Jeudi 21 Mars 2019

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Maître Eckhart – un grand mystique (jnana yogi) de l’Occident

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Cet article est traduit de la revue Théosophique de juillet 1933

« L’Âme a un désir furieux de soi-connaissance, son visage est enflammé par la passion, rouge de colère de se voir refuser ce qui est resté caché en Dieu, parce qu’elle n’est pas tout ce que Dieu est par nature, parce qu’elle n’a pas tout ce que Dieu a par nature. »

Ce passage assez étonnant des écrits de Maître Eckhart, qui comme les anciens voyants de l’Inde, plaça définitivement la connaissance au-dessus de l’amour, révèle l’intensité de sa recherche spirituelle. C’est une erreur de supposer qu’un mystique (Jnãna Yogui) est un métaphysicien aride ou un froid théologien intellectuel. Au contraire, les feux de Dieu portés au blanc brûlent en lui, parce qu’il se trouve aux derniers stades d’assimilation de l’Esprit. Eckhart lui-même emploie dans l’un de ses sermons l’image du combustible consumé par le feu, pour décrire les progrès de la vie spirituelle.

« Il est dans l’intention de Dieu de se donner entièrement à nous. Comme le feu, pour consumer le bois qu’il trouve différent de lui, doit le pénétrer. C’est une question de temps. D’abord il le tiédit, puis l’échauffe, ensuite il fume et crépite par suite de sa dissemblance, et plus le bois s’échauffe, plus il devient paisible et tranquille, et plus il se met à ressembler au feu, plus il devient silencieux, jusqu’à ce qu’enfin il se transforme tout à fait en feu. »

La ferveur de la dévotion, le tumulte de l’âme en présence de son Seigneur, la danse extatique, et le sentiment des « liens cruels de l’Amour », doivent dont être plutôt considérés comme des signes d’un manque de maturité spirituelle. Quand l’âme a traversé le cercle complet, elle entre dans la paix qui dépasse la compréhension. Ses vertus sont toujours là, ses oraisons sont toujours là, mais toutes sont subordonnées à l’ineffable paix de l’Etre pur. Bénis sont ceux, en vérité, qui ont faim et soif de pureté. Mais Maître Eckhart dit que ceux qui ont faim et soif de la Présence de Dieu sont encore plus bénis ; et que ceux qui le sont le plus sont ceux qui, ayant atteint l’éternel « Maintenant », n’ont plus ni faim ni soif de quoi que ce soit. Nous avons ainsi les trois stades bien connus du progrès du mystique – appelez-les purification, illumination et union.
La plupart des sermons, des paroles et des écrits de Maître Eckhart ont trait, comme nos propres Upanishads, au stade final du voyage spirituel. La béatitude de l’Ame, sa relation avec la Déité, les relations mutuelles des trois Personnes de la Trinité chrétienne, et la nature de la Divinité Suprême, telles sont les questions auxquelles il revient maintes et maintes fois, parfois s’expliquant, parfois se contredisant, tantôt coulant ses expériences brûlantes dans les moules de l’orthodoxie, tantôt se permettant une audace et une hardiesse de spéculation qui amenèrent sa condamnation par Rome, après sa mort. Mais il a en même temps, presque à chaque page, des remarques lumineuses et caractéristiques sur la vie morale et dévotionnelle, qui semblent être étrangement d’accord avec les enseignements des mystiques de l’Inde. Ceci n’est pas dû au simple fait qu’Eckhart met la vie contemplative au-dessus de la vie active, car plus d’un mystique chrétien a fait de même, accordant au psalmiste une spiritualité plus grande qu’au croisé. Sa pensée s’apparente particulièrement à la pensée hindoue par la grande valeur qu’il accorde au détachement dans son échelle des vertus, par son insistance pour que l’âme se détourne de toutes les créatures avant de tenter de chercher Dieu, par son admission du caractère transitoire de toute réalisation éthique, et surtout par sa conception de la Divinité comme une Essence purement passive, dont rien ne peut être dit, et à qui l’âme émancipée doit finalement s’identifier.
Selon Eckhart, le détachement envers toutes les créatures est la plus haute vertu par laquelle un homme puisse se lier le plus étroitement à Dieu, et devenir le plus profondément semblable à son Modèle. Il place le détachement au-dessus de l’amour, au-dessus de l’humilité, et au-dessus de la compassion ou de la bonté, et conclut en disant : « En résumé, quand je réfléchis à toutes les vertus, je n’en trouve pas une autre aussi complètement exempte de faute, aussi susceptible d’unir à Dieu que le détachement. » Ailleurs il dit : « Je voudrais que vous sachiez qu’être vide de toute créature, c’est être empli de Dieu. » En même temps, il enseigne qu’« abandonner toutes choses dans l’aspect mortel, c’est les retrouver en Dieu où elles sont en réalité. » Ceci est, soit dit en passant, une réponse suffisante à ceux qui, comme Walter Pater, décrivent le renoncement du mystique à ce monde aux couleurs brillantes et aux belles formes, dans sa recherche de l’Absolu, comme une folle tentative de se lancer « dans un vide infini sans forme et sans nom, d’un gris tout à fait uniforme. »
A maintes reprises, Maître Eckhart conseille à l’aspirant religieux de vider son mental de toute image d’êtres humains et de cultiver ce qu’il appelle « la pauvreté spirituelle ». Avec cet amour de la division et de la subdivision qui est si spécial à l’esprit médiéval, il parle de cinq espèces de pauvreté : - la pauvreté diabolique, la pauvreté dorée, la pauvreté volontaire, la pauvreté spirituelle et la pauvreté divine. La première se rapporte à tous ceux qui n’ont pas toutes les richesses qu’ils aimeraient avoir, et dont l’absence constitue leur enfer. La seconde se rapporte à tous ceux qui passent au milieu de leurs richesses sans en être affectés. La troisième s’applique à ceux qui renoncent de bonne grâce à toutes leurs richesses. La quatrième se rapporte à ceux qui se sont détachés de toutes bonnes œuvres comme aussi de leurs biens ou richesses. Et la cinquième s’applique à ceux « dont le renoncement est à la fois extérieur et intérieur et dont le mental est nu et libre de toute forme passagère. »
Il est à noter qu’en parlant de la quatrième espèce de pauvreté, qu’il appelle la pauvreté spirituelle, Maître Eckhart se rapproche étroitement des enseignements de la Bhagavad-Gîta.
Dieu ne cherche pas ce qui Lui appartient. Il est parfaitement libre dans tous Ses actes, qu’Il accomplit par pur amour. Ainsi fait l’homme qui est un avec Dieu : il est parfaitement libre dans tous ses actes ; il les accomplit par amour et sans raison, simplement pour glorifier Dieu.
Nous pouvons comparer ceci aux versets suivants de la Bhagavad-Gîtâ :

