Dimanche 15 Septembre 2019

Mis à jour le Dim. 15 Sep. 2019 à 18:27

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L'Âme et son langage

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« L'âme, reflet du monde et de l'homme, est d'une telle diversité, d'une telle complexité qu'on peut la considérer et la juger sous des angles infiniment variés » C.-G. Jung.

Une des caractéristiques essentielles de la pensée moderne est l'intérêt exceptionnel porté aux problèmes de l'âme humaine. La psychologie et la psychanalyse sont à l'ordre du jour ; elles inspirent toute la littérature ; et le théâtre, le cinéma dépeignent sous mille traits le drame de l'âme à la recherche du bonheur, dans un monde qui tout à la fois la blesse et la fascine en la retenant captive dans le cercle des autres âmes — compagnes familières mais toujours lointaines, toujours étrangères.

Lumineuse ou médiocre, pure ou bestiale, l'âme nous apparaît pourtant toujours humaine, respectueuse de certaines valeurs abstraites, sensible à certaines idées innées, — à des degrés très divers il est vrai.

Cette dimension proprement humaine de l'âme doit retenir notre attention ; elle peut ouvrir la voie à une connaissance plus profonde de notre être et nous amener à trouver la voie du bonheur.

L'homme intuitif ne peut se résoudre à se considérer comme un animal supérieur doué d'intelligence et de parole, comme un complexe perfectionné de mécanismes physiologiques ; la chimie et la physique peuvent bien, apparemment, rendre compte de la transmission automatique des impressions jusqu'aux centres les plus profonds du cerveau : jamais pourtant aucune machinerie ne pourra expliquer cette lumière de la conscience qui, tel un spectateur devant un paysage, observe, prend connaissance des messages de ses sens et les enregistre.

L'âme est indépendante du corps, elle a sa vie propre bien qu'elle ait besoin de cet intermédiaire physique pour entrer en contact avec le monde : voilà la conclusion à laquelle on peut arriver sans peine, en réfléchissant sur ces problèmes. Mais la question reste entière et on ne saurait la résoudre sans l'aide de quelques idées philosophiques fondamentales.

Malheureusement, la manière dont le problème est posé par la religion occidentale ne peut qu'égarer. L'idée est admise que nous avons une âme, vouée à la perdition ou à la félicité éternelle, selon ses crimes ou ses mérites. Notion imprécise et le plus souvent stérile : l'homme moderne ne règle pas sa vie sur la perspective de l'au-delà mais d'après les directives de son instinct, de sa raison, ou de ses intuitions.

Il restera aux psychologues à définir intégralement, par une recherche laborieuse, la nature, les capacités et les fonctions de l'âme. La Théosophie fournit immédiatement les éléments essentiels de la réponse. L'homme est une âme en évolution, qui cherche à s'épanouir et à découvrir la Racine de son être ; le corps est sa prison temporaire, mais aussi l'instrument de son salut.

L'âme humaine n'est pas un fait unique, une création exceptionnelle dans l'Univers. De même que la science reconnaît une même source à tous les états de la matière, qui lentement s'élaborent à partir d'un état primordial invisible, de même les Philosophes et les Sages du passé ont reconnu dans ce qu'ils ont appelé l'ESPRIT l'origine de tous les phénomènes de Conscience (1).

Insistons sur ce point : la conscience, c'est-à-dire la capacité de sentir, de percevoir, d'être averti d'une présence extérieure, n'est pas propre à l'homme ; elle existe dans tous les règnes de la nature; automatique, pour ainsi dire, dans l'atome, elle élargit peu à peu son champ de perception, son éventail de sensations, jusqu'au point où elle se présente dans l'homme comme conscience réfléchie, c'est-à-dire consciente de son action.

Ce Pouvoir inépuisable de Conscience, cette lumière de l'Esprit est donc à la racine de chaque être qui n'en reflète qu'un faible rayon. L'univers entier est ainsi fait de myriades de consciences ou d'« âmes », toutes unies par leur essence profonde en un Grand Tout, une grande Conscience collective, l'Âme Universelle.

Notons ici un point fondamental : dès que nous parlons d'âme, nous devons penser à une forme définie, un instrument, fait d'une certaine substance, qui donne à l'Esprit une base d'expression particulière, tout en le limitant.

Cet instrument est propre à chaque âme : elle est enfermée, pour ainsi dire, dans 1e vêtement qu'elle a tissé à travers tous les stades d'expérience qui ont marqué son long pèlerinage jusqu'à son point actuel d'épanouissement.

Aussi, bien qu'elles soient toutes unies par le lien essentiel de Fraternité dû à 1'identi'té de leur origine, les âmes ne sont pas égales dans leur expression : elles n'existent que par la somme des expériences qu'elles ont individuellement traversées.

Nous touchons ici un paradoxe de la Vie : tenant sa permanence et sa continuité de l'Esprit éternel, qui pour elle représente un centre de gravité immuable, l'âme, dans son contact avec le monde objectif, est perpétuellement soumise au mouvement, à la pulsation rythmique de la vie. Mais dans cette pulsation, elle s'individualise ; dans ses interactions incessantes avec les autres âmes, elle s'enrichit et enrichit les autres ; ses instruments d'action et de perception se perfectionnent jusqu'au moment où ils permettent à l'âme de s'y réfléchir comme conscience individuelle, permanente, capable d'une pensée libre et d'une volonté active dans la vie incarnée, le sommeil, comme dans la mort. C'est là la clef de l'Émancipation de la conscience qui ouvre la voie de l'union finale consciente recherchée entre l'Âme et l'Esprit dans ce que les Bouddhistes appellent le Nirvana.

C'est ainsi que procède l'évolution : tous les êtres, sans exception, ont les mêmes capacités en puissance, ils ne les développent cependant qu'en suivant individuellement le long pèlerinage tracé par la Nature. Sur cette voie, il n'y a pas de grâce divine pour l'homme, qui ne progresse qu'au prix de ses efforts personnels.

Dans cette perspective, les personnages les plus nobles de l'histoire humaine ne font que préfigurer ce que sera l'humanité future lorsqu'elle sera parvenue collectivement au stade que ces hommes ont dès maintenant atteint par leur volonté et leur persévérance.

Entre cette conception théosophique de l'âme humaine — appelée encore Ego humain, pour la distinguer d'autres formes de conscience, inférieures ou supérieures — et ce que nous entendons par âme, ou psyché, dans notre pensée moderne, existe une profonde différence mais aussi un lien étroit qu'il nous faut maintenant définir.

La psyché est la synthèse de tous nos phénomènes de conscience ; elle englobe non seulement les pensées, les sentiments, les émotions, les impulsions de toutes sortes qui forment la trame de notre expérience intérieure quotidienne, mais aussi tout le foisonnement des racines de cette expérience : le monde du subconscient. Ce sont ses tourbillons et ses crises profondes, ses problèmes multiples, que nous voyons retracés en gros plan sur les scènes de théâtre ou à l'écran.

Monde essentiellement mouvant de cet aspect terrestre de l'âme humaine, chacun de ses plus petits éléments y joue un rôle et contribue, par touches successives de couleurs plus ou moins discordantes, à composer le tableau souvent contrasté d'une vie d'homme. Pourtant, derrière cette psyché protéenne, en perpétuelle recherche d'équilibre, on décèle une continuité de conscience, un même sentiment d'identité qui persiste d'un bout à l'autre de l'existence terrestre.

