Faire connaître les enseignements fondamentaux de la Théosophie originale tels qu'ils ont été transmis dans les écrits de H.P. Blavatsky et de W.Q. Judge.

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Dans un monde d’illusion où agit la loi de l’évolution, il est tout naturel que les idéals de l’Homme – en tant qu’une unité totale, ou l’humanité – changent constamment. Fragment de la Nature qui l’entoure – cette Nature Protéenne et sans cesse changeante, dont chaque particule se transforme constamment – l’homme lui aussi, comme ces particules, changent continuellement, du point de vue physique, intellectuel, moral et spirituel, tandis que l’ensemble harmonieux reste toujours le même. A un moment donné, il se tient au sommet du cercle de développement ; à un autre, il est au point le plus bas. Et tandis que l’homme s’élève et tombe alternativement, et que sa nature morale s’épanouit ou se contracte, son code moral incarne de même à une certaine période, les idéals les plus nobles, les aspirations les plus altruistes, alors qu’à un autre moment, la conscience dominante ne sera que la réflexion de l’égoïsme, de la brutalité et de la malhonnêteté. Mais il n’en est ainsi que sur le plan externe et illusoire. Dans leur constitution interne, ou plutôt essentielle, la nature et l’homme sont un, puisque leur essence est identique. Tout grandit et se développe, et s’efforce vers la perfection sur les plans extérieurs, ou comme l’a dit très exactement un philosophe, tout est un « éternel devenir » ; mais sur le plan ultime de l’essence spirituelle, tout EST, et reste à jamais immuable. C’est vers cet éternel Esse que toute chose, et tout être, gravitent graduellement, presque imperceptiblement, mais aussi sûrement que l’Univers d’étoiles et de mondes se meut vers un point mystérieux connu, mais non encore nommé par l’astronomie, et appelé par les Occultistes : Le Soleil Spirituel central.

Jusqu’à présent, on a remarqué dans presque tous les âges historiques qu’il existait un vaste intervalle, presque un gouffre, entre la perfection pratique et la perfection idéale. Pourtant, comme de temps en temps, certains grands personnages paraissent sur terre et enseignaient à l’humanité à regarder au-delà du voile de l’illusion, l’homme apprit que le gouffre n’était pas infranchissable, et il appartient à l’homme dans des races de plus en plus spirituelles, de combler le grand gouffre à chaque cycle nouveau ; car chaque homme possède, en tant qu’unité, le pouvoir d’apporter sa petite part à cette réalisation. Oui, il y a encore des hommes qui, malgré l’état chaotique actuel du monde moral, et les tristes débris des plus beaux idéals humains, persistent à croire et à enseigner que la perfection humaine devenue maintenant idéale, n’est pas un rêve, mais une loi de la nature divine ; et quoique l’Humanité ait à attendre des millions d’années, elle finira par l’atteindre un jour et par redevenir une race de dieux. En attendant, l’ascension et la descente périodiques du caractère humain sur les plans extérieurs, se poursuivent, comme cela s’est déjà produit précédemment, et la perception ordinaire et moyenne de l’homme est trop faible pour reconnaître que ces deux processus ont lieu chaque fois sur un plan plus élevé que le précédent. Mais comme de tels changements ne sont pas toujours l’œuvre de siècles, car souvent des modifications extrêmes sont produites par des forces d’une activité brusque – telles que les guerres, les spéculations, les épidémies, les dévastations dues à la famine ou au fanatisme religieux – la masse aveugle s’imagine que l’homme a toujours été, qu’il est, et sera toujours le même. A nos yeux, pauvres taupes humaines, l’homme, comme notre globe, est en apparence stationnaire. Et pourtant tous deux se meuvent dans l’espace et le temps avec une rapidité égale, sur eux-mêmes, et en avant.

En outre, à quelque point que ce soit de son évolution, depuis la naissance de sa conscience, en fait, l’homme fut et est encore le véhicule d’un esprit double en lui – le bien et le mal. Semblable aux sœurs jumelles dont parle Victor Hugo dans son grandiose poème posthume – Satan – la progéniture née respectivement de la Lumière et de l’Ombre, l’ange « Liberté » et l’ange « Isis-Lilith » a choisi l’homme, comme demeure sur terre, et ses deux aspects sont perpétuellement en lutte en lui.