« Il n’y a rien dans les trois mondes, ô Arjuna, que je doive réaliser, ni rien à gagner que je n’aie déjà gagné. Pourtant, je suis constamment en action » (ch. III, 22).
« Les œuvres ne me souillent pas ; pas plus que je n’aspire à leurs fruits. Celui qui me connaît ainsi, n’est pas lié par ses œuvres. Les hommes d’autrefois qui cherchaient la délivrance le savaient, et accomplissaient leur tâche. Par suite, accomplis ton travail comme l’accomplissaient les anciens au temps passé » (ch. IV, 14, 15 et 16).

C’est-à-dire que toutes les actions devraient être accomplies dans un esprit d’adoration et d’effacement du soi. Quand on les accomplit de la sorte, l’auteur de ces actes atteint la liberté spirituelle, il réalise ce que Eckhart appelle la pauvreté spirituelle, car il agit et pourtant n’agit pas. C’est Dieu qui agit en lui et par lui.
« Ils sont libres de toutes bonnes actions, le Verbe éternel fait tout leur travail, tandis qu’ils sont oisifs et en dehors de toute activité. » – Eckhart.
« Par conséquent, lève-toi et gagne le renom ; subjugue tes ennemis et jouis d’un royaume prospère. Par Moi, ils sont déjà abattus. Ne sois plus qu’un simple instrument, ô Arjuna ». – Bhagavad-Gîta.
Comme tous les mystiques (Jnana-Yoguis) de l’Inde, Maître Eckhart souligne le caractère secondaire de toute réalisation purement éthique dans la vie spirituelle. Il définit la vertu comme une étape entre le vice et la perfection, et dit que le fruit de la vertu ne s’obtiendra jamais tant que l’âme ne sera pas transportée au-dessus des vertus. Selon lui, la perfection de la vertu réside dans la libération de toutes les vertus.
Tout ce qu’un esprit peut atteindre dans ce corps, c’est d’être dans un état supérieur à la nécessité des vertus, où la bonté totale lui vient naturellement, de sorte que non seulement il possède des vertus, mais que la vertu est une de ses parties intégrantes ; il est vertueux non par nécessité, mais par sa bonne nature innée. Arrivée à ce point, l’âme a traversé et dépassé la nécessité des vertus ; celles-ci lui sont maintenant intrinsèques.
A l’âme qui se perfectionne ainsi dans les vertus, surtout dans la suprême vertu du détachement absolu, vient la Grâce de Dieu. Maître Eckhart, employant naturellement les termes du symbolisme chrétien, aime à l’appeler la naissance du Fils dans l’âme.
Quand l’âme est libérée du temps et des lieux, le Père envoie son Fils dans l’Ame.
Pourquoi prions-nous, jeûnons-nous, ou accomplissons-nous notre travail ? Je dis que c’est afin que Dieu puisse naître dans notre âme. Pourquoi les Ecritures furent-elles écrites ? Et pourquoi Dieu créa-t-il le monde et la nature angélique ? Simplement afin que Dieu puisse naître dans l’âme.
Parfois Eckhart exprime directement, sans l’aide du symbolisme chrétien, le fait central de la vie spirituelle dont témoignent les âmes religieuses de tous les âges et de tous les pays, comme dans le passage suivant :
Il ne vient pas comme quelque chose, ni pour obtenir quelque chose pour Lui-même, mais Il vient en commandant. Celui qui était caché Se révèle. Il vient comme la lumière qui gît cachée dans le cœur et le mental des êtres et qui prend maintenant forme dans l’intellect et la volonté, et dans le plus profond de l’âme.
Ceci nous rappelle les paroles de la Gita : « Par compassion pour eux, j’habite dans leur cœur et dissipe l’obscurité née de l’ignorance, grâce à la lampe brillante de la sagesse ».