C'est là que nous pouvons saisir la réalité de l'Ego. Venant d'un passé insondable, l'Âme immortelle a cheminé de vie en vie, entrant tour à tour dans des corps et les abandonnant, au long du chemin qui mène à son émancipation. Chaque étape lui fournit les occasions d'expérience et les moyens d'en tirer parti : à chaque naissance, dans le milieu où ses affinités passées la poussent à s'incarner, elle modèle un nouveau corps, un nouveau cerveau ; une psyché nouvelle se construit par une fusion des éléments propres à l'âme et des apports du milieu, et de l'éducation. Cette psyché n'est donc qu'une expression superficielle, temporaire de l'Ego. Elle est son instrument inférieur, le plus mêlé d'éléments hétérogènes : comme un miroir à mille facettes, elle reflète tour à tour la pure clarté du ciel et les rouges lueurs de l'enfer terrestre. Et l'homme, sollicité dans sa conscience par l'attraction de son pôle divin et la fascination du monde des sens, souffre et se débat dans l'ignorance de sa véritable grandeur.

Pour mieux saisir le problème de l'âme essayons de l'aborder de l'intérieur, au moyen d'une analogie. Pensons par exemple à la lumière ou au son : au-delà de la gamme septénaire des couleurs et des notes perceptibles, se succèdent d'autres octaves qui correspondent à des taux de vibration trop élevés ou trop faibles pour frapper nos sens. Cette image peut se transposer à la Nature entière et à l'homme. L'être humain est comme une lyre à sept cordes dont chacune correspond à un plan de conscience et de substance particulier avec lequel l'Âme entre en relation. La conscience de veille ne répond qu'à une seule de ces cordes. Le cerveau, accordé sur cette tonalité, n'est pas encore entraîné à vibrer en résonance avec les autres cordes, ce qui nous interdit de garder le souvenir conscient des autres états d'expérience de l'Âme. C'est ainsi que chaque nuit, dans le sommeil profond, l'Ego se trouve sur un plan de conscience où il pense et agit sans que nous n'en soupçonnions rien au réveil. Dans l'hypnose, l'état d'anesthésie, l'extase mystique, l'homme intérieur connaît d'autres conditions d'expérience dont le cerveau, faute d'entraînement, ne retient que peu de chose.

La connaissance de ces champs d'expérience de l'Âme, et les moyens d'y pénétrer de façon telle que le cerveau puisse en conserver la trace consciente ont, de tout temps, été recherchés par les hommes qui, intuitivement, ont pressenti l'existence d'autres mondes plus réels que ce cosmos physique.

Ceux qu'on peut appeler les Aînés de l'humanité sur le chemin de l'évolution ont depuis longtemps découvert ces secrets et la voie qu'ils ont tracée pour leurs disciples a pour nom Raja Yoga (2). C'est la Voie royale qui permet d'accorder la lyre humaine avec les sept plans d'harmonie de la Nature. Elle ouvre à l'Âme la possibilité d'une permanence de conscience individuelle et indépendante qui relie entre eux tous les états vécus sur les divers plans d'expérience. L'Ego ne subit plus la vie incarnée, il la dirige ; et ses actions volontaires, soi-conscientes, se poursuivent sans discontinuité au-delà de la mort physique.

La Toute-Connaissance est au bout de cette voie. Elle est la récompense des efforts surhumains de ceux qui ont consacré des vies entières à cette entreprise.


En dehors de ce Yoga, réservé d'ailleurs au petit nombre, cette présence intérieure de l'Ego peut-elle devenir tangible à notre conscience de veille ? Notre moi profond a-t-il un langage intelligible à notre psyché terrestre ?

Toute chose a un langage pour l'observateur attentif. Le poète déchiffre celui d'un visage aimé ; la mère celui du souffle de l'enfant endormi ; le savant écoute la palpitation des galaxies pour en apprendre l'histoire du monde.

Un langage est un ensemble de signes, de symboles, parfois très simples en apparence, qui ne font que traduire une réalité intérieure souvent complexe ; les mots d'amour qu'échangent les amoureux sont presque toujours d'une étonnante banalité : chacun évoque pourtant une intensité de sentiment et de pensée que les êtres perçoivent directement. Ainsi, pour l'homme intuitif, il y a une couleur, un ton, une chaleur dans les mots qui le renseignent bien plus sur l'état intérieur de l'âme qui parle que ces pauvres messagers imparfaits.

L'Ego possède également un langage que le cerveau traduirait en pensées claires si seulement il y était plus réceptif. Il existe une relation constante entre l'Ego et son instrument terrestre : comme la Terre est placée depuis sa naissance sous le souffle électromagnétique du Soleil, le cerveau baigne dans la sphère d'influence de l'Âme dont il est le plus souvent incapable de déchiffrer les messages. Quel serait donc le contenu de ces messages ? Pensons à la nature de l'Ego. La continuité d'une conscience implique un lien de mémoire entre tous les instants vécus : sans cette persistance des impressions reçues, l'Âme ne serait qu'une potentialité de l'Esprit, quel que soit le plan de conscience envisagé — divin, humain ou animal. Toute âme a donc le pouvoir de retenir, d'interpréter la portée de chaque expérience pour en assimiler le contenu et l'intégrer à sa substance sous forme de nouvelles qualités de vibration, qui la modifient et l'enrichissent. C'est ainsi que l'Ego est encore appelé l'Âme-fil, par allusion à la mémoire synthétique de l'intégralité de ses expériences, assemblées en un tout sans discontinuité, comme des perles sur un fil. Aussi, bien que l'Ego conserve la trace de sa liaison avec chaque forme de vie, chaque race, chaque compagnon de pèlerinage, on ne peut s'attendre à ce qu'il parle une langue particulière, ancienne ou moderne, en exprimant des préoccupations d'homme ou de femme, appartenant à une nation ou à une autre. L'Ego n'a pas de sexe, pas de nationalité ; il ne porte pas le poids des ans. Il est une vision presque illimitée, toujours vivante, englobant le panorama de tout son passé : son message doit donc traduire le résultat de toute son expérience.

Ce langage de l'Ego n'est directement intelligible que pour un Maître du Yoga, ou de l'Occultisme authentique. L'Ego existe, exerce le pouvoir universel de pensée et d'action qu'il tient de l'Esprit, sur des plans de substance où tout s'exprime par des vibrations, modulées de manières infiniment variées, que l'investigateur exercé percevra comme sons, couleurs, odeurs, etc... Le message de l'Ego est donc un langage symbolique, comme est symbolique le langage des ondes radio du Soleil, bien que la qualité des messages de notre étoile soit différente.

Le cerveau a été comparé, à juste titre, à un poste émetteur et récepteur de vibrations électromagnétiques. Les impressions et sensations sont des signaux qu'il reçoit, coordonne et analyse pour les transcrire en images intelligibles. Mais ces signaux arrivent si nombreux, des horizons les plus reculés de l'univers humain, et leur sélection par l'instrument cérébral — pourtant si perfectionné — est encore si imparfaite qu'ils produisent dans la conscience de veille un concert souvent discordant. C'est à tout moment que cette conscience subit la double pression du monde souterrain du subconscient et du monde supérieur de l'Intelligence.

Au milieu des tourbillons de la vie, le langage de l'Ego se manifeste par la Voix de la Conscience. Par elle nous sommes avertis d'une erreur à éviter, d'un changement à apporter à notre conduite. Ce n'est pas Dieu qui parle : c'est la mémoire du passé de l'Âme qui s'exprime et exerce son influence au moment où l'homme incarné en a besoin.

