [retour texte]
(9) Le nom de Brahmâ est dérivé de la racine sanskrit brih qui signifie « se déployer », « se disperser » ; le nom de Vishnou provient de la racine vis ou vish (phonétiquement), « entrer », « pénétrer », « se répandre », dans l’univers de matière. Pour Siva le patron des yogis, l’étymologie du mot reste incompréhensible au lecteur nocice. [retour texte]

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La civilisation – La mort de l’art et de la beauté

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Lors d'une entrevue avec le célèbre violoniste hongrois, M. Remenyi, le reporter du Pall Mall Gazette fit raconter à l'artiste certaines expériences très intéressantes qu'il avait eues en Extrême-Orient. « Je fus le premier artiste Européen qui aie joué devant le Mikado du Japon », dit-il, et revenant à ce qui a toujours été une cause de profond regret pour tous ceux qui aiment les choses artistiques et pittoresques, le violoniste ajouta :

« Le 8 août 1886, je parus devant sa Majesté, un jour malheureusement mémorable par le changement de costume qu'avait ordonné l'Impératrice. Elle-même avait abandonné son costume japonais d'une exquise beauté, et elle parut pour la première fois ce jour-là, à mon concert, en costume européen, ce qui me fit mal au cœur. J'aurais voulu l'accueillir, si j'avais osé, par une longue plainte désespérée de mon violon. Six dames l'accompagnaient, mais elles étaient vêtues du costume national, et se déplaçaient avec infiniment de grâce et de charme. »

Hélas, ceci n'est pas tout ! Le Mikado, ce personnage jusqu'à présent sacré, mystérieux, invisible et inaccessible : ... « était lui-même en uniforme de général européen ! A cette époque, l'étiquette de la Cour était si stricte, que mon accompagnateur n'avait pas la permission d'entrer dans le salon de sa Majesté, et on me le dit d'avance. J'eus un bon remplaçant, car mon ambassadeur, le Comte Zaluski, qui avait été élève de Liszt, put m'accompagner. Vous serez étonnés d'apprendre qu'ayant choisi, comme premier morceau du programme, ma transcription pour violon d'une polonaise en ut dièse mineur de Chopin, un morceau d'une très grande valeur musicale et d'une profonde poésie, l'Empereur exprima le désir au Comte Ho, son premier ministre, de l'entendre à nouveau. Le goût japonais est sûr. Je fus chargé de présents d'une valeur inestimable, entre autres d'une boîte en laque dorée du dix-septième siècle. Je jouai à Hong-Kong et dans les environs de Canton, car aucun Européen ne peut vivre à l'intérieur de cette ville. Je fis de là une excursion intéressante à la possession portugaise de Macao, visitant la grotte où Camoëns écrivit sa « Lusiade ». C'était très intéressant de voir, en dehors de la ville chinoise, une ville européenne portugaise qui, jusqu'à ce jour, n'a pas changé depuis le seizième siècle. Au milieu de l'exquise végétation tropicale de Java, et en dépit de la chaleur terrible, je donnai soixante-deux concerts en soixante-sept jours, parcourant toute l'île, examinant ses antiquités, dont la principale est un merveilleux temple Bouddhiste, le Boro Budhur, ou le temple des Nombreux Bouddhas. Le bâtiment contient des figures sur une longueur de six milles, et est constitué par une masse de pierre pleine, plus grande que les pyramides. Ces Javanais ont un orchestre extraordinairement doux dans le Samelang national, joué par dix-huit musiciens sur des instruments à percussion ; mais pour entendre cet orchestre avec ses chœurs étranges et ses danses orientales ravissantes, on doit avoir le privilège d'être invité par le Sultan de Solo, le « Seul Empereur du Monde ». Je n'ai jamais vu ni entendu rien de plus empreint de rêve et de poésie que le Sérimpis dansé par neuf Princesses royales ».

Où sont les Esthètes d'il y a quelques années ? Cette petite fédération des fervents de l'art n'était-elle qu'une des bulles de savon de notre fin de siècle (1), riche en promesses et en suggestions possibles, mais vide d'actes et de réalisation ? Ou, s'il subsiste quelques vrais amants de l'art parmi eux, pourquoi ne s'organisent-ils pas et n'envoient-ils pas des missionnaires dans le monde entier, afin de montrer au Japon pittoresque et aux autres pays sur le point de tomber victimes de l'Occident, que se laisser prendre aux feux follets trompeurs de la culture européenne pour l'imiter, constitue pour un pays non chrétien un véri¬table suicide ; que cela signifie le sacrifice de son individualité pour une ombre vide et une vaine apparence ; et .que c'est tout au plus échanger l'original et le pittoresque contre le vulgaire et le hideux. Il est vraiment grand temps que l'on fasse quelque chose en ce sens, avant que la civilisation trompeuse des nations imbues d'elles-mêmes, bien que nées d'hier, n'ait irrévocablement hypnotisé les races plus anciennes et ne les ait fait succomber dans ses pièges semblables à l'arbre-upas, sous sa prétendue supériorité. Autrement les arts anciens et les créations artistiques de jadis, tout ce qui existe d'original et d'unique, aura bientôt disparu. Déjà les costumes nationaux, et les coutumes observées depuis des siècles, tout ce qui est beau, artistique, et digne d'être conservé, tout cela disparaît très vite et d'ici peu, hélas, les plus beaux vestiges du passé ne se trouveront plus que dans les vitrines des musées, sous forme de mélancoliques collections étiquetées !