Les écritures hindoues nous enseignent que, bien que l’âme soit divine, elle est sujette aux limitations par suite de son ignorance (avidya). Celles-ci l’empêchent de réaliser son identité. L’âme n’a pas besoin d’acquérir de nouvelles qualités pour obtenir son salut. Elle doit uniquement se débarrasser des ses défauts. Car le salut, qui signifie la vie éternelle en Dieu, n’est pas quelque chose qu’on édifie, mais simplement qu’on réalise. « Ce n’est pas par la création que l’Incréé peut-être gagné », dit l’Upanishad. Et combien Maître Eckhart est étonnamment près des sages hindous lorsqu’il dit :
Bien que nous soyons les fils de Dieu, nous ne le réalisons pas encore… D’innombrables choses dans nos âmes dissimulent la connaissance et la cachent à nos yeux.
Selon lui, l’âme a deux faces. Sa face supérieure regarde l’éternité, et là elle ne connaît rien du temps ni du corps. Mais sa face inférieure est tournée vers le bas et agit dans le monde des sens, de l’espace et du temps. La première est évidemment la partie la plus noble de l’âme. Eckhart l’appelle de noms variés : le tabernacle de l’âme, la lumière spirituelle, et le plus souvent, l’étincelle divine. Et c’est là que Dieu fait naître Son Fils Unique, imprimant sur l’âme Sa propre image. Plus cette naissance divine a lieu des fois dans l’âme, plus étroite devient l’union avec Dieu, plus abondant le flux de Grâce divine.
Mais vivre dans la Grâce, « vivre comme des fils dans Son Fils, et être le Fils lui-même », n’est pas l’état le plus élevé. Comme les anciens mystiques hindous, Eckhart va courageusement de l’avant, où le conduit son expérience. Un des Upanishads dit : « Or, si un homme adore une autre déité, pensant que la déité et lui font deux, il ne sait pas. » (Brihad, Upanishad, I. IV, 10.) Eckhart ne s’arrête pas à l’état de Grâce. Car la Grâce est, après tout, comme il dit, de la nature de la créature. Tant que l’âme est dans la Grâce, il sent qu’elle est encore limitée. Tôt ou tard, elle doit s’élever dans la Grâce et finalement la dépasser avant de pouvoir voire Dieu. Bien plus, pour atteindre le centre de la Divinité, pour être un avec l’Essence Divine, l’âme doit être débarrassée non seulement de toute activité de la créature divine, mais aussi de « Dieu » Lui-même.
Il semble étrange que l’âme doive perdre son Dieu, pourtant j’affirme que, dans un sens, il est plus nécessaire pour la perfection de l’âme qu’elle perde Dieu que les créatures. Tout doit s’en aller. L’âme doit subsister dans le néant absolu. C’est la pleine intention de Dieu que l’âme perde son Dieu, car, aussi longtemps que l’âme possède Dieu, a conscience de Dieu, connaît Dieu, elle est séparée de Dieu.
Quand Eckhart se trouve sur le plus haut plan de la pensée et de l’expérience où il est très à l’aise, il énonce diverses affirmations concernant la Divinité, Dieu, le Logos et l’âme qui nous sont parfaitement familières dans ce pays, mais qui sont comme autant de bombes lancées dans l’édifice du Théisme chrétien orthodoxe, ou, pour dire vrai, dans tout Théisme qui veut absolument garder des compartiments étanches. Tout d’abord, comme nous l’avons déjà dit, il place la gnose au-dessus de l’amour dans le stade final de la vie spirituelle, d’une façon propre à déplaire au Chrétien moyen. Par connaissance, évidemment, il n’entend pas la connaissance empirique qui s’obtient par les sens, la compréhension et la raison, mais la divine connaissance qui s’obtient en allumant l’Etincelle divine dans l’âme : c’est ce que nous entendons réellement par le mot sanscrit Jnana, c'est-à-dire la vie en Dieu, comme aussi la connaissance de Dieu.
La compréhension est la clé de voûte de l’âme. La notion superficielle veut que l’amour passe en premier lieu. Mais les arguments les plus raisonnables affirment expressément (ce qui est la vérité) que l’essence de la vie éternelle réside plutôt dans la connaissance que dans l’amour.
Il s’appuie sur les paroles du Christ : « La vie éternelle consiste à Te connaître, Toi, le seul vrai Dieu », et il raisonne ainsi :

« Nos meilleures autorités déclarent que la connaissance est plus noble que l’amour. L’Amour et la volonté considèrent que Dieu est bon. Si Dieu n’était pas bon, la volonté ne voudrait pas de Lui ; si Dieu n’était pas aimable, l’amour se raillerait de Lui. Mais la compréhension n’agirait pas ainsi. La connaissance ne se confine pas à ce qui est bon, aimable, sage et souverain. En donnant des noms à Dieu, l’âme ne fait que Le déguiser, et que créer une image de Dieu. Ceci n’est pas non plus le fait de la connaissance. Alors même que Dieu ne serait ni bon, ni sage, la compréhension Le saisirait encore ; elle dépouille tout, et ne s’arrête ni à la sagesse, ni à la bonté, ni à la majesté, ni au pouvoir. Elle perce jusqu’à l’être nu, et conçoit Dieu dénudé, avant qu’Il ne soit revêtu par la pensée de sagesse et de bonté. »