L'Ego se manifeste encore de bien d'autres manières, et au fond, la nature réelle de notre être nos qualités humaines, tout ce qui nous distingue de la brute n'est qu'un reflet de la splendide richesse de l'Ego. Libre à certains savants d'imaginer que le génie d'un Léonard de Vinci est le résultat de quelque providentielle modification de formule chromosomique et que l'humanité connaîtra des jours de gloire à la faveur d'une mutation génétique habilement dirigée. Cette espérance n'est qu'un leurre ; c'est la sagesse acquise individuellement par l'âme au cours de ses incarnations successives qui fait que nous naissons hommes tels que nous sommes, avec nos qualités, nos capacités, notre connaissance innée des choses. Et si l'instinct de l'enfant qui tète sa mère peut être rattaché à la mémoire organique de l'espèce, le sentiment de justice et l'intuition du monde spirituel procèdent de l'Âme en ligne directe.

Il arrive que nous sachions certaines choses sans les avoir jamais apprises, que nous comprenions d'un coup la signification d'une situation, la portée d'une phrase obscure. Attribuerons-nous un tel mode de connaissance au cerveau et à la mémoire de ses cellules ?

La mémoire, comme nous l'avons vu, n'est pas la propriété exclusive du cerveau. Il y a une mémoire sur chacun des sept plans de conscience et de substance de la Nature. Sur le plan physique toutes les cellules du corps ont leur mémoire propre. Le cerveau centralise les impressions conscientes. Elles sont ensuite enregistrées sous forme d'agencements de vibrations d'ans un plan qui transcende celui des simples cellules cérébrales. De ces archives inaltérables, les impressions reviennent de temps en temps, et sont retraduites en clair par le cerveau : c'est ce qu'on appelle le souvenir. Pour préciser le contexte de l'image isolée du souvenir, il faut l'effort volontaire du rappel à la mémoire, que permet encore l'instrument cérébral. Il existe cependant une autre forme de mémoire dont le cerveau ne peut répondre : la réminiscence. C'est le souvenir du contenu synthétique d'une somme d'expériences. La réminiscence est proprement l'expression de la mémoire de l'Âme. Jaillissant dans la conscience d'une manière immédiate, elle procède d'une vision intérieure panoramique et non d'un processus analytique mécanique. Par elle, nous connaissons le sens et la portée des événements, leurs relations internes, indépendamment des détails de leur trame.

Ce pouvoir d'abstraction de la mémoire de l'Âme, qui sans cesse fait le point de notre expérience, est toujours en action : c'est lui qui nous donne le sentiment de la même identité, depuis la naissance jusqu'à notre dernier souffle, malgré les transformations les plus profondes de notre être. Et, bien entendu, cette mémoire de l'Âme ne se limite pas aux événements de la présente existence : les impressions d'incarnations passées reviennent ainsi pour nous faire éprouver le sentiment du déjà vu, du déjà vécu ; et bien des liens du passé se renouent de la sorte avec des êtres qui nous inspirent dès l'abord sympathie ou antipathie profonde sans que nous puissions en trouver la raison.

La voix de l'Ego nous parvient encore dans l'intuition. C'est l'illumination qui livre la solution d'un problème ou découvre d'un coup le sens de notre existence. C'est la « Voix du Silence », impérieuse, qui nous pousse dans une nouvelle direction encore inconnue.

Il y a ainsi dans l'Âme humaine une profonde sagesse qui est à la portée de la conscience de veille, bien que nous n'en sachions rien. Mais cette sagesse, qui filtre dans l'Âme par son rapprochement conscient avec sa source originelle, ne peut inspirer la conscience cérébrale que si l'instrument physique est devenu suffisamment perméable aux vibrations éthérées du message spirituel de l'Âme.


Depuis quelques décennies, on voit naître dans la pensée moderne l'idée que l'être humain n'est encore qu'incomplet et que son évolution doit se poursuivre vers un sommet insoupçonné. C'est ainsi qu'on se préoccupe de plus en plus de la nécessité de faire l'Homme.

Pendant que biologistes, chimistes, psychologues s'évertuent dans ce sens, l'homme moderne reste dans l'attente, confiant dans le génie de ses savants. C'est à lui en particulier que la Théosophie s'adresse pour l'exhorter à sortir de cette trop confortable position qui n'est qu'apathie stérile.

Qu'on le sache bien, on ne fera jamais l'Homme : l'Homme se fera lui-même ou il périra.

Pour s'engager dans cette entreprise de salut individuel et collectif, il faut tout d'abord faire le point de la situation. Acceptons donc le fait que nous sommes des êtres incomplets — on pourrait dire larvaires, en comparaison avec des géants comme Bouddha ou Jésus. Mais nous ne le devons qu'à nous-mêmes. Un tiers de notre vie se passe dans la totale inconscience ; une grande partie qui reste est faite de la routine journalière. Est-ce là le but de l'existence ?

La Théosophie découvre à nos yeux la vision réelle du monde de l'Âme. En possession de cette clef, que manque-t-il pour changer le visage de notre vie ?

Le courage de sortir de nos ornières mentales et la volonté d'ESSAYER.

L'Ego doit entrer en possession de sa personnalité terrestre, mais son instrument cérébral est un organisme atrophié: il ne fonctionne qu'au ralenti dans toutes ses zones responsables de la pensée créatrice et indépendante ; certains centres essentiels à la manifestation des plus hautes facultés de l'Intelligence, comme la glande pinéale, sont pour ainsi dire paralysés, tandis que les neurones qui assurent la vie végétative, la pensée mécanique, l'action réflexe, monopolisent une grande partie de l'énergie mise en jeu dans le cerveau. Il faut donc que cette anarchie cesse, Et, là où chirurgie et chimie ne sont d'aucun secours, une discipline stricte de la pensée est la seule chance de réussite.

En s'efforçant d'être présents dans toutes les actions de la vie, d'être attentifs à tous les messages qui parviennent de l'Ego, tant dans la veille que le sommeil, de comprendre le contenu de chaque expérience et de choisir chaque action à la lumière de la conscience, de la raison et de l'intuition, l'instrument cérébral se trouve obligé de fonctionner constamment dans le sens de l'Âme, avec elle et pour elle.

Il y a une hygiène mentale qui, par l'examen de conscience et une vigilance constante, vise la purification attentive de la pensée.

Il y a une recherche active qui par l'étude et la méditation éveille les centres de communication avec l'Ego et prépare l'établissement d'une continuité de conscience sur tous les plans d'expérience.

L'homme doit devenir un créateur conscient et un auxiliaire de la Nature. La sagesse de la pensée ne suffit pas. Il y a aussi une sagesse du cœur qui consiste non à recroqueviller nos sentiments mais à les élargir au point d'embrasser un nombre d'êtres de plus en plus grand, et à oublier la folle espérance égoïste du salut personnel.

Il y a une sagesse de l'action qui consiste à ne rien faire qui ne soit juste et utile.

À sa racine divine l'Âme est Toute-Sagesse, Amour et Béatitude. C'est cela qu'elle doit réaliser consciemment. En essayant de vivre à cette image, avec discernement, avec générosité et dans la sérénité que procure une connaissance véritable, nous préparons l'avènement de l'Homme nouveau que nous serons dans l'avenir. Reflétant dans notre vie terrestre la nature même et les aspirations de l'Ego, que nous sommes, ses pouvoirs et sa connaissance gigantesque trouveront bientôt dans notre personnalité éphémère un canal d'expression plus fidèle. L'Àme cessera alors de n'être qu'une vague hypothèse de spiritualistes ; nous serons devenus l'Àme, incarnée sur terre à la recherche de son Dieu, à l'image de Psyché en quête de son Divin Erôs.