Les Églises disent au monde que « l’homme est né dans le péché », et Jean (1er Épitre, III, 8) ajoute que « Celui qui commet le péché est démoniaque, car le diable a péché depuis le commencement ». Ceux qui croient encore à la fable de la côte et de la pomme et à l’ange rebelle « Satan », croient aussi naturellement à un Diable personnel – en tant que contraste dans une religion dualiste – avec un Dieu personnel. Nous, Théosophes, de l’école orientale, ne croyons ni à l’un ni à l’autre. Pourtant, nous allons peut-être plus loin que la lettre-morte de la Bible. Car nous disons que s’il existe ni Dieu ni Diable comme Entités extra-cosmiques, tous deux sont néanmoins des réalités ; et nous ajoutons qu’ils se trouvent dans l’homme, sur terre, l’homme lui-même étant en vérité le diable sous forme de son être physique, le véhicule véritable du mal, et dieu ou le bien, en tant qu’une entité spirituelle. Par conséquent, lorsqu’on dit à l’humanité « tu es possédée du Diable », on énonce une vérité tout aussi métaphysique que lorsqu’on demande à chacun des êtres qui la composent : « Ne savez-vous pas que Dieu habite en vous ! » Les deux affirmations sont vraies. Mais nous sommes au point tournant du grand cycle social, et c’est le premier fait qui prédomine en ce moment. Pourtant, disons pour paraphraser un texte de l’École Paulinienne que « s’il y a beaucoup de démons… il n’y a qu’un seul Satan », et tout en constatant une grande variété de démons qui constituent l’humanité collective, nous voyons fort peu de caractères grandiosement Sataniques comme ceux que décrivent Milton, Byron, et récemment Victor Hugo. Et par suite de cette médiocrité, les idéals humains tombent et ne sont plus remplacés ; et nous vivons une vie prosaïque aussi morte, du point de vue spirituel, qu’un brouillard de novembre à Londres, et aussi imprégnée de matérialisme brutal et de vices – les sept péchés capitaux n’étant qu’une partie de ceux-ci – que ce brouillard est infecté de microbes mortels.  Nous trouvons rarement des aspirations vers l’idéal éternel dans le cœur humain, mais au contraire toutes les pensées tendent vers l’idée centrale de notre siècle, le grand « Moi », soi-même étant pour chaque individu, le centre puissant autour duquel l’Univers entier doit accomplir sa révolution et tourner.

Quand l’Empereur Julien – nommé l’Apostat parce qu’il croyait aux grands idéals de ses ancêtres les Initiés, et ne voulait pas en accepter la forme anthropomorphique – vit pour la dernière fois ses dieux bien aimé, il pleura. Hélas, ce n’était plus des êtres spirituels brillants qu’il avait adorés, mais les pâles formes décadentes et flétries des dieux qu’il avait tant aimés. Peut-être, était-ce la vision prophétique des idéals de son temps qui fuyait, comme aussi de ceux de notre époque. Ces « dieux » sont considérés actuellement par l’Eglise comme des démons et appelés de ce nom ; et celui qui a conservé pour eux un amour poétique et tardif est aussitôt signalé comme un antéchrist et un Satan moderne.

Or, Satan est un terme élastique, et nul n’a jamais jusqu’à présent donné une définition même approximativement logique du sens symbolique de ce nom. Le premier à l’anthropomorphiser fut John Milton ; il en est le vrai père putatif intellectuel, car on admet volontiers que le Satan théologique de la Chute est le « Fils Né du Mental » du poète aveugle. Privé de ses attributs théologiques et dogmatiques, Satan n’est plus qu’un simple adversaire, pas nécessairement « un suprême ennemi » ou un « persécuteur des hommes », mais peut-être aussi un ennemi du mal. Il peut ainsi devenir un Sauveur des opprimés, un champion des faibles et des pauvres, écrasé par les démons mineurs (hommes), les démons de l’avarice, de l’égoïsme et de l’hypocrisie. Michelet l’appelle le « Grand Déshérité » et le prend en pitié. Le géant Satan, conçu par les poètes, n’est en réalité que le composé de toute l’intellectualité mécontente et noble de l’époque. Mais Victor Hugo fut le premier à comprendre intuitivement la vérité occulte. Satan, dans son poème de ce nom, est une Entité vraiment grandiose avec en lui assez d’humanité pour le mettre à la portée des intellects moyens. Autant vouloir saisir dans ses main le brouillard du matin, que tâcher de comprendre les Satan de Milton et de Bryon, car il n’y a rien d’humain en eux. Le Satan de Milton guerroie avec les anges qui sont une espèce de marionnettes volantes, sans spontanéité, agités sur la scène de l’être et de l’action par la ficelle invisible de la prédestination théologique ; Le Lucifer de V. Hugo livre un combat terrible avec ses propres passions et redevient un Archange de Lumière, après les agonies les plus affreuses que puisse concevoir le mental mortel et que puisse traduire la plume de l’homme.