La distinction qu’Eckhart fait entre la Divinité sans qualité et passive et le Dieu d’amour actif, bienfaisant et puissant qui génère éternellement Son Fils dans l’univers et dans l’âme de l’homme, est intimement parallèle à la distinction tracée dans le Vedanta entre Nirguana Brahman et Saguna Brahman ou Ishvara, comme on le verra d’après les extraits suivants :
La bonté, la sagesse et tout autre attribut que nous donnons à Dieu, sont des impuretés pour l’essence abstraite de Dieu.
Dieu et la Divinité sont aussi différents que la terre et le ciel…Dieu agit, la Divinité n’agit pas, ici il n’y a rien à faire ; en elle, il n’y a nulle activité. Elle n’a jamais envisagé aucune activité.
Dans la Déité abstraite, il n’y a aucune activité : l’âme n’est parfaitement bienheureuse que lorsqu’elle est plongée dans la Déité solitaire, où nul acte, nulle forme n’existe, et quand, immergée dans le vide, elle se perd ; en tant que soi, elle périt, et n’a plus rien à voir avec le monde des choses, pas plus que lorsqu’elle n’était pas.
Enfin, nous arrivons à la question controversée de l’état de l’âme émancipée. C’est précisément ici que l’enseignement d’Eckhart est le moins acceptable pour le Chrétien orthodoxe, car il va jusqu’à affirmer l’absolue identité de l’âme avec Dieu. Il dit : « Or, il n’y a rien d’étranger, ni de séparé entre Dieu et l’âme, par conséquent elle ne ressemble pas à Dieu ; elle Lui est identique et tout à fait pareille à Lui. »
Tu perdras ta qualité de toi et te dissoudras dans Sa qualité de Lui ; ton soi sera son Moi, un Moi si complètement un, qu’en Lui tu connaîtras éternellement Son être-té ; libéré de tout devenir : Son néant sans nom.
Ceci nous rappelle le passage bien connu des Upanishads :

« Comme les rivières qui coulent disparaissent dans la mer et y perdent leur nom et leur forme, ainsi celui qui connaît, libéré du nom et de la forme, va à l’Etre Divin plus grand que le Grand. Celui qui connaît ce suprême Brahman, devient Brahman. »

L’enseignement de ce grand mystique (Jnãna-Yogui) de l’Occident, sur des questions de ce genre, est particulièrement appréciable pour les étudiants du Vedanta aux Indes, parce que ce qu’il énonce est plus ou moins dérivé de sa propre expérience spirituelle ; et est opposé aux doctrines faisant autorité dans son Eglise ; par conséquent, c’est en quelque sorte un témoignage indépendant des grandes vérités enseignées par les anciens voyants hindous. Malheureusement, ces vérités, qui sont le fruit des intuitions spirituelles exceptionnelles de notre race, sont trop souvent enseignées dans notre pays comme des doctrines rigides, et répétées, par tout novice en théologie, d’une manière tellement superficielle et inconsidérée que tout homme vraiment religieux en frémit de crainte et de dégoût. Dieu est une perfection ineffable ; nos divisions humaines de la pensée, de la volonté et du sentiment ne peuvent qu’échouer en voulant décrire l’unité essentielle de Son Etre ; la personnalité n’est que le symbole le plus haut que nous puissions employer pour définir les phases variées de Sa nature, telles qu’elles nous apparaissent ; dans l’expérience la plus élevée de la communion de l’âme avec Lui, les barrières qui l’entourent habituellement tombent d’elles-mêmes, et en disparaissant, elles brisent toute solution de continuité avec la Conscience Infinie, en qui il n’y a ni loin, ni proches, ni ceci, ni cela, ni alors, ni maintenant – de tels enseignements, et d’autres similaires ne sont pas de simples articles de croyance ou des suppositions dues à la foi, mais des affirmations de faits basés sur l’expérience réelle. Ils restent, naturellement, de simples formules intellectuelles qui ne donnent aucun soutien spirituel, aussi longtemps qu’ils ne sont pas convertis à nouveau en faits par l’expérience individuelle. Comme notre force physique ne dépend pas des réserves de nourriture que nous avons à notre disposition, mais de la quantité que nous pouvons réellement digérer et assimiler, notre force spirituelle ne dépend pas de l’expérience des Rishis, consignée dans nos Ecritures, mais du fragment de cette expérience que nous pouvons réellement faire nôtre.

D.S. Sarma.

(Le professeur D.S. Sarma, traducteur de la Bhagavad-Gîtâ (Edition des Etudiants) et de L’Évangile de l’Amour (Nârada Sutras) et auteur d’Un Manuel de l’hindouisme. Nous publions ici une excellente étude comparative de la pensée occidentale et de la pensée orientale. – Les Éditeurs de The Aryan Path.)