Note

(1) Voir Cahier Théosophique n°17, sur le sujet du divin.

(2) Voir Cahier Théosophique n°15, Aperçus sur le Yoga.

Références bibliographiques ;
La Clef de la Théosophie (H. P. Blavatsky). Chap. VIII.
« Le souvenir des expériences de l'Ego » (art. de W. Q. Judge). The Path, avril 1890.
The Friendly Philosopher (Robert Crosbie) : « Le Langage de l'Âme » et « La Mémoire réelle ».
© Textes théosophiques. Paris - Cahier Théosophique n°19.

Maître Eckhart – un grand mystique (jnana yogi) de l’Occident

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Cet article est traduit de la revue Théosophique de juillet 1933

« L’Âme a un désir furieux de soi-connaissance, son visage est enflammé par la passion, rouge de colère de se voir refuser ce qui est resté caché en Dieu, parce qu’elle n’est pas tout ce que Dieu est par nature, parce qu’elle n’a pas tout ce que Dieu a par nature. »

Ce passage assez étonnant des écrits de Maître Eckhart, qui comme les anciens voyants de l’Inde, plaça définitivement la connaissance au-dessus de l’amour, révèle l’intensité de sa recherche spirituelle. C’est une erreur de supposer qu’un mystique (Jnãna Yogui) est un métaphysicien aride ou un froid théologien intellectuel. Au contraire, les feux de Dieu portés au blanc brûlent en lui, parce qu’il se trouve aux derniers stades d’assimilation de l’Esprit. Eckhart lui-même emploie dans l’un de ses sermons l’image du combustible consumé par le feu, pour décrire les progrès de la vie spirituelle.

« Il est dans l’intention de Dieu de se donner entièrement à nous. Comme le feu, pour consumer le bois qu’il trouve différent de lui, doit le pénétrer. C’est une question de temps. D’abord il le tiédit, puis l’échauffe, ensuite il fume et crépite par suite de sa dissemblance, et plus le bois s’échauffe, plus il devient paisible et tranquille, et plus il se met à ressembler au feu, plus il devient silencieux, jusqu’à ce qu’enfin il se transforme tout à fait en feu. »

La ferveur de la dévotion, le tumulte de l’âme en présence de son Seigneur, la danse extatique, et le sentiment des « liens cruels de l’Amour », doivent dont être plutôt considérés comme des signes d’un manque de maturité spirituelle. Quand l’âme a traversé le cercle complet, elle entre dans la paix qui dépasse la compréhension. Ses vertus sont toujours là, ses oraisons sont toujours là, mais toutes sont subordonnées à l’ineffable paix de l’Etre pur. Bénis sont ceux, en vérité, qui ont faim et soif de pureté. Mais Maître Eckhart dit que ceux qui ont faim et soif de la Présence de Dieu sont encore plus bénis ; et que ceux qui le sont le plus sont ceux qui, ayant atteint l’éternel « Maintenant », n’ont plus ni faim ni soif de quoi que ce soit. Nous avons ainsi les trois stades bien connus du progrès du mystique – appelez-les purification, illumination et union.
La plupart des sermons, des paroles et des écrits de Maître Eckhart ont trait, comme nos propres Upanishads, au stade final du voyage spirituel. La béatitude de l’Ame, sa relation avec la Déité, les relations mutuelles des trois Personnes de la Trinité chrétienne, et la nature de la Divinité Suprême, telles sont les questions auxquelles il revient maintes et maintes fois, parfois s’expliquant, parfois se contredisant, tantôt coulant ses expériences brûlantes dans les moules de l’orthodoxie, tantôt se permettant une audace et une hardiesse de spéculation qui amenèrent sa condamnation par Rome, après sa mort. Mais il a en même temps, presque à chaque page, des remarques lumineuses et caractéristiques sur la vie morale et dévotionnelle, qui semblent être étrangement d’accord avec les enseignements des mystiques de l’Inde. Ceci n’est pas dû au simple fait qu’Eckhart met la vie contemplative au-dessus de la vie active, car plus d’un mystique chrétien a fait de même, accordant au psalmiste une spiritualité plus grande qu’au croisé. Sa pensée s’apparente particulièrement à la pensée hindoue par la grande valeur qu’il accorde au détachement dans son échelle des vertus, par son insistance pour que l’âme se détourne de toutes les créatures avant de tenter de chercher Dieu, par son admission du caractère transitoire de toute réalisation éthique, et surtout par sa conception de la Divinité comme une Essence purement passive, dont rien ne peut être dit, et à qui l’âme émancipée doit finalement s’identifier.
Selon Eckhart, le détachement envers toutes les créatures est la plus haute vertu par laquelle un homme puisse se lier le plus étroitement à Dieu, et devenir le plus profondément semblable à son Modèle. Il place le détachement au-dessus de l’amour, au-dessus de l’humilité, et au-dessus de la compassion ou de la bonté, et conclut en disant : « En résumé, quand je réfléchis à toutes les vertus, je n’en trouve pas une autre aussi complètement exempte de faute, aussi susceptible d’unir à Dieu que le détachement. » Ailleurs il dit : « Je voudrais que vous sachiez qu’être vide de toute créature, c’est être empli de Dieu. » En même temps, il enseigne qu’« abandonner toutes choses dans l’aspect mortel, c’est les retrouver en Dieu où elles sont en réalité. » Ceci est, soit dit en passant, une réponse suffisante à ceux qui, comme Walter Pater, décrivent le renoncement du mystique à ce monde aux couleurs brillantes et aux belles formes, dans sa recherche de l’Absolu, comme une folle tentative de se lancer « dans un vide infini sans forme et sans nom, d’un gris tout à fait uniforme. »
A maintes reprises, Maître Eckhart conseille à l’aspirant religieux de vider son mental de toute image d’êtres humains et de cultiver ce qu’il appelle « la pauvreté spirituelle ». Avec cet amour de la division et de la subdivision qui est si spécial à l’esprit médiéval, il parle de cinq espèces de pauvreté : - la pauvreté diabolique, la pauvreté dorée, la pauvreté volontaire, la pauvreté spirituelle et la pauvreté divine. La première se rapporte à tous ceux qui n’ont pas toutes les richesses qu’ils aimeraient avoir, et dont l’absence constitue leur enfer. La seconde se rapporte à tous ceux qui passent au milieu de leurs richesses sans en être affectés. La troisième s’applique à ceux qui renoncent de bonne grâce à toutes leurs richesses. La quatrième se rapporte à ceux qui se sont détachés de toutes bonnes œuvres comme aussi de leurs biens ou richesses. Et la cinquième s’applique à ceux « dont le renoncement est à la fois extérieur et intérieur et dont le mental est nu et libre de toute forme passagère. »
Il est à noter qu’en parlant de la quatrième espèce de pauvreté, qu’il appelle la pauvreté spirituelle, Maître Eckhart se rapproche étroitement des enseignements de la Bhagavad-Gîta.
Dieu ne cherche pas ce qui Lui appartient. Il est parfaitement libre dans tous Ses actes, qu’Il accomplit par pur amour. Ainsi fait l’homme qui est un avec Dieu : il est parfaitement libre dans tous ses actes ; il les accomplit par amour et sans raison, simplement pour glorifier Dieu.
Nous pouvons comparer ceci aux versets suivants de la Bhagavad-Gîtâ :

« Il n’y a rien dans les trois mondes, ô Arjuna, que je doive réaliser, ni rien à gagner que je n’aie déjà gagné. Pourtant, je suis constamment en action » (ch. III, 22).
« Les œuvres ne me souillent pas ; pas plus que je n’aspire à leurs fruits. Celui qui me connaît ainsi, n’est pas lié par ses œuvres. Les hommes d’autrefois qui cherchaient la délivrance le savaient, et accomplissaient leur tâche. Par suite, accomplis ton travail comme l’accomplissaient les anciens au temps passé » (ch. IV, 14, 15 et 16).