Telle est l'œuvre et tel est le résultat inévitable de notre civilisation moderne. Ses effets visibles, les « bénédictions » qu'elle a soi-disant conférées au monde, sont insignifiants, mais ses racines sont pourries jusqu'à la base. L'égoïsme et le matérialisme — les plus grandes calamités des nations — sont dus à ses progrès, et le matérialisme conduira sans aucun doute à l'anéantissement de l'art et de l'appréciation de ce qui est vraiment beau et harmonieux. Jusqu'à présent, le matérialisme n'a mené qu'à une tendance universelle à l'unification sur le plan matériel, et à une diversité correspondante sur celui de la pensée et de l'esprit. C'est cette tendance universelle qui, poussant l'humanité par son ambition et son avidité égoïste à poursuivre sans cesse la richesse et à obtenir, à tout prix, les prétendus bienfaits de cette vie, l'entraîne à n'aspirer qu'à une chose ou plutôt à graviter vers un seul plan — le plus bas — celui de la vaine apparence. Le matérialisme et l'indifférence envers tout, sinon l'acquisition égoïste de la fortune et du pouvoir, comme aussi la tendance à se gaver de vanité nationale et personnelle, ont graduellement conduit les nations et les hommes à l'oubli presque complet des idéaux spirituels, de l'amour de la nature et d'une évaluation correcte des choses. Comme une lèpre hideuse, notre civilisation occidentale a rongé toutes les parties du globe et endurci le cœur humain. Son prétexte menteur et fallacieux, c'est le « salut de l'âme » ; son but réel : l'appât d'un revenu supplémentaire par le trafic de l'opium, du rhum et l'introduction des vices européens. En Extrême Orient, elle a infecté de l'esprit d'imitation les classes les plus élevées des « païens », sauf en Chine, dont l'esprit conservateur national mérite notre respect ; et en Europe, elle a greffé la mode — exception faite de la marque — jusque dans le prolétariat sale et affamé ! Depuis les trente dernières années, comme si un esprit mauvais tentant l'humanité visait un fallacieux, un semblant de retour au type ancestral — tel que le propose aux hommes la théorie de Darwin, avec ses caractéristiques morales ajoutées aux physiques — presque toutes les races et nations sous le Soleil d'Asie se sont prises d'une furieuse passion pour la simiesque Europe. Ceci, joint à la folle tentative de détruire la Nature sous toutes ses formes, ainsi que tout vestige de civilisations anciennes — bien supérieures à la nôtre par leurs arts, leur sainteté, et leur appréciation de la grandeur et de l'harmonie — doit amener de telles calamités nationales. C'est ainsi que nous voyons le Japon, resté jusqu'ici artistique et pittoresque, succomber entièrement à la tentation de justifier la théorie de « l'homme descendant du singe », en rendant simiesques ses populations afin de mettre le pays sur un pied d'égalité avec l'Europe hypocrite, avide et artificielle !

Car certainement l'Europe est tout cela. Elle est hypocrite et trompeuse, depuis ses diplomates jusqu'à ses gardiens de la religion, depuis ses lois politiques jusqu'à ses lois sociales ; elle est égoïste, avide et brutale au-delà de toute expression dans ses caractéristiques rapaces. Et cependant, il en est qui s'étonnent de la décadence graduelle de l'art vrai, comme si l'art pouvait exister sans imagination, fantaisie, et une juste appréciation du beau dans la Nature, ou sans poésie et de hautes aspirations religieuses, donc métaphysiques.

On entend dire que les galeries de peintures et de sculptures deviennent chaque année plus pauvres en qualité, si elles sont plus riches en quantité. On se plaint que, tandis qu'il y a pléthore de productions ordinaires, les tableaux et statues remarquables deviennent de plus en plus rares. Ceci n'est-il pas dû aux faits que : a) les artistes n'auront bientôt plus d'autre modèle que la nature morte (1) pour les inspirer, (et b) que leur but principal ne vise pas à créer des œuvres artistiques, mais à les vendre rapidement avec le meilleur profit possible ? Dans ces conditions, la décadence de l'art vrai n'est qu'une conséquence naturelle.

Par suite des progrès triomphants et de l'invasion de la civilisation, la Nature, comme l'homme et la morale, sont sacrifiés et ne tardent pas à devenir artificiels. Les climats changent et la face du monde sera bientôt complètement modifiée. Sous la main meurtrière des pionniers de la civilisation, la destruction totale de forêts primitives conduit à l'assèchement de rivières, et le creusement du canal de Suez a changé le climat de l'Egypte, comme celui du canal de Panama fera dévier le cours du Gulf Stream Des pays presque tropicaux deviennent froids et pluvieux, et des contrées fertiles menacent de se trans¬former en déserts de sable. D'ici quelques années, il, ne restera plus dans un rayon de cinquante milles aux environs de nos grandes villes, un seul coin de campagne qui n'ait pas été violé par la spéculation vulgaire. Dans la nature, le grotesque et l'artificiel remplacent peu à peu le pittoresque et le naturel. C'est à peine s'il existe encore un paysage en Angleterre où la belle nature vierge n'ait pas été profanée par la publicité pour le « Savon Pear » et des « Pilules Beecham ». L'air pur de la campagne est pollué par la fumée, les odeurs graisseuses des locomotives, et les relents écœurants du gin, du whisky et de la bière. Et dès que les coins de nature vierge auront disparu du paysage, et que l'œil des peintres ne se posera plus que sur les produits artificiels et hideux de la spéculation moderne, le goût artistique devra emboîter le pas, et disparaître à son tour.