La Conscience – le Pont

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La vie intérieure est une discipline. Depuis l’antiquité la plus reculée, la culture de la conscience a été considérée comme une expérience intime de la vie. La maîtrise ou l’expression de soi-même, la Seconde Naissance ou Intégration, - quel que soit le mot employé, - est une réalisation intérieure, non une reconnaissance mentale. C’est là le gouffre formidable, ou plutôt infranchissable, entre la méthode d’acquisition de la connaissance ordinaire et la méthode d’acquisition de la sagesse ésotérique, qui est sui generis. Ce que le mental apprend, il l’apprend par l’expérience intérieure, et non par les sens extérieurs. Ce que l’Ame perçoit par intuition, elle le reçoit grâce à une idéation intérieure qui ne dépend pas de la réflexion mentale. Le seul processus analogue, dans la vie ordinaire, est celui de la voix de la conscience considérée parfois comme la voix infaillible de l’Ame, tandis qu’elle n’est que la voix de l’expérience accumulée de l’homme inférieur et personnel ; par moments même, la voix du désir et des impulsions de la chair est prise pour elle. Ce que la voix de la conscience est au cerveau et au sang humains, la Voix de l’Ame spirituelle l’est au cœur humain et aux sens internes invisibles, et est même quelque chose de plus.
Le plus grand service que la conscience nous rende ne réside pas dans son action protectrice qui nous dit ce qu’il ne faut pas faire, mais dans son activité stimulatrice qui constitue un symbole silencieux et mystérieux. La Conscience provoque l’éveil, elle nous donne la notion de l’existence d’un univers intérieur. L’Univers des dieux, des héros, des génies, se révèle un instant, quand nous nous éveillons à ce second aspect, symbolique, de la conscience. Le phare nous donne une excellente comparaison : il lance son message lumineux signifiant : « Ne vous approchez pas d’ici ». Le message est toujours actif et protecteur d’une façon bienfaisante. Mais le phare est aussi un symbole silencieux – le pouvoir ferme, tournant et étincelant qui dit au marin ce qu’il ne doit pas faire, lui laissant le soin de découvrir, par d’autres moyens, comment il doit atteindre le port sûr. Il est évident que le phare a un message silencieux et invisible affirmant l’existence du port et du chemin qui y conduit.
Cette double action est le seul chaînon entre le monde des mortels et celui des dieux, des héros et des génies. La conscience est l’organe interne, le sentier ou le pont entre le mental de l’homme, chargé de désirs, et son Ame illuminée par l’Esprit. L’Ego Divin et le soi personnel sont unis par la conscience. D’en bas, elle récolte les expériences innombrables accumulées dans le monde des sens ; vers le haut, elle ouvre la porte du Saint des Saints, le pont se trouve à l’intérieur, derrière et au-delà de la jungle du monde, et il conduit au jardin d’Eden.
La première condition requise pour qu’un homme puisse mener la vie supérieure, c’est qu’il se connaisse lui-même. Le point de départ de la soi-connaissance, c’est cet organe interne appelé conscience, dont il faut écouter les interdictions et tout en les écoutants, les comprendre. Les sentiers sont nombreux. La description de Mahomet est frappante : il y a autant de voies vers Dieu qu’il y a de souffles humains. L’organe-conscience représente l’évolution du passé ; il existe chez l’insensé comme chez le sage ; c’est pourquoi ses injonctions et ses modes d’assistance diffèrent chez chacun. Mais, faible ou fort, il existe chez chacun, c’est le point de départ. Sa première aide, protectrice, qui nous met en garde contre la répétition d’anciennes erreurs sert à la discipline de la vie ordinaire. L’idée de ce qu’il convient de faire dans la vie est formulée par la conscience qui nous éloigne des fondrières de l’âme. Les braves gens vivent en général selon des « interdictions », parce qu’ils vivent d’après la voix de la conscience ; il est bien qu’ils prêtent attention à cette voix, mais cela n’est pas suffisant ; ils doivent vérifier et contrôler les indications de cette voix. « Cela ne se fait pas », voilà du conservatisme et de l’orthodoxie ; en envisagent pourquoi cela ne se fait pas, ou ne devrait pas être fait, on devient libéral et puis libéré. La vie supérieure est une poursuite qui libère. Elle ne consiste pas à répéter constamment les mêmes actions, comme dans la vie ordinaire ; on ne peut dire d’elle : labitur et labetur.
La discipline de la vie révèle des idéals – nous vivons d’une certaine façon parce que nous aspirons à vivre selon des idéals déterminés. Notre code de morale possède une âme et un corps – les idéals sont l’Ame et la conduite est le corps. La culture scientifique de la conscience est le tout premier pas dans la bonne direction. Pourquoi une personne ne mentirait elle pas, ne volerait-elle pas, ou ne commettrait-elle pas l’adultère ? Pourquoi vaut-il mieux être généreux que mesquin, pourquoi est-il noble d’être bienveillant et ne l’est-il pas d’être méprisant ? Pourquoi la cruauté est-elle mauvaise et la compassion bonne ? De telles questions permettent à un homme de se connaître – avec ses vertus et ses défauts. Cette enquête le conduit à la préparation de la Seconde Naissance. Pour étrange que cela paraisse, il y a des deux-fois-nés illégitimes et nous voyons le phénomène de génies libertins, de poètes voluptueux, de débauchés et d’ivrognes qui créent, non en dépit de, mais à cause de la débauche et de la boisson. L’Occultisme oriental nous met en garde – méfiez-vous des voies illégitimes, elles mènent Abaddon [l’Ange de l’Enfer ].
La voie légitime vers la vie intérieure passe par la conscience – le Sentier de Communication. C’est le fait de questionner sans peur nos propres croyances, habitudes et espoirs. Nous devons libérer notre mental de toutes les idées que nous pouvons avoir héritées par hérédité, par notre éducation, de notre entourage ou d’instructeurs divers. Dans l’Occultisme Oriental, on parle de cette libération du mental de l’esclavage des habitudes acquises, comme de la cour faite à l’Ame avant les fiançailles qui sont suivies du mariage. Cette période de cour est pleine d’aventures, d’événements fâcheux de bonheur et de déceptions. Elle amène souvent un échec, lorsque les règles du Jeu subtil de la cour de l’Ame ne sont pas observées, le plus souvent par ignorance, mais parfois par esprit d’aventure, d’entêtement ou d’impatience. Ce sont là les trois dangers de la cour de l’Ame. Ne soyez pas impatient ; laissez le soi de côté, luttez et surmontez tous les obstacles, non par des tentatives intermittentes et capricieuses, mais par une pensée ferme et une adhésion solide aux règles de ce très ancien jeu. Exactement comme toute la routine de vie d’un homme subit un changement quand il devient amoureux et fait sa cour, de même les attaches et la discipline de la vie subissent une transformation quand l’Enchanteur Intérieur est rencontré. La magie des sens, l’illusion du mental, l’attachement égoïste, sont vus sous leur vrai jour ; une transformation de la discipline se produit ; on découvre de nouveaux modes de pensée et de travail ; par-dessus tout, la beauté et la vérité des choses revêtent de nouvelles valeurs. Le résultat de toute l’expérience est d’obliger l’homme à renoncer à maintes habitudes personnelles, telles qu’on en a dans la vie sociale habituelle, et d’autre part à adopter quelques règles ascétiques.
La conscience est donc le premier pas.