Tous les autres idéals de Satan pâlissent devant sa splendeur. Le Méphisto de Goethe est un vrai démon de théologie ; l’Ahirman dans le « Manfred » de Byron est un personnage trop surnaturel, et Manfred même a peu d’affinité avec l’élément humain, pour si grand que fut le génie de leur créateur. Toutes ces images pâlissent devant le SATAN d’Hugo qui aime avec autant de force qu’il hait. Manfred et Caïn sont les Protestations incarnées de l’individualité asservie, maltraitée et persécutée par le « Monde » et la « Société » ‒ ces ennemis géants et ces monstres sauvages de l’injustice collective. Manfred est le type d’une volonté indomptable, orgueilleux, ne cédant à aucune influence terrestre ou divine, évaluant sa liberté complète et absolue d’action au-dessus de tout sentiment personnel ou de toute considération sociale, se tenant au-dessus de la Nature et y étant tout. Mais chez Manfred comme chez Caïn, le Soi, le « Je » est toujours à l’avant plan ; et il n’y a pas une étincelle d’amour rédempteur en eux, pas plus que de crainte. Manfred refuse de se soumettre même à l’Esprit du Mal universel, seul, en face de l’adversaire sombre d’Ahrura-Mazda, la Lumière Universelle, Ahriman et ses armées innombrables des Ténèbres, il ne veut pas encore abdiquer. Ces types suscitent un étonnement intense, une curiosité mêlée d’effroi en face de leur audace qui défie tout, mais ils n’éveillent aucun sentiment humain : ils sont trop idéals d’une façon surnaturelle. Byron ne pensa jamais à animer son Archange de cette étincelle immortelle d’amour qui forme, ou plutôt, doit constituer l’essence du « Premier-Né », issu de l’essence homogène de l’Harmonie et de la Lumière éternelles, et qui est l’élément de pardon et de réconciliation, même dans sa progéniture terrestre ultime (selon notre philosophie) : l’Humanité. La discorde est la conséquence de la différentiation, et Satan étant le résultat d’une évolution, doit en ce sens, être considéré comme un adversaire, un contraste, un type de la matière chaotique. L’essence d’’amour ne peut être anéantie, mais simplement pervertie. Sans ce pouvoir rédempteur de salut, incarné en Satan, il apparaît uniquement comme l’échec privé de sens, de l’imbécilité omnipotente et omnisciente qu’en font ironiquement mais avec beaucoup de justesse, les adversaires du Christianisme théologique ; animé de ce pouvoir, il devient une Entité pensante, les Asuras des mythes purâniques, les premiers souffles de Brahmâ, qui, après avoir combattu les dieux et les avoir défaits, sont eux-mêmes vaincus finalement, puis précipités sur terre où ils s’incarnent dans l’Humanité. C’est ainsi que l’Humanité Satanique devient une chose compréhensible. Après avoir parcouru ce cycle d’obstacles, elle pourra, aidée de ses expériences accumulées, et après avoir subi toutes les affres humaines, se replonger dans la lumière, ainsi que l’enseigne la philosophie orientale.

Si Hugo avait vécu pour compléter son poème, peut-être aidé par une intuition renforcée, il aurait confondu sa conception de Satan avec celle des races aryennes qui fait naître tous les pouvoirs mineurs, bons ou mauvais, au commencement d’un « Âge Divin » et les fait mourir à la fin de celui-ci.

Comme la nature humaine est toujours la même, et comme l’évolution sociale, spirituelle et intellectuelle avance pas à pas, il est très possible qu’au lieu de saisir une moitié de l’idéal Satanique comme le fit Hugo, le prochain grand poète en obtienne une vision complète, exprimant ainsi pour sa génération, l’idée éternelle de l’équilibre Cosmique si noblement exposé dans la mythologie aryenne. La première partie de cet idéal s’approche assez de l’idéal humain pour permettre au Théosophe oriental de comprendre entièrement les tortures morales du Satan d’Hugo. Quel est le principal tourment de grand Anarchiste Cosmique ? C’est l’agonie morale causée par cette dualité de la nature, la rupture entre l’Esprit du Mal et d’opposition, et l’élément d’amour primordial de l’Archange. Cette étincelle d’amour divin pour la Lumière et l’Harmonie, qu’aucune HAINE ne peut complètement étouffer, lui cause une torture bien plus insupportable que sa chute et que son exil pour sa protestation et sa rébellion. Cette brillante étincelle céleste, rayonnant de Satan dans les ténèbres de son royaume de nuit morale, en fait une évocation visible devant les yeux du lecteur intuitif.