C’est-à-dire que toutes les actions devraient être accomplies dans un esprit d’adoration et d’effacement du soi. Quand on les accomplit de la sorte, l’auteur de ces actes atteint la liberté spirituelle, il réalise ce que Eckhart appelle la pauvreté spirituelle, car il agit et pourtant n’agit pas. C’est Dieu qui agit en lui et par lui.
« Ils sont libres de toutes bonnes actions, le Verbe éternel fait tout leur travail, tandis qu’ils sont oisifs et en dehors de toute activité. » – Eckhart.
« Par conséquent, lève-toi et gagne le renom ; subjugue tes ennemis et jouis d’un royaume prospère. Par Moi, ils sont déjà abattus. Ne sois plus qu’un simple instrument, ô Arjuna ». – Bhagavad-Gîta.
Comme tous les mystiques (Jnana-Yoguis) de l’Inde, Maître Eckhart souligne le caractère secondaire de toute réalisation purement éthique dans la vie spirituelle. Il définit la vertu comme une étape entre le vice et la perfection, et dit que le fruit de la vertu ne s’obtiendra jamais tant que l’âme ne sera pas transportée au-dessus des vertus. Selon lui, la perfection de la vertu réside dans la libération de toutes les vertus.
Tout ce qu’un esprit peut atteindre dans ce corps, c’est d’être dans un état supérieur à la nécessité des vertus, où la bonté totale lui vient naturellement, de sorte que non seulement il possède des vertus, mais que la vertu est une de ses parties intégrantes ; il est vertueux non par nécessité, mais par sa bonne nature innée. Arrivée à ce point, l’âme a traversé et dépassé la nécessité des vertus ; celles-ci lui sont maintenant intrinsèques.
A l’âme qui se perfectionne ainsi dans les vertus, surtout dans la suprême vertu du détachement absolu, vient la Grâce de Dieu. Maître Eckhart, employant naturellement les termes du symbolisme chrétien, aime à l’appeler la naissance du Fils dans l’âme.
Quand l’âme est libérée du temps et des lieux, le Père envoie son Fils dans l’Ame.
Pourquoi prions-nous, jeûnons-nous, ou accomplissons-nous notre travail ? Je dis que c’est afin que Dieu puisse naître dans notre âme. Pourquoi les Ecritures furent-elles écrites ? Et pourquoi Dieu créa-t-il le monde et la nature angélique ? Simplement afin que Dieu puisse naître dans l’âme.
Parfois Eckhart exprime directement, sans l’aide du symbolisme chrétien, le fait central de la vie spirituelle dont témoignent les âmes religieuses de tous les âges et de tous les pays, comme dans le passage suivant :
Il ne vient pas comme quelque chose, ni pour obtenir quelque chose pour Lui-même, mais Il vient en commandant. Celui qui était caché Se révèle. Il vient comme la lumière qui gît cachée dans le cœur et le mental des êtres et qui prend maintenant forme dans l’intellect et la volonté, et dans le plus profond de l’âme.
Ceci nous rappelle les paroles de la Gita : « Par compassion pour eux, j’habite dans leur cœur et dissipe l’obscurité née de l’ignorance, grâce à la lampe brillante de la sagesse ».

Les écritures hindoues nous enseignent que, bien que l’âme soit divine, elle est sujette aux limitations par suite de son ignorance (avidya). Celles-ci l’empêchent de réaliser son identité. L’âme n’a pas besoin d’acquérir de nouvelles qualités pour obtenir son salut. Elle doit uniquement se débarrasser des ses défauts. Car le salut, qui signifie la vie éternelle en Dieu, n’est pas quelque chose qu’on édifie, mais simplement qu’on réalise. « Ce n’est pas par la création que l’Incréé peut-être gagné », dit l’Upanishad. Et combien Maître Eckhart est étonnamment près des sages hindous lorsqu’il dit :
Bien que nous soyons les fils de Dieu, nous ne le réalisons pas encore… D’innombrables choses dans nos âmes dissimulent la connaissance et la cachent à nos yeux.
Selon lui, l’âme a deux faces. Sa face supérieure regarde l’éternité, et là elle ne connaît rien du temps ni du corps. Mais sa face inférieure est tournée vers le bas et agit dans le monde des sens, de l’espace et du temps. La première est évidemment la partie la plus noble de l’âme. Eckhart l’appelle de noms variés : le tabernacle de l’âme, la lumière spirituelle, et le plus souvent, l’étincelle divine. Et c’est là que Dieu fait naître Son Fils Unique, imprimant sur l’âme Sa propre image. Plus cette naissance divine a lieu des fois dans l’âme, plus étroite devient l’union avec Dieu, plus abondant le flux de Grâce divine.
Mais vivre dans la Grâce, « vivre comme des fils dans Son Fils, et être le Fils lui-même », n’est pas l’état le plus élevé. Comme les anciens mystiques hindous, Eckhart va courageusement de l’avant, où le conduit son expérience. Un des Upanishads dit : « Or, si un homme adore une autre déité, pensant que la déité et lui font deux, il ne sait pas. » (Brihad, Upanishad, I. IV, 10.) Eckhart ne s’arrête pas à l’état de Grâce. Car la Grâce est, après tout, comme il dit, de la nature de la créature. Tant que l’âme est dans la Grâce, il sent qu’elle est encore limitée. Tôt ou tard, elle doit s’élever dans la Grâce et finalement la dépasser avant de pouvoir voire Dieu. Bien plus, pour atteindre le centre de la Divinité, pour être un avec l’Essence Divine, l’âme doit être débarrassée non seulement de toute activité de la créature divine, mais aussi de « Dieu » Lui-même.
Il semble étrange que l’âme doive perdre son Dieu, pourtant j’affirme que, dans un sens, il est plus nécessaire pour la perfection de l’âme qu’elle perde Dieu que les créatures. Tout doit s’en aller. L’âme doit subsister dans le néant absolu. C’est la pleine intention de Dieu que l’âme perde son Dieu, car, aussi longtemps que l’âme possède Dieu, a conscience de Dieu, connaît Dieu, elle est séparée de Dieu.
Quand Eckhart se trouve sur le plus haut plan de la pensée et de l’expérience où il est très à l’aise, il énonce diverses affirmations concernant la Divinité, Dieu, le Logos et l’âme qui nous sont parfaitement familières dans ce pays, mais qui sont comme autant de bombes lancées dans l’édifice du Théisme chrétien orthodoxe, ou, pour dire vrai, dans tout Théisme qui veut absolument garder des compartiments étanches. Tout d’abord, comme nous l’avons déjà dit, il place la gnose au-dessus de l’amour dans le stade final de la vie spirituelle, d’une façon propre à déplaire au Chrétien moyen. Par connaissance, évidemment, il n’entend pas la connaissance empirique qui s’obtient par les sens, la compréhension et la raison, mais la divine connaissance qui s’obtient en allumant l’Etincelle divine dans l’âme : c’est ce que nous entendons réellement par le mot sanscrit Jnana, c'est-à-dire la vie en Dieu, comme aussi la connaissance de Dieu.
La compréhension est la clé de voûte de l’âme. La notion superficielle veut que l’amour passe en premier lieu. Mais les arguments les plus raisonnables affirment expressément (ce qui est la vérité) que l’essence de la vie éternelle réside plutôt dans la connaissance que dans l’amour.
Il s’appuie sur les paroles du Christ : « La vie éternelle consiste à Te connaître, Toi, le seul vrai Dieu », et il raisonne ainsi :