Article traduit de The Aryan Path (Bombay, Inde) de janvier 1932.
Publié dans le revus Théosophie de février 1933.

La structure du mental

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« L'homme atteint graduellement au repos lorsque, possédant la patience, il a abandonné tous les désirs qui surgissent de l'imagination et dominé par le mental les sens et les organes qui poussent à l'action dans toutes les directions. Ayant fixé son mental en repos sur le vrai Soi, il ne devrait penser à rien d'autre. » – Bhagavad-Gîtâ, VI, 24 & 25.

Le sixième chapitre de la Bhagavad-Gîtâ contient la première des leçons du Yoga – le contrôle des sens, des désirs et des pensées. Dans les versets 24-25, le débutant est renseigné sur ce qu’il doit faire, comment prendre le départ de cette longue ascension dont l’ultime but est de l’amener au sommet d’où l’on voit l’univers tout entier. Cela lui prendra quelques temps pour saisir le premier panorama qui le convaincra sans aucun doute que ce voyage en vaut la peine. Cela lui prendra plusieurs vies avant qu’il n’arrive à faire l’expérience de l’éblouissante splendeur de l’Univers de la Lumière, et alors, s’y acclimatant, il réalisera le rayonnement et la source de cette Lumière Elle-même. Mais il faut un début et plus nous partons de bonne heure, mieux cela vaut pour nous.
L’une des principales difficultés pour le contrôle des sens et du mental est notre imagination fantaisiste. Les visions et les bruits du dehors sont facilement refoulés quand l’âme prend possession du mental et commence à l’utiliser pour son propre usage. Mais les visions et les bruits qui sont formidables, viennent aussi du fond de nous-mêmes et troublent le travail de l’âme avec le mental. Ce sont des images de la mémoire qui se sont déposées dans le mental au cours du travail et qui jouent depuis la naissance du corps ; et avançant, nous découvrons qu’elles viennent même de vies précédentes.
Le mental est appelé le sixième sens et ses fils et ses fibres sont entremêlés avec et dans les cinq sens. Toutes les fonctions des sens, qu’elles soient triviales ou importantes, colorent l’esprit et en affectent la texture. Les impressions des sens sont de la nature des images : toute impression produit une image et change la structure du mental, toute nouvelle image affecte les anciennes – certaines sont nettes d’autres sont flétries et ainsi de suite. Ces images résultent aussi des cinq sens et c’est pourquoi elles en possèdent les propriétés : elles ont de la couleur, un ton ou une note, une odeur, un sentiment et un goût. Quoique semblable, il y a une seconde catégorie d’images qui sont inhérentes en nous-mêmes qui résultent de la fonction des organes de l’action. Il y a une différence entre ces deux séries d’images, mais pour ce qui nous occupe, il est suffisant de dire qu’elles affectent le mental, affinent sa texture ou la rendent grossière, illuminent ou assombrissent sa matière, apportent la mélodie ou la discorde. D’autre part, ces images sont aussi le véhicule de Karma. De même que nous avons toute la machinerie complexe que nous appelons le cerveau qui forme une unité que chaque pensée, désir, sentiment et action change en l’affectant en un point particulier ou un autre, de même ces images forment un tout qui représente Karma. En langage ésotérique, Karma est comparé au lotus – il pousse dans la vase et dans l’eau : la tige et les feuilles représentent la partie terrestre de l’homme ; le bouton avec sa faculté de boire la rosée de la nuit, de s’imprégner de la lumière de l’aube, d’absorber le soleil matinal, représente la partie céleste de l’homme.