Elle le fit voir à Victor Hugo sanglotant en un désespoir surhumain, tandis que chaque sanglot puissant ébranlait la terre d’un pôle à l’autre, sanglots de rage déçue de n’avoir pu arracher de sa nature l’amour du divin Bien (Dieu) ; sanglots se changeant en un cri de désespoir en se voyant séparé de cet amour divin auquel il aspire si ardemment. Tout ceci est intensément humain. Cet abîme de désespoir est le salut de Satan. Dans sa Chute, une plume tombe de son aile, autrefois blanche et immaculée, elle s’éclaire d’un rayon de lumière divine, et se transforme aussitôt en un Être radieux : l’Ange de la LIBERTÉ. Celui-ci est l’enfant de Satan issu de Dieu et de l’Archange Tombé, la progéniture du Bien et du Mal, de la Lumière et de l’Obscurité ; et Dieu reconnaît cette « sublime paternité » commune qui les unit. C’est la fille de Satan qui le sauve. Au comble du désespoir, se sentant haï par la LUMIÈRE, Satan entend les mots divins : « Non, je ne te hais pas ». Et la Voix dit : « Un ange se tient entre nous, et ses actes sont inscrits à ton actif. Homme lié par toi-même, te voici maintenant délivré par cet ange. »

« Ô Satan, tu peux dire à présent : je vivrai !
Viens, l’Ange Liberté, c’est ta fille et la mienne,
Cette paternité sublime nous unit ! ... »

Toute cette conception est une efflorescence d’idéalisme métaphysique. Le blanc lotus de la pensée jaillit maintenant, comme dans le passé, de la corruption du monde de matière générant la Protestation de la LIBERTÉ. Elle naît au milieu de nous et sous nos yeux mêmes, de la fange de la civilisation moderne, couche féconde de vertus contradictoires. Dans ce sol impur, germent les semences qui finalement donnent lieu à des Négateurs absolus, à des Athées, des Nihilistes et des Anarchistes – tous êtres de Terreur. Certains d’entre eux peuvent être mauvais, violent, criminels, mais aucun ne pourrait servir de modèle à Satan ; mais si l’on prend ce fragment d’humanité désespérée, découragée, aigrie, dans son ensemble, il constitue Satan lui-même ; car ce dernier est la synthèse idéale de toutes les forces discordantes, et chaque vice ou passion humaine séparé n’est qu’un atome de cet ensemble. Au plus profond du cœur de cette totalité Humaine Satanique, brûle l’étincelle divine, en dépit de toutes ses négations. On l’appelle L’AMOUR POUR L’HUMANITÉ, une aspiration ardente vers un règne universel de Justice, de là ce désir latent de lumière, d’Harmonie et de bonté. Où trouvons-nous cette étincelle divine parmi les orgueilleux et les riches ? Dans la Société respectable et dans le fragment soi-disant religieux et correctement orthodoxe du public, on ne trouve qu’un sentiment prédominant d’égoïsme, et un désir d’acquérir la richesse aux dépens des pauvres et des malheureux, de là aussi l’indifférence en face de l’injustice et du mal. Avant que Satan, la PROTESTATION incarnée, se repente et se réunisse à ses semblables en une Fraternité commune, toute cause de protestation doit avoir disparu de la terre. Et ceci n’arrivera que lorsque l’Avarice, le Parti-pris et le Préjugé auront fui devant les éléments d’Altruisme et de Justice envers tous.

La Liberté n’est qu’un vain mot partout dans notre monde civilisé ; liberté n’est qu’un synonyme adroit pour expliquer l’oppression du peuple au nom du peuple, et elle existe pour les castes, mais jamais pour les individualités. Le règne de la Liberté tel que le concevait le Satan d’Hugo, ne peut être amené que par la naissance de l’ « Ange Liberté », issu de l’amour et du consentement communs des castes riches « supérieures » et des classes « inférieures », les pauvres ; en d’autres mots, il faut que cette Liberté soit la progéniture de « Dieu » et de « Satan », et les réconcilie tous deux.

Mais ceci est une Utopie, pour le présent. Elle ne pourra se réaliser avant que les castes des Lévites modernes et leur théologie – le fruit de la Mer Morte de la Spiritualité – n’aient disparu ; et les prêtres de l’Avenir ont déclaré au Monde entier, selon les paroles de leur « Dieu » :

« Et j’efface la nuit sinistre, et rien n’en reste,
Satan est mort, renais ô LUCIFER CÉLESTE. »

H.P. Blavatsky

Cet article fut publié pour la première fois par H.P. Blavatsky dans le Lucifer de décembre 1889. Publié