« Aucun homme n'a jamais bien travaillé ni n'œuvrera jamais bien qu'en s'inspirant par la vision réelle, ou par la vision de la foi », dit Ruskin, parlant de l'art. C'est ainsi que le premier quart du siècle prochain verra peut-être des peintres paysagistes qui n'auront jamais vu un coin de terre vierge de progrès humain ; et des peintres portraitistes dont l'idée de la beauté féminine s'inspirera des belles (1) consomptives,' à la taille de guêpe serrée dans un corset et à la poitrine creuse. Ce n'est pas en imitant de tels modèles qu'on produit un tableau digne de la définition d'Horace — « un poème sans paroles ». Des Parisiennes artificiellement drapées, et des femmes cockneys de Londres posant comme contadini italiennes, ou comme arabes Bédouines, ne remplaceront jamais les articles originaux ; et les Bédouins nomades comme les vraies paysannes italiennes seront bientôt des choses du passé. Où les artistes trouveront-ils leurs vrais modèles au siècle prochain, quand les bandes de libres nomades du Désert, et peut-être les tribus nègres de l'Afrique — ou ce qui en restera après leur destruction par les canons chrétiens, et le rhum et l'opium des civilisateurs chrétiens — auront adopté les vêtements européens avec les hauts de forme ? Il semble bien évident pour tous que c'est : précisément ce qui attend l'art, dans les conditions de progrès bienfaisants où se trouve la civilisation moderne.

Ah ! oui, glorifions-nous des bénédictions de la civilisation. Vantons-nous de nos sciences et des grandes découvertes de notre âge, de ses réalisations dans les arts mécaniques, de ses chemins de fer, téléphones et batteries électriques ; mais n'oublions pas cependant d'acheter à des prix fabuleux (presque aussi forts que ceux payés de nos jours pour un chien primé, ou le chant d'une ancienne prima donna) les peintures et les sculptures de l'antiquité barbare et non civilisée, comme aussi du Moyen-Âge ; car de tels objets d'art ne seront plus reproduits. La civilisation a sonné leur heure fatale. Elle a sonné le glas des arts anciens, et la dernière décade de notre siècle invite le monde aux funérailles de tout ce qui fut grand, pur et original dans les civilisations de jadis. Raphaël aurait-il pu peindre une seule de ses nombreuses Madones, oh ! vous, amants de l'art, s'il n'avait eu pour inspirer son génie, au lieu de Fornarina, et de femmes autrefois semblables à Junon du Trastevere de Rome, que les modèles actuels, ou les vierges que l'on voit dans tous les coins de l'Italie moderne, en crinoline et en bottines à talons hauts ? Andrea del Sarto aurait-il produit sa fameuse « Vénus et Cupidon » en s'inspirant d'une ouvrière moderne de l'East End — une des dernières victimes de la mode — tenant à l'ombre d'un gigan¬tesque chapeau à la mousquetaire (1), emplumé comme le scalp d'un chef indien, un marmot sale et scrofuleux élevé dans les taudis ? Comment Le Titien aurait-il pu immortaliser ses patriciennes de Venise aux cheveux d'or, s'il avait été obligé de se trouver toute sa vie dans la société de nos « beautés professionnelles » actuelles, aux cheveux teints d'une couleur paille qui fait ressembler la chevelure humaine à la fourrure d'un chat Angora jaune ? Ne pouvons-nous pas assurer avec une certitude complète que le monde n'aurait jamais eu l'Athena Limnia de Phidias, l'idéal de la beauté dans le visage et la forme, si Aspasie la Milésienne, ou les belles filles de l'Hellade du temps de Périclès ou de toute autre époque, avaient défiguré cette « forme » par des corsets et des bustiers, et s'étaient couvert le « visage » d'émail blanc à la façon des figures vernies des momies égyptiennes ?