Cependant, ces images forment le vieux sol d’où sortent du nouveau Karma et de nouvelles images. Notre Karma qui est mûr ou Karma Prârabdha est un produit naturel de notre passé ; mais notre vigilance présente, notre discrimination, nos inclinations et nos choix devenus des actes donnent à tout homme une chance de se perfectionner, c’est la lente floraison du bouton de lotus. Mais pour l’étudiant qui a choisi de marcher sur le sentier et de gravir la montagne, un nouveau facteur survient : il lui est demandé de renoncer à créer de nouvelles images, de ne pas demeurer avec le souvenir d’images passées et de na pas en créer de nouvelle par fantaisie, imagination, ou anticipation, ce par quoi il renforcerait son monde intérieur de mirage. C’est de la vraie renonciation : ce n’est pas aux actes qu’il faut renoncer mais à la force qui pousse aux actes. D’une façon similaire, notre verset ne dit pas qu’il faut renoncer à l’imagination [en Sanskrit : Samkalpa], mais que l’on doit abandonner les désirs (Kama) qui en viennent. Ceci est important ; car de même qu’un homme renonçant à l’action tombe sur le sentier de la passivité, de même prend une mauvaise direction l’homme qui se refuse à traiter correctement son imagination et qui ne veut pas s’en servir en pensant qu’ainsi s’évanouiront ses désirs.
Nous possédons le pouvoir de l’imagination. C’est le plus grand pouvoir de l’homme parce qu’il est un pouvoir composé dans lequel le désir, la pensée, la résolution et la volonté, tous ont leur fonction. Ces derniers créent partiellement mais l’imagination crée d’une façon complète. Les autres forces créent dans un état (loka) ou un autre, mais l’imagination est Kriyashakti, le pouvoir créateur, dans tout loka. Seul, l’un ou l’autre aspect de l’imagination fonctionne actuellement ; il n’y a que le véritable Magicien qui ait la pleine faculté de produire des images vivantes. L’on peut décrire l’évolution humaine comme le processus par lequel l’âme qui est l’homme se recrée elle-même en ordre, en symétrie, en harmonie, en beauté. Ceci ne peut être fait que par l’imagination : laquelle l’âme fait de la matière une matrice, et produit une image en remplissant cette matrice de l’essence de la vie de son être même. Ceci est l’émanation.
Maintenant, si nous prenons notre mythologie nous verrons que Samkalpa est appelé l’un des Prajapatis, les Créateurs d’une race entière d’êtres. Ce pouvoir utilisé avec ignorance, ou dont il est mésusé, n’est que l’ombre du vrai Sankalpa, qui est personnifié en tant que Prajapati. Il est encore dit que Samkalpa est une des filles de Daksha. Daksha est aussi l’aptitude, la dextérité et le pouvoir de créer personnifié et c’est le titre du créateur parent, le seigneur des créatures, le père de la progéniture céleste et terrestre dont l’une est Sankalpa, l’Imagination – une fille qui est mariée avec Dharma [le Devoir], la Loi, l’Ordre, la Sagesse. Quand Dharma, la connaissance et la sagesse, courtise puis épouse Sankalpa, l’Imagination, alors naissent les Dhyanis, [entités célestes] les vrais Contemplateurs, que l’on appelle aussi les véritables producteurs et constructeurs d’Images vivantes. Tout comme nos artistes font des dessins et des statues, ces Dhyanis remplissent l’Akasha [espace céleste divin] de dessins et de portraits, d’idoles et d’images ; et nous, en cessant de créer les dessins de notre Karma, le sens de la passion, nous apprenons d’abord à voir et à comprendre ces images, ensuite à les copier en nous-mêmes. Tout comme nous voyons la nuit les constellations dans le ciel, nous voyons les images brillantes dans le ciel de l’âme et en les fixant et les contemplant, nous nous identifions à elles. L’Akasha est le Temple réel de l’Univers dans lequel tous les Pouvoirs de la Nature sont des Idoles ou des Statues vivantes et si nous adorons nos parents, Dharma, la Sagesse, et Sankalpa, l’imagination, nous deviendrons une Idole dans ce Temple.