« Nos meilleures autorités déclarent que la connaissance est plus noble que l’amour. L’Amour et la volonté considèrent que Dieu est bon. Si Dieu n’était pas bon, la volonté ne voudrait pas de Lui ; si Dieu n’était pas aimable, l’amour se raillerait de Lui. Mais la compréhension n’agirait pas ainsi. La connaissance ne se confine pas à ce qui est bon, aimable, sage et souverain. En donnant des noms à Dieu, l’âme ne fait que Le déguiser, et que créer une image de Dieu. Ceci n’est pas non plus le fait de la connaissance. Alors même que Dieu ne serait ni bon, ni sage, la compréhension Le saisirait encore ; elle dépouille tout, et ne s’arrête ni à la sagesse, ni à la bonté, ni à la majesté, ni au pouvoir. Elle perce jusqu’à l’être nu, et conçoit Dieu dénudé, avant qu’Il ne soit revêtu par la pensée de sagesse et de bonté. »

La distinction qu’Eckhart fait entre la Divinité sans qualité et passive et le Dieu d’amour actif, bienfaisant et puissant qui génère éternellement Son Fils dans l’univers et dans l’âme de l’homme, est intimement parallèle à la distinction tracée dans le Vedanta entre Nirguana Brahman et Saguna Brahman ou Ishvara, comme on le verra d’après les extraits suivants :
La bonté, la sagesse et tout autre attribut que nous donnons à Dieu, sont des impuretés pour l’essence abstraite de Dieu.
Dieu et la Divinité sont aussi différents que la terre et le ciel…Dieu agit, la Divinité n’agit pas, ici il n’y a rien à faire ; en elle, il n’y a nulle activité. Elle n’a jamais envisagé aucune activité.
Dans la Déité abstraite, il n’y a aucune activité : l’âme n’est parfaitement bienheureuse que lorsqu’elle est plongée dans la Déité solitaire, où nul acte, nulle forme n’existe, et quand, immergée dans le vide, elle se perd ; en tant que soi, elle périt, et n’a plus rien à voir avec le monde des choses, pas plus que lorsqu’elle n’était pas.
Enfin, nous arrivons à la question controversée de l’état de l’âme émancipée. C’est précisément ici que l’enseignement d’Eckhart est le moins acceptable pour le Chrétien orthodoxe, car il va jusqu’à affirmer l’absolue identité de l’âme avec Dieu. Il dit : « Or, il n’y a rien d’étranger, ni de séparé entre Dieu et l’âme, par conséquent elle ne ressemble pas à Dieu ; elle Lui est identique et tout à fait pareille à Lui. »
Tu perdras ta qualité de toi et te dissoudras dans Sa qualité de Lui ; ton soi sera son Moi, un Moi si complètement un, qu’en Lui tu connaîtras éternellement Son être-té ; libéré de tout devenir : Son néant sans nom.
Ceci nous rappelle le passage bien connu des Upanishads :

« Comme les rivières qui coulent disparaissent dans la mer et y perdent leur nom et leur forme, ainsi celui qui connaît, libéré du nom et de la forme, va à l’Etre Divin plus grand que le Grand. Celui qui connaît ce suprême Brahman, devient Brahman. »

L’enseignement de ce grand mystique (Jnãna-Yogui) de l’Occident, sur des questions de ce genre, est particulièrement appréciable pour les étudiants du Vedanta aux Indes, parce que ce qu’il énonce est plus ou moins dérivé de sa propre expérience spirituelle ; et est opposé aux doctrines faisant autorité dans son Eglise ; par conséquent, c’est en quelque sorte un témoignage indépendant des grandes vérités enseignées par les anciens voyants hindous. Malheureusement, ces vérités, qui sont le fruit des intuitions spirituelles exceptionnelles de notre race, sont trop souvent enseignées dans notre pays comme des doctrines rigides, et répétées, par tout novice en théologie, d’une manière tellement superficielle et inconsidérée que tout homme vraiment religieux en frémit de crainte et de dégoût. Dieu est une perfection ineffable ; nos divisions humaines de la pensée, de la volonté et du sentiment ne peuvent qu’échouer en voulant décrire l’unité essentielle de Son Etre ; la personnalité n’est que le symbole le plus haut que nous puissions employer pour définir les phases variées de Sa nature, telles qu’elles nous apparaissent ; dans l’expérience la plus élevée de la communion de l’âme avec Lui, les barrières qui l’entourent habituellement tombent d’elles-mêmes, et en disparaissant, elles brisent toute solution de continuité avec la Conscience Infinie, en qui il n’y a ni loin, ni proches, ni ceci, ni cela, ni alors, ni maintenant – de tels enseignements, et d’autres similaires ne sont pas de simples articles de croyance ou des suppositions dues à la foi, mais des affirmations de faits basés sur l’expérience réelle. Ils restent, naturellement, de simples formules intellectuelles qui ne donnent aucun soutien spirituel, aussi longtemps qu’ils ne sont pas convertis à nouveau en faits par l’expérience individuelle. Comme notre force physique ne dépend pas des réserves de nourriture que nous avons à notre disposition, mais de la quantité que nous pouvons réellement digérer et assimiler, notre force spirituelle ne dépend pas de l’expérience des Rishis, consignée dans nos Ecritures, mais du fragment de cette expérience que nous pouvons réellement faire nôtre.

D.S. Sarma.

(Le professeur D.S. Sarma, traducteur de la Bhagavad-Gîtâ (Edition des Etudiants) et de L’Évangile de l’Amour (Nârada Sutras) et auteur d’Un Manuel de l’hindouisme. Nous publions ici une excellente étude comparative de la pensée occidentale et de la pensée orientale. – Les Éditeurs de The Aryan Path.)