Il en est de même en architecture. Le génie même de Michel-Ange aurait reçu un coup mortel par un simple regard sur la tour Eiffel ou l'Albert Hall, ou l'Albert Memorial plus horrible encore. Aucune idée inspiratrice n'aurait pu non plus lui être fournie par le Colisée et le palais des Césars, blanchis et réparés comme ils le sont maintenant ! Où donc alors, en notre siècle de civilisation, irons-nous pour trouver le naturel, ou simplement le pittoresque ? Est-ce encore en Italie, en Suisse ou en Espagne ? Mais la baie de Naples — même si ses eaux sont aussi bleues et transparentes qu'au jour où le peuple de Cumes choisit ses rives pour y fonder une colonie, et si le paysage envi¬ronnant y est toujours aussi beau — a perdu ses traits les plus artistiques et les plus originaux par suite de cet esprit d'imitation qui a infecté les mers et les terres. Elle est privée de ses types paresseux et sales, mais intensément pittoresques qu'on y rencontrait autrefois : ses lazzaroni et ses barcarolos, ses pêcheurs et ses paysannes. Au lieu du bonnet phrygien bleu et rouge des premiers, et des silhouettes semblables à des statues, à demi nues et en haillons poétiques des dernières, nous ne voyons plus de nos jours que des caricatures de la civilisation et de la mode moderne. La gaie tarantella ne résonne plus sur le sable frais de la plage au clair de lune ; elle est remplacée par cette insulte à Terpsychore, le moderne quadrille, dansé dans les trattorias de marins, éclairées au gaz et sentant l'alcool. La saleté couvre toujours le pays, comme au-trefois, mais elle n'est que plus apparente sur les vêtements de ville usés jusqu'à la corde, sur les hauts de forme bosselés, et les bonnets européens autrefois de mode, mais aujourd'hui désuets. Ramassés dans les poubelles des hôtels, ils ornent maintenant les têtes mal peignées des Napolitains jadis pittoresques. Ce dernier type d'homme a disparu, et plus rien ne distingue le lazzarone du gondoliere vénitien, le brigand calabrais du balayeur de rues et du mendiant de Londres. Les eaux tranquilles et ensoleillées du Canal Grande ne sont plus sillonnées par les gondoles remplies, les jours de fêtes, de Vénitiens vêtus de couleurs claires et de jeunes filles et bateliers pittoresques. La gondole noire qui glisse silencieusement sous les lourds balcons sculptés des vieux palais patriciens fait plutôt songer à un cercueil flottant, conduit vers le Styx par un homme à l'air solennel aux vêtements sombres, qu'aux gondoles d'il y a trente ans. Venise paraît plus triste maintenant que durant les jours de l'esclavage autrichien dont Napoléon III la délivra. Une fois à terre, le gondoliere se distingue à peine de son passager, le Membre du Parlement anglais en vacances dans la vieille ville des Doges. Telle est l'œuvre nivela tri ce de la civilisation qui détruit tout.

Il en est de même partout en Europe. Regardez en Suisse. Il y a à peine dix ans, chaque canton avait son costume national distinctif, aussi frais et propre que curieux. Maintenant les gens ont honte de le porter. Les habitants veulent être pris pour des visiteurs étrangers et être considérés comme une nation civilisée qui suit même les modes. Passez en Espagne. De toutes les reliques du passé, l'odeur de l'huile rance et de l'ail rappelle seule la poésie d'antan du pays du Cid. La gracieuse mantille a presque disparu ; le fier mendiant-hidalgo ne se voit plus au coin des rues ; les sérénades nocturnes des Roméo amoureux ne sont plus de mode et la dueña songe à revendiquer les droits de la femme. Les membres des Associations pour la « Pureté Sociale » peuvent en rendre grâce à Dieu et attribuer ce changement aux réformes morales chrétiennes de la civilisation. Mais la moralité a-t-elle gagné quoi que ce soit en Espagne avec la disparition des amoureux nocturnes et des duègnes ? Nous avons bien le droit de dire non. Un Don Juan au-dehors d'une maison est moins dangereux qu'à l'intérieur. L'immoralité sociale est aussi répandue que jamais — sinon plus — en Espagne, et il doit vraiment en être ainsi puisque même le Guide de « Harper » signale ce qui suit dans sa dernière édition :

« Les mœurs dans toutes les classes de la société, surtout dans les classes élevées, sont tout à fait dégradées. Les voiles, il est vrai, ont été abandonnés, et les sérénades sont rares, mais la galanterie et l'intrigue existent plus que jamais. Les hommes pensent peu à leurs obligations conjugales ; les femmes… sont victimes volontaires d'une galanterie sans principes. » (Espagne, « Madrid », page 678). En cela, l'Espagne marche de pair avec les autres pays civilisés ou en train de le devenir, et elle ne vaut certainement pas moins que beaucoup d'autres pays qu'on pourrait citer ; mais ce que l'on peut en dire en vérité c'est que ce qu'elle a perdu en poésie, par suite de la civilisation, elle l'a gagné en hypocrisie et en mœurs relâchées. Le Cortejo s'est transformé en petit crevé (1), les castagnettes se sont tues, parce que, peut-être, le bruit des bouteilles de champagne qu'on débouche offre plus d'excitation à la nation qui se civilise rapidement ; et les « Andalouses au teint bruni » s'étant mises aux cosmétiques et aux fards, on peut dire que la « Marquesa d'Almedi » a été enterrée avec Alfred de Musset.

Vraiment, les dieux ont été propices à l'Alhambra. Ils ont permis qu'il soit brûlé avant que sa pure beauté mauresque n'ait été finalement profanée par des orgies, comme le sont les temples taillés dans le roc de l'Inde, les Pyramides et d'autres reliques. Ce magnifique vestige des Maures avait, une fois déjà, souffert une transformation chrétienne. Il existe encore une tradition à Grenade, et c'est aussi un fait historique, que les moines de Ferdinand et d'Isabelle avaient fait de l'Alhambra — ce « palais aux fleurs pétrifiées teintées des reflets des ailes d'anges » — une prison infecte pour les voleurs et les meurtriers. Les spéculateurs modernes auraient pu faire plus mal ; ils auraient pu profaner ses murs et ses plafonds incrustés de perles, ses ravissantes dorures et son stuc admirable, ses arabesques féeriques et ses sculptures de marbre semblables à des fils de la vierge, avec des réclames commerciales, prenant la relève des Inquisiteurs qui avaient déjà couvert les murs du monument de chaux et avaient permis aux geôliers de se servir des salles de l'Alhambra pour y loger leurs ânes et leur bétail. Comme il y a peu de doute que la folie des Madrileños à imiter les Français et les Anglais ait déjà, à ce stade de la civilisation, pénétré et infecté toutes les provinces espagnoles, nous pouvons considérer ce joli pays comme mort. Un ami me dit avoir été témoin oculaire de « cocktails » versés, près de la fontaine de marbre de l'Alhambra, sur les traces de sang laissées par les malheureux Abencérages qu'abattit Boadbil ; et d'un cancan parisien pur sang (1) exécuté par des ouvrières et des soldats de Grenade, dans la Cour des Lions !

Mais ce ne sont là que des signes secondaires des temps et de la diffusion de la culture parmi les classes moyennes et inférieures. Partout où l'esprit d'imitation possède le cœur de la nation — les classes pauvres et travailleuses — l'esprit national disparaît, le pays est sur le point de perdre son individualité, et tout va plus mal. A quoi sert-il de proclamer bien haut « les bienfaits de la civilisation chrétienne », de prétendre qu'elle a adouci la moralité publique, qu'elle a affiné les mœurs et coutumes nationales, etc., etc., alors que notre civilisation moderne a fait tout le contraire ! La civilisation dépend depuis des âges, dit Burke, « de deux principes… l'esprit du gentilhomme et l'esprit religieux ». Mais combien de vrais gentlemen nous reste-t-il, si nous comparons notre temps même à l'époque demi barbare de la chevalerie ? La religion est devenue une hypocrisie grossière, et le véritable esprit religieux est considéré de nos jours comme de la folie. La civilisation, prétend-on, « a détruit le brigandage, assuré la sécurité publique, élevé la morale et construit des chemins de fer qui sillonnent actuel¬lement toute la surface du globe ». Vraiment ? Analysons sérieusement et impartialement tous ces « bienfaits », et nous verrons bientôt que la civilisation n'a rien fait de semblable. Tout au plus, a-t-elle mis un faux nez à chacun des maux du passé, ajoutant à la laideur naturelle de chacun son hypocrisie et ses prétentions sans fondement. S'il est vrai qu'elle a fait disparaître dans certains centres civilisés de l'Europe — près de Rome, au bois de Boulogne, à Hampstead Heath — les bandits de grands chemins il est aussi vrai qu'elle n'a fait que détruire le vol en tant qu'une spécialité, alors qu'il est devenu maintenant une occupation commune dans les villes, grandes et petites. Le voleur et le coupeur de gorges n'ont fait qu'échanger leur habit et leur apparence, en adoptant le costume de la civilisation — le vilain costume moderne. Au lieu d'être volés sous la voûte des grands bois et à la faveur de l'obscurité, on vole maintenant les gens à la clarté de la lumière électrique des bars, et sous la protection des lois commerciales et des règlements de police. Quant au brigandage en plein jour, la Mafia de la Nouvelle-Orléans et la Mala Vira de Sicile, avec ses bandes organisées et régulières de meurtriers, de voleurs et de tyrans (2) obligeant les hauts fonctionnaires, la population, la police et les jurés de leur obéir, en plein cœur de la « culture » européenne, prouvent combien notre civilisation a réussi à assurer la sécurité publique, et combien la religion chrétienne est arrivée à adoucir le cœur des hommes et les us et coutumes d'un passé barbare. Les encyclopédies modernes aiment beaucoup s'étendre sur la décadence de Rome et ses horreurs païennes. Mais si les dernières éditions du Dictionary of Greek and Roman Biography ont été assez honnêtes pour faire un parallèle entre les « monstres de dépravation » de l'ancienne civilisation : Messaline et Faustine, Néron et Commode, et l'aristocratie européenne moderne, on découvrirait peut-être que celle-ci peut rendre des points à la première, en hypocrisie sociale du moins. Entre la « débauche éhontée et bestiale » d'un Empereur Commode et la dépravation aussi bestiale de plus d'un « Honorable », haut représentant Officiel du peuple, la seule différence possible c'est que tandis que Commode était membre de tous les collèges sacerdotaux du Paganisme, le débauché moderne peut être un membre haut placé des Eglises Evangéliques chrétiennes, un élève et pieux distingué de Moody et de Sankey, et que sais-je encore ! Ce n'est pas le Calchas d'Homère, qui fut le modèle du Calchas de l'Opérette « La Belle Hélène », mais le Tartuffe sacerdotal moderne et ses fidèles.

Quant aux bénédictions des chemins de fer et à « l'annihilation de l'espace et du temps », c'est une question qui reste en suspens de savoir — indépendamment de la misère et de la famine que l'introduction des locomotives et du machinisme a produites depuis des années chez ceux qui vivent de leur travail manuel — si les chemins de fer ne tuent pas plus de gens en un mois que les brigands de toute l'Europe n'en tuaient en un an. Les victimes des chemins de fer, de plus, sont tuées dans des circonstances qui surpassent en horreur tout ce que les coupeurs de gorges auraient pu imaginer. On lit journellement le récit de catastrophes ferroviaires où les gens sont « brûlés dans les débris enflammés », « déchiquetés et rendus méconnaissables », et tués par douzaines et par vingtaines (3). Ceci est bien pis que les bandits de grands chemins de Newgate de jadis.

Le crime non plus, n'a pas diminué par suite de la civilisation, bien que grâce aux progrès de la science en chimie et en physique, il ait moins de chances d'être découvert, et qu'il soit devenu plus horrible qu'il ne l'a jamais été. Parlez-moi de la civilisation chrétienne ayant amélioré les mœurs publiques ; de la Chrétienté étant la seule religion qui ait établi et reconnu la Fraternité Universelle ! Regardez les sentiments fraternels dont font preuve les Chrétiens américains envers les Indiens et les Noirs, dont le droit de citoyen est une ironie de notre siècle. Voyez l'amour des Anglo-indiens pour le « paisible hindou », le Musulman et le Bouddhiste. Voyez « comme ces Chrétiens s'aiment les uns les autres » avec leurs violations constantes de la loi, leurs calomnies réciproques, leur haine mutuelle entre églises et entre sectes. La civilisation moderne et le Christianise sont comme l'huile et l'eau — ils ne se mélangeront jamais. Des nations où journellement on commet des crimes horribles, des nations qui se réjouissent de posséder des Tropmann et des Jack l'Eventreur, des canailles comme Mme Reeves qui massacrait des enfants — elle a fait, croit-on, 300 victimes — dans un but de lucre ignoble ; des nations qui non seulement permettent mais encouragent même Monaco et ses suicides sans nombre, qui soutiennent les courses de taureaux, les luttes, les sports cruels, et jusqu'à la vivisection pratiquée sans discernement ― de telles nations n'ont pas le droit de se vanter de leur civilisation, D'autre part, des nations qui, par suite de considérations politiques, n'osent pas détruire le commerce des esclaves une fois pour toutes, et qui, par appât du gain, hésitent à abolir le trafic de l'opium et du whisky, s'enrichissant de la misère sans nom et de la dégradation de millions d'êtres humains, n'ont pas le droit de s'appeler chrétiennes ou civilisées. Une civilisation qui conduit, en fin de compte, à la destruction de tout noble sentiment artistique dans l'homme ne mérite que l'épithète de barbare. Nous, les Européens modernes, sommes d'aussi grands Vandales, sinon de plus grands, que l'étaient Attila et ses hordes sauvages.

Consummatum est. Voilà l'œuvre de notre civili¬sation chrétienne et ses effets directs. Agent de destruction de l'art, Shylock qui, pour chaque parcelle d'or qu'il donne, exige et reçoit en retour une livre de chair humaine, dans le sang du cœur, dans la souffrance physique et mentale des masses, dans la perte de tout ce qui est vrai et digne d'être aimé, ne mérite guère de reconnaissance ni de respect. Cette fin de siècle (1), annoncée prophétiquement d'une façon inconsciente, est en somme la fin du cycle (1), prédite depuis longtemps et dans laquelle, selon le Manjunâtha Sutra, « La Justice sera morte, laissant comme successeur la Loi aveugle, et comme Gourou et guide : l'Egoïsme, les choses et les actions mauvaises seront considérées comme méritoires, et les actes saints comme de la folie ». Les croyances se meurent, la vie divine est raillée ; l'art et le génie, la vérité et la justice sont sacrifiés journellement au mammon insatiable du siècle, la recherche de l'argent. L'artificiel remplace le réel, le faux est substitué au vrai. Il ne reste plus, dans le sein de la nature, une seule vallée ensoleillée, ni un bosquet ombragé qui soit encore vierge. Et cependant, quelle fontaine de marbre dans un square à la mode ou dans un parc citadin, quels lions de bronze, quels dauphins penchés, à la queue enroulée, peut se mesurer avec un vieux puits campagnard, rongé de vers, couvert de mousse, et délavé par la pluie, ou avec un moulin à vent se dressant dans une verte prairie ? Quel Arc de Triomphe peut être comparé aux arches basses de la Grotte d'Azur de Capri, et quel parc urbain ou Champs Elysées dépasse Sorrente, « le jardin sauvage du monde », le lieu natal du Tasse ? Les civilisations anciennes n'ont jamais sacrifié la Nature à la spéculation, mais la considérant comme divine, elles ont honoré ses beautés naturelles en érigeant des œuvres d'art telles que notre civilisation électrique moderne n'aurait jamais pu en produire, même en rêve. La grandeur sublime, la majesté mélancolique des temples ruinés de Paestum qui se dressent depuis des âges, comme autant de sentinelles sur les sépulcres du Passé, et comme un espoir perdu de l'Avenir, parmi les solitudes montagneuses de Sorrente, ont inspiré plus d'hommes de génie que la nouvelle génération n'en produira jamais. Donnez-nous les bandits qui autrefois infestaient ces ruines, plutôt que les chemins de fer qui traversent les anciennes tombes étrusques ; les premiers prenaient la bourse ou la vie de quelques-uns, les seconds minent la vie de millions d'êtres en empoisonnant de gaz délétères le souffle pur de l'air. Dans dix ans, au XXe siècle, la France méridionale avec Nice et Cannes, et même l'Engadine, pourront espérer rivaliser avec l'atmosphère brumeuse de Londres, par suite de l'accroissement de la population et du changement de climat. Nous apprenons que la Spéculation prépare une nouvelle iniquité contre la Nature : on se propose de construire des funiculaires (1) (des chemins de fer. en miniature) fumeux, graisseux et puants, sur certaines montagnes célèbres. Ils se préparent déjà à ramper, comme autant de reptiles hideux vomissant le feu sur les flancs immaculés de la Jungfrau, et un tunnel ferroviaire va percer le cœur de la montagne Vierge coiffée de neige  la gloire de l'Europe. Et pourquoi pas ? Une spéculation nationale, n'a-t-elle pas abattu les restes précieux du grand Temple de Neptune à Rome, pour bâtir sur son cadavre colossal et sur ses piliers sculptés la Douane actuelle ?

Sommes-nous tellement dans l'erreur en maintenant que la civilisation moderne, avec son Esprit de Spéculation, est le Génie même de la Destruction ; et comme tel, quelles meilleures paroles peut-on lui adresser que la définition donnée par Burke :

« Un Esprit d'innovation est généralement le résultat d'un caractère égoïste et d'un point de vue étroit. Ceux qui ne se retournent jamais vers leurs ancêtres, ne s'occuperont pas de la postérité. »

H.P. Blavatsky.

[Cet article fut publié pour la première fois par H. P. Blavatsky, dans le Lucifer de Mai 1891]

Notes
(1) En français dans le texte (N. d. éd.).
(2) Lisez « le Paradis des coupe-gorges » dans la Revue d'Edimbourg d'Avril 1877, et le résumé qui en est fait dans la Pall-Mall Gazette du 15 Avril 1891 : « Le meurtre comme profession ».
(3) Pour prendre un exemple. Un télégramme Reuter d'Amé¬rique, où de tels accidents sont presque journaliers, donne les détails suivants au sujet d'un accident de chemin de fer. « L'une des voitures, qui était attachée à un train de gravier et qui contenait cinq ouvriers italiens, fut projetée dans le centre des débris, et le tout prit feu. Deux des hommes furent tués sur le coup, et les trois autres blessés furent coincés dans les débris. Comme les flammes les atteignaient, leurs cris devinrent déchirants. Par suite de la position de la voiture et de la chaleur intense, les sauveteurs furent incapables d'arriver jusqu'à eux, et furent obligés de les regarder lentement brûler vifs. On dit que toutes les victimes laissent des enfants ».

L'importance des idées spirituelles

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L’Idée Divine de Platon : « La philosophie ancienne affirmait que c'est par la manifestation de cette Volonté [du divin éternel et illimité] – nommée par Platon, l'Idée Divine – que toutes choses, visibles et invisibles vinrent à l'existence. De même que cette Idée Intelligente, par le seul fait de diriger sa puissante Volonté sur un centre de forces localisées appelaient les formes objectives à l'existence ; l'homme, le microcosme du grand Macrocosme en fait autant avec le développement de sa force de Volonté. Les atomes imaginaires – langage figuré qu'employa Démocrite et dont les matérialistes se sont emparés avec une joie reconnaissante – sont comme des ouvriers automates, mus intérieurement par l'afflux de cette Volonté Universelle dirigé sur eux et qui se manifestant comme force les met en mouvement. Le plan de l'édifice à construire existe dans le cerveau de l'Architecte et reflète sa volonté : abstrait encore, dès l'instant de la conception, il devient concret par ces atomes qui suivent fidèlement chaque ligne, point et figure tracés dans l'imagination du Divin Géomètre.
L'homme peut créer comme Dieu. Étant donnée une certaine intensité de Volonté, les formes imaginées par le mental deviennent subjectives. On les appelle hallucinations quoiqu'elles soient aussi réelles pour leur auteur que n'importe quel objet visible pour tout autre. Augmentez l'intensité et l'intelligente concentration de cette même volonté, la forme deviendra concrète, visible, objective ; l'homme a appris le secret des secrets ; c'est un MAGICIEN. » – H.P. Blavatsky, Isis Dévoilée, trad. Adyar – Vol. I, pp. 61/2 de l’éd. anglaise originale)

Les symboles : « [Pour les anciens chaque symbole] est une idée qui a pris corps, chacun combine la conception du Divin Invisible avec le terrestre et visible. L'un dérive de l'autre strictement, par analogie, selon la formule hermétique : "En haut comme en bas". Leurs symboles [des anciens] prouvent une connaissance profonde des sciences naturelles, et une étude pratique de la puissance cosmique. » – H.P. Blavatsky, Isis Dévoilée – trad. vol. I, p. 22 de l’éd. anglaise originale).

Les idées sont des entités : « Une idée » selon Plutarque, « est une entité incorporelle, qui n’a pas d’existence [objective] par elle-même, mais donne une image et une forme à la matière sans forme, qui devient la cause de sa manifestation » – H.P. Blavatsky, Isis Dévoilée – trad. vol. I, p. 250 de l’éd. anglaise originale).

L’univers se développe à partir de l’Idée divine : « L’univers visible d’esprit de matière, [disait les anciens], n’est que l’image concrète de l’abstraction idéale ; il a été développé sur le modèle de la première IDÉE divine. Ainsi notre univers a existé de toute éternité à l’état latent. L’âme qui anime cet univers purement spirituel est le soleil [spirituel] central, la Déité la plus haute elle-même. Ce ne fut pas cette Déité qui développa la forme concrète de l’idée mais Son premier-né ; et l’univers fut construit à partir de la figure géométrique du dodécaèdre [v. Platon, Timée, 55C]. » – H.P. Blavatsky, Isis Dévoilée – trad. vol. I, p. 342 de l’éd. anglaise originale).

Les Idées et les Nombres : « Toutes les mystiques religieuses sont basées sur les nombres. Avec les pythagoriciens, la Monade ou l’unité, émane la duade, et forme ainsi la trinité, et le avec le quaternaire ou Arba-il (le quatre mystique [dans la kabbale]), et compose le nombre sept. La sacralité des nombres commence avec le grand Premier – le UN, et se termine seulement avec le zéro – un symbole du cercle infini et sans limites qui représente l’univers. Tous les chiffres qui interviennent, quel qu’en soit la combinaison, ou le multiple, représentent des idées philosophiques, de vagues formes à un axiome scientifique clairement établi, concernant un fait moral ou un fait physique dans la nature. Ils sont la clef pour comprendre les vues des anciens sur la cosmogonie, dans son sens large, incluant l’homme et les êtres, et l’évolution de l’espèce humaine, tant spirituelle que physique.
« Le nombre sept est le plus sacré de tous, et est, sans aucun doute, d’origine Indou. » – H.P. Blavatsky, Isis Dévoilée – trad. vol. II, p. 407 de l’éd. anglaise originale).

De l’éternité des idées : « Tout est, a été, ou sera, et EST éternellement ; même les formes innombrables, ne sont finies et périssables que dans leur aspect objectif, mais pas dans leur Forme idéale. Elles ont existé en tant qu’Idée de toute Eternité, et quand elles meurent, elles continuent à exister comme réflexions. Ni la forme de l’homme, ni celle d’un animal quelconque, d’une plante ou d’une pierre n’a été créée, et ce n’est que sur notre plan qu’elle a commencé à « devenir », c.à.d. à devenir objective dans sa matérialité présente, ou se développer de l’intérieur vers l’extérieur, de l’essence la plus sublimisée et super sensible à son apparence grossière. Ainsi nos formes humaines ont existé dans l’Eternité comme prototype astraux ou éthériques. » – H.P. Blavatsky, La Doctrine Secrète – trad. vol. I, p. 282 de l’éd. anglaise originale).

L’homme doit aider à l’évolution divine des Idées et de la Nature : « Le Démiurge [ou Logos] n’est qu’un agrégat de forces Dhyan-Choaniques [c.à.d. des Hiérarchies spirituelles] et autres. Concernant ces dernières,
Elles sont doubles dans leur charactère : étant composée (a) d’énergie brute irrationnelle, inhérentes à la matière, et (b) de l’âme intelligente, ou de la conscience cosmique, qui dirige et guide cette énergie et qui est la pensée Dhyan-Choanique reflétant l’Idéation du mental Universel. Il en résulte de perpétuelles séries de manifestations physiques et d’effets moraux sur Terre, tout au long des périodes manvantariques [= les cycles de l’univers], toutes étant soumis à [la loi de] Karma. Comme ce process n’est pas toujours parfait ; et malgré les nombreuses preuves pouvant montrer qu’une intelligence guide derrière le voile, il montre néanmoins des failles et défauts, et souvent même d’évidents échecs – cependant, ni la Nuée collective (du Démiurge), ni aucun des pouvoirs à l’œuvre pris individuellement, ne sont l’objet d’honneurs divins ou d’adoration. Cependant tous méritent une respectueuse considération de la part de l’Humanité ; et l’homme devrait toujours s’efforcer d’aider l’évolution divine des Idées, en devenant de plus en plus apte à cotravailler avec la nature dans sa tâche cyclique. La Cause-sans-cause, de toutes les causes, l’unique Karana [= Cause] inconnu et inconnaissable, devait avoir son temple et son autel dans notre cœur pur et vierge. Ceux qui la vénère doivent le faire dans le silence et la solitude sanctifiée de leurs Âmes ; faisant de leur esprit le seul médiateur entre eux et l’Esprit Universel, de leurs bonnes actions les seuls prêtres, et de leurs intentions pécheresses les seules victimes sacrificielles visibles et objectives de la Présence. » – H.P. Blavatsky, La Doctrine Secrète – trad. vol. I, p. 280 de l’éd. anglaise originale).

Le pouvoir de la manifestation objective des idées : « Kriyasakti [terme sanskrit] est le pouvoir mystérieux de la pensée qui permet à cette dernière de produire des résultats extérieurs, perceptibles, et objectifs par sa propre énergie inhérente. Les anciens affirmaient qu’une idée se manifestera à l’extérieur si l’intention du penseur est profondément concentrée dessus. De manière similaire une volonté intense sera suivie de l’effet désiré. » – H.P. Blavatsky, La Doctrine Secrète – trad. vol. I, p. 293 de l’éd. anglaise originale).
Le pouvoir créateur des idées divines rappelle ces paroles de Maître Eckhart : « Il faut savoir que le sage et la Sagesse, le vrai et la Vérité, le juste et le Justice, le bon et la Bonté se rapportent l’un à l’autre et se comportent ainsi les uns relativement aux autres : la Bonté n’est pas créée, elle n’est pas faite, elle n’est pas engendrée ; elle est génératrice et engendre le bon ; et le bon, dans la mesure ou il est bon, n’est pas fait et est incréé, et pourtant il est engendré à la fois enfant et fils de la Bonté » – Maître Eckhart – Traités et sermons (GF Flammarion, p. 130).