Note: Cet article du Théosophe B.M. est paru en français dans la revue Théosophie de février 1935. Il fut publié pour la première fois en anglais dans la revue théosophique indienne The Aryan Path (Bombay, Inde, de Novembre 1934).
Note des éditeurs : B.M. est un homme du vieux temps vivant selon ses anciennes méthodes dans notre siècle. Nous avons la chance d’avoir pu annoter quelques comptes rendus des causeries qu’il donna à ses amis. La Bhagavad Gita est le livre dont il s’est rendu maître, grâce à de longues années d’étude et de méditation : en outre, ayant réussi à vivre selon ses principes, d’une façon plus complète qu’il n’est généralement possible de le faire, ses pensées exhalent un parfum spécial. – Les Éditeurs.

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Conte philosophique pour enfants : « La Vie »

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Il était une fois, le Roi de l’Air, le Roi du Feu, le Roi de la Terre et le Roi de l’Eau. Ils se réunirent pour décider lequel d’entre eux était le plus grand, et le plus capable d’être le Roi de tous les mondes de la Nature et de l’homme.
Après s’être querellés pendant longtemps, ils pensèrent qu’il fallait enfin résoudre la question ; aussi invitèrent-ils chaque chose dans le monde à venir auprès d’eux et demandèrent-ils à chacune quel était le Roi qui méritait d’être nommé le Grand Roi de tous.
C’était comme une merveilleuse distraction. Seulement c’était très sérieux, parce qu’il s’agissait d’une chose très importante à décider, pensaient-ils.
Le Vent, la Vague, le Soleil, la Lune et les Étoiles étaient là. Le Tonnerre et l’Éclair vinrent ensemble, les Montagnes et les Quatre Saisons les Fées des Fruits et les Fées des Grains et les Lutins des Fleurs, et les Esprits des Arbres, les Poissons, les Oiseaux et les bêtes, les Abeilles, les Insectes, et les Scarabées – oh ! Tout ce que vous pouvez imaginer… Donc tout le monde était là excepté l’Homme. Il n’avait pas jugé important semble-t-il de venir. Mais la Mère Nature était présente, assise sur un siège très haut, d’où elle pouvait voir tout ce qui allait se passer.
Naturellement ils avaient besoin d’un juge et tout le monde fut d’accord que la Vie serait le meilleur juge pour choisir entre les Rois, aussi quand tous furent arrivés, la Vie s’arrêta devant eux pour que tous puissent la voir.
Elle était habillée d’un vêtement de couleurs radieuses plus joli que vous n’ayez jamais vu. Il était si brillant, que cela faisait mal aux yeux de le regarder, exactement comme lorsque vous regardez le soleil. Voyant cela, la Vie se mit à leur parler si gentiment et avec tant de bonté que c’était comme la plus douce des musiques, aussi tous se levèrent et la regardèrent à nouveau. Cette fois, sa splendeur ne les éblouit plus, mais sembla seulement les inonder de bonheur et de pensées d’amour.
Une chose merveilleuse se produisit alors. Comme ils observaient la Vie, sa robe commença à changer de couleur et passa d’un superbe rouge resplendissant à un brillant orangé et ensuite au jaune et au plus délicieux vert comme la lumière du soleil sur la prairie ; ensuite au bleu et après en un bleu encore plus foncé, et au violet, tout le temps brillante et éclatante de lumière comme les rayons du Soleil.
Eh bien ! Comme ils observaient ces délicieux rayons de soleil si brillants, émanés par la Vie, qu’arriva-t-il ? Ils virent tout à coup, que les mêmes rayons brillaient à travers chacun d’eux également, et ils furent très surpris. Vous voyez, ils avaient toujours pensé qu’ils avaient une petite vie propre, différente de celle des autres, alors qu’en réalité, ce n’était que leurs corps qui étaient différents. Et maintenant la Lumière de la Vie était si brillante que pour la première fois ils purent la voir briller à travers chacun d’eux, et à travers la Vie elle-même, et que c’était partout la même Vie – la même dans l’arc-en-ciel et dans la rose, la même dans le scarabée et dans l’abeille, la même dans le chant des oiseaux et le murmure des arbres.
Tout ceci était merveilleux, mais naturellement, chacun ne pouvait voir que les autres, il ne pouvait pas encore se voir lui-même. Vous savez très bien que vous ne pouvez pas vous voir si vous ne vous regardez pas dans une glace et la Vie n’avait pas encore montré son miroir magique pour que chacun puisse se dedans, et cependant la même vie brillait à travers chacun comme à travers tous.
Cependant alors que chacun voyait que tous les autres avait la même vie en eux, chacun pensait encore qu’il devait être différent des autres ! Une petite chauve-souris insensée s’envola et leur dit que puisqu’elle pouvait voir à travers chacun eux, et que personne ne pouvait voir en elle, elle devait donc être leur régent. Elle se pavana, se gonfla, et tout le monde éclata d’un rire long et bruyant. Sa vanité fut blessée et la sotte petite chauve-souris s’effondra complètement et tomba sur un tas de pierre !
Soudain, quelque chose se produisit. Les Rois commencèrent à penser qu’on ne faisait pas assez attention à eux. Aussi chacun d’eux, pour prouver qu’il était le plus fort, commença à faire des choses terribles. Le Roi du Feu devint de plus en plus chaud et brûla presque tout le monde. Le Vent souffla si fort et si longtemps qu’il souleva tous les arbres et les rochers et fit un bruit terrifiant. L’Eau tomba en grandes averses et les Océans débordèrent de tous côtés. La Terre fit tomber les collines et les montagnes. Alors le Soleil se voilà la face et chaque chose se refroidit, devint de glace et ce fut l’obscurité. On ne pouvait plus voir la Vie nulle part. Oh ! C’était épouvantable !
Pendant tout ce temps la Mère Nature, dont vous vous souvenez, surveillait toutes ces choses, et elle pensa qu’il était temps qu’elle intervienne ; aussi elle s’avança, fit un signe de sa main et leur commanda de se tenir tranquilles.
« Comme vous êtes tous des égoïstes » dit-elle, « Vous ne vous rendez pas compte, que si chacun veut avoir la meilleure part pour lui, tout sera abîmé et finalement personne n’y gagnera. Et si ceci dure encore un peu de temps, tous vos corps seront si endommagés que la Vie ne pourra plus trouver place et sera contrainte de partir ailleurs. Elle est presque partie, mais peut-être puis-je la rappeler, car quelle part elle ne meurt jamais, comme vous le savez. »
Ainsi donc, la Mère Nature appela et appela, et pendant qu’ils attendaient, honteux et désolés de ce qu’ils avaient fait et espérant qu’il ne soit pas trop tard pour avoir une nouvelle chance. Soudain, la délicieuse lumière brilla à nouveau et la Vie était de nouveau devant eux plus resplendissante que jamais ! Et ses yeux étaient si brillants et clairs, que lorsqu’ils y plongèrent leurs regards, chacun comprit que le Miroir Magique était dans ses yeux, et maintenant chacun voyait en lui-même, comme avant il voyait tous les autres ; ils comprirent alors que c’était la même Vie, la même Lumière, le même Esprit, le même Soi qui était en chacun – tous en un et un en tous.
NOUS SOMMES, et nous agissons en fonction de ce que nous pensons. Les autres sont selon ce que nous pensons et faisons pour eux. Nous comprenons peut-être maintenant que NOUS SOMMES LA VIE. »

Petit conte tiré de l’ouvrage théosophique Les Vérités Éternelles.

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