La Conscience – le Pont

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La vie intérieure est une discipline. Depuis l’antiquité la plus reculée, la culture de la conscience a été considérée comme une expérience intime de la vie. La maîtrise ou l’expression de soi-même, la Seconde Naissance ou Intégration, - quel que soit le mot employé, - est une réalisation intérieure, non une reconnaissance mentale. C’est là le gouffre formidable, ou plutôt infranchissable, entre la méthode d’acquisition de la connaissance ordinaire et la méthode d’acquisition de la sagesse ésotérique, qui est sui generis. Ce que le mental apprend, il l’apprend par l’expérience intérieure, et non par les sens extérieurs. Ce que l’Ame perçoit par intuition, elle le reçoit grâce à une idéation intérieure qui ne dépend pas de la réflexion mentale. Le seul processus analogue, dans la vie ordinaire, est celui de la voix de la conscience considérée parfois comme la voix infaillible de l’Ame, tandis qu’elle n’est que la voix de l’expérience accumulée de l’homme inférieur et personnel ; par moments même, la voix du désir et des impulsions de la chair est prise pour elle. Ce que la voix de la conscience est au cerveau et au sang humains, la Voix de l’Ame spirituelle l’est au cœur humain et aux sens internes invisibles, et est même quelque chose de plus.
Le plus grand service que la conscience nous rende ne réside pas dans son action protectrice qui nous dit ce qu’il ne faut pas faire, mais dans son activité stimulatrice qui constitue un symbole silencieux et mystérieux. La Conscience provoque l’éveil, elle nous donne la notion de l’existence d’un univers intérieur. L’Univers des dieux, des héros, des génies, se révèle un instant, quand nous nous éveillons à ce second aspect, symbolique, de la conscience. Le phare nous donne une excellente comparaison : il lance son message lumineux signifiant : « Ne vous approchez pas d’ici ». Le message est toujours actif et protecteur d’une façon bienfaisante. Mais le phare est aussi un symbole silencieux – le pouvoir ferme, tournant et étincelant qui dit au marin ce qu’il ne doit pas faire, lui laissant le soin de découvrir, par d’autres moyens, comment il doit atteindre le port sûr. Il est évident que le phare a un message silencieux et invisible affirmant l’existence du port et du chemin qui y conduit.
Cette double action est le seul chaînon entre le monde des mortels et celui des dieux, des héros et des génies. La conscience est l’organe interne, le sentier ou le pont entre le mental de l’homme, chargé de désirs, et son Ame illuminée par l’Esprit. L’Ego Divin et le soi personnel sont unis par la conscience. D’en bas, elle récolte les expériences innombrables accumulées dans le monde des sens ; vers le haut, elle ouvre la porte du Saint des Saints, le pont se trouve à l’intérieur, derrière et au-delà de la jungle du monde, et il conduit au jardin d’Eden.
La première condition requise pour qu’un homme puisse mener la vie supérieure, c’est qu’il se connaisse lui-même. Le point de départ de la soi-connaissance, c’est cet organe interne appelé conscience, dont il faut écouter les interdictions et tout en les écoutants, les comprendre. Les sentiers sont nombreux. La description de Mahomet est frappante : il y a autant de voies vers Dieu qu’il y a de souffles humains. L’organe-conscience représente l’évolution du passé ; il existe chez l’insensé comme chez le sage ; c’est pourquoi ses injonctions et ses modes d’assistance diffèrent chez chacun. Mais, faible ou fort, il existe chez chacun, c’est le point de départ. Sa première aide, protectrice, qui nous met en garde contre la répétition d’anciennes erreurs sert à la discipline de la vie ordinaire. L’idée de ce qu’il convient de faire dans la vie est formulée par la conscience qui nous éloigne des fondrières de l’âme. Les braves gens vivent en général selon des « interdictions », parce qu’ils vivent d’après la voix de la conscience ; il est bien qu’ils prêtent attention à cette voix, mais cela n’est pas suffisant ; ils doivent vérifier et contrôler les indications de cette voix. « Cela ne se fait pas », voilà du conservatisme et de l’orthodoxie ; en envisagent pourquoi cela ne se fait pas, ou ne devrait pas être fait, on devient libéral et puis libéré. La vie supérieure est une poursuite qui libère. Elle ne consiste pas à répéter constamment les mêmes actions, comme dans la vie ordinaire ; on ne peut dire d’elle : labitur et labetur.
La discipline de la vie révèle des idéals – nous vivons d’une certaine façon parce que nous aspirons à vivre selon des idéals déterminés. Notre code de morale possède une âme et un corps – les idéals sont l’Ame et la conduite est le corps. La culture scientifique de la conscience est le tout premier pas dans la bonne direction. Pourquoi une personne ne mentirait elle pas, ne volerait-elle pas, ou ne commettrait-elle pas l’adultère ? Pourquoi vaut-il mieux être généreux que mesquin, pourquoi est-il noble d’être bienveillant et ne l’est-il pas d’être méprisant ? Pourquoi la cruauté est-elle mauvaise et la compassion bonne ? De telles questions permettent à un homme de se connaître – avec ses vertus et ses défauts. Cette enquête le conduit à la préparation de la Seconde Naissance. Pour étrange que cela paraisse, il y a des deux-fois-nés illégitimes et nous voyons le phénomène de génies libertins, de poètes voluptueux, de débauchés et d’ivrognes qui créent, non en dépit de, mais à cause de la débauche et de la boisson. L’Occultisme oriental nous met en garde – méfiez-vous des voies illégitimes, elles mènent Abaddon [l’Ange de l’Enfer ].
La voie légitime vers la vie intérieure passe par la conscience – le Sentier de Communication. C’est le fait de questionner sans peur nos propres croyances, habitudes et espoirs. Nous devons libérer notre mental de toutes les idées que nous pouvons avoir héritées par hérédité, par notre éducation, de notre entourage ou d’instructeurs divers. Dans l’Occultisme Oriental, on parle de cette libération du mental de l’esclavage des habitudes acquises, comme de la cour faite à l’Ame avant les fiançailles qui sont suivies du mariage. Cette période de cour est pleine d’aventures, d’événements fâcheux de bonheur et de déceptions. Elle amène souvent un échec, lorsque les règles du Jeu subtil de la cour de l’Ame ne sont pas observées, le plus souvent par ignorance, mais parfois par esprit d’aventure, d’entêtement ou d’impatience. Ce sont là les trois dangers de la cour de l’Ame. Ne soyez pas impatient ; laissez le soi de côté, luttez et surmontez tous les obstacles, non par des tentatives intermittentes et capricieuses, mais par une pensée ferme et une adhésion solide aux règles de ce très ancien jeu. Exactement comme toute la routine de vie d’un homme subit un changement quand il devient amoureux et fait sa cour, de même les attaches et la discipline de la vie subissent une transformation quand l’Enchanteur Intérieur est rencontré. La magie des sens, l’illusion du mental, l’attachement égoïste, sont vus sous leur vrai jour ; une transformation de la discipline se produit ; on découvre de nouveaux modes de pensée et de travail ; par-dessus tout, la beauté et la vérité des choses revêtent de nouvelles valeurs. Le résultat de toute l’expérience est d’obliger l’homme à renoncer à maintes habitudes personnelles, telles qu’on en a dans la vie sociale habituelle, et d’autre part à adopter quelques règles ascétiques.
La conscience est donc le premier pas.

Article traduit de The Aryan Path (Bombay, Inde) de janvier 1932.
Publié dans le revus Théosophie de février 1933.

La structure du mental

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« L'homme atteint graduellement au repos lorsque, possédant la patience, il a abandonné tous les désirs qui surgissent de l'imagination et dominé par le mental les sens et les organes qui poussent à l'action dans toutes les directions. Ayant fixé son mental en repos sur le vrai Soi, il ne devrait penser à rien d'autre. » – Bhagavad-Gîtâ, VI, 24 & 25.

Le sixième chapitre de la Bhagavad-Gîtâ contient la première des leçons du Yoga – le contrôle des sens, des désirs et des pensées. Dans les versets 24-25, le débutant est renseigné sur ce qu’il doit faire, comment prendre le départ de cette longue ascension dont l’ultime but est de l’amener au sommet d’où l’on voit l’univers tout entier. Cela lui prendra quelques temps pour saisir le premier panorama qui le convaincra sans aucun doute que ce voyage en vaut la peine. Cela lui prendra plusieurs vies avant qu’il n’arrive à faire l’expérience de l’éblouissante splendeur de l’Univers de la Lumière, et alors, s’y acclimatant, il réalisera le rayonnement et la source de cette Lumière Elle-même. Mais il faut un début et plus nous partons de bonne heure, mieux cela vaut pour nous.
L’une des principales difficultés pour le contrôle des sens et du mental est notre imagination fantaisiste. Les visions et les bruits du dehors sont facilement refoulés quand l’âme prend possession du mental et commence à l’utiliser pour son propre usage. Mais les visions et les bruits qui sont formidables, viennent aussi du fond de nous-mêmes et troublent le travail de l’âme avec le mental. Ce sont des images de la mémoire qui se sont déposées dans le mental au cours du travail et qui jouent depuis la naissance du corps ; et avançant, nous découvrons qu’elles viennent même de vies précédentes.
Le mental est appelé le sixième sens et ses fils et ses fibres sont entremêlés avec et dans les cinq sens. Toutes les fonctions des sens, qu’elles soient triviales ou importantes, colorent l’esprit et en affectent la texture. Les impressions des sens sont de la nature des images : toute impression produit une image et change la structure du mental, toute nouvelle image affecte les anciennes – certaines sont nettes d’autres sont flétries et ainsi de suite. Ces images résultent aussi des cinq sens et c’est pourquoi elles en possèdent les propriétés : elles ont de la couleur, un ton ou une note, une odeur, un sentiment et un goût. Quoique semblable, il y a une seconde catégorie d’images qui sont inhérentes en nous-mêmes qui résultent de la fonction des organes de l’action. Il y a une différence entre ces deux séries d’images, mais pour ce qui nous occupe, il est suffisant de dire qu’elles affectent le mental, affinent sa texture ou la rendent grossière, illuminent ou assombrissent sa matière, apportent la mélodie ou la discorde. D’autre part, ces images sont aussi le véhicule de Karma. De même que nous avons toute la machinerie complexe que nous appelons le cerveau qui forme une unité que chaque pensée, désir, sentiment et action change en l’affectant en un point particulier ou un autre, de même ces images forment un tout qui représente Karma. En langage ésotérique, Karma est comparé au lotus – il pousse dans la vase et dans l’eau : la tige et les feuilles représentent la partie terrestre de l’homme ; le bouton avec sa faculté de boire la rosée de la nuit, de s’imprégner de la lumière de l’aube, d’absorber le soleil matinal, représente la partie céleste de l’homme.
Cependant, ces images forment le vieux sol d’où sortent du nouveau Karma et de nouvelles images. Notre Karma qui est mûr ou Karma Prârabdha est un produit naturel de notre passé ; mais notre vigilance présente, notre discrimination, nos inclinations et nos choix devenus des actes donnent à tout homme une chance de se perfectionner, c’est la lente floraison du bouton de lotus. Mais pour l’étudiant qui a choisi de marcher sur le sentier et de gravir la montagne, un nouveau facteur survient : il lui est demandé de renoncer à créer de nouvelles images, de ne pas demeurer avec le souvenir d’images passées et de na pas en créer de nouvelle par fantaisie, imagination, ou anticipation, ce par quoi il renforcerait son monde intérieur de mirage. C’est de la vraie renonciation : ce n’est pas aux actes qu’il faut renoncer mais à la force qui pousse aux actes. D’une façon similaire, notre verset ne dit pas qu’il faut renoncer à l’imagination [en Sanskrit : Samkalpa], mais que l’on doit abandonner les désirs (Kama) qui en viennent. Ceci est important ; car de même qu’un homme renonçant à l’action tombe sur le sentier de la passivité, de même prend une mauvaise direction l’homme qui se refuse à traiter correctement son imagination et qui ne veut pas s’en servir en pensant qu’ainsi s’évanouiront ses désirs.
Nous possédons le pouvoir de l’imagination. C’est le plus grand pouvoir de l’homme parce qu’il est un pouvoir composé dans lequel le désir, la pensée, la résolution et la volonté, tous ont leur fonction. Ces derniers créent partiellement mais l’imagination crée d’une façon complète. Les autres forces créent dans un état (loka) ou un autre, mais l’imagination est Kriyashakti, le pouvoir créateur, dans tout loka. Seul, l’un ou l’autre aspect de l’imagination fonctionne actuellement ; il n’y a que le véritable Magicien qui ait la pleine faculté de produire des images vivantes. L’on peut décrire l’évolution humaine comme le processus par lequel l’âme qui est l’homme se recrée elle-même en ordre, en symétrie, en harmonie, en beauté. Ceci ne peut être fait que par l’imagination : laquelle l’âme fait de la matière une matrice, et produit une image en remplissant cette matrice de l’essence de la vie de son être même. Ceci est l’émanation.
Maintenant, si nous prenons notre mythologie nous verrons que Samkalpa est appelé l’un des Prajapatis, les Créateurs d’une race entière d’êtres. Ce pouvoir utilisé avec ignorance, ou dont il est mésusé, n’est que l’ombre du vrai Sankalpa, qui est personnifié en tant que Prajapati. Il est encore dit que Samkalpa est une des filles de Daksha. Daksha est aussi l’aptitude, la dextérité et le pouvoir de créer personnifié et c’est le titre du créateur parent, le seigneur des créatures, le père de la progéniture céleste et terrestre dont l’une est Sankalpa, l’Imagination – une fille qui est mariée avec Dharma [le Devoir], la Loi, l’Ordre, la Sagesse. Quand Dharma, la connaissance et la sagesse, courtise puis épouse Sankalpa, l’Imagination, alors naissent les Dhyanis, [entités célestes] les vrais Contemplateurs, que l’on appelle aussi les véritables producteurs et constructeurs d’Images vivantes. Tout comme nos artistes font des dessins et des statues, ces Dhyanis remplissent l’Akasha [espace céleste divin] de dessins et de portraits, d’idoles et d’images ; et nous, en cessant de créer les dessins de notre Karma, le sens de la passion, nous apprenons d’abord à voir et à comprendre ces images, ensuite à les copier en nous-mêmes. Tout comme nous voyons la nuit les constellations dans le ciel, nous voyons les images brillantes dans le ciel de l’âme et en les fixant et les contemplant, nous nous identifions à elles. L’Akasha est le Temple réel de l’Univers dans lequel tous les Pouvoirs de la Nature sont des Idoles ou des Statues vivantes et si nous adorons nos parents, Dharma, la Sagesse, et Sankalpa, l’imagination, nous deviendrons une Idole dans ce Temple.

Note: Cet article du Théosophe B.M. est paru en français dans la revue Théosophie de février 1935. Il fut publié pour la première fois en anglais dans la revue théosophique indienne The Aryan Path (Bombay, Inde, de Novembre 1934).
Note des éditeurs : B.M. est un homme du vieux temps vivant selon ses anciennes méthodes dans notre siècle. Nous avons la chance d’avoir pu annoter quelques comptes rendus des causeries qu’il donna à ses amis. La Bhagavad Gita est le livre dont il s’est rendu maître, grâce à de longues années d’étude et de méditation : en outre, ayant réussi à vivre selon ses principes, d’une façon plus complète qu’il n’est généralement possible de le faire, ses pensées exhalent un parfum spécial. – Les Éditeurs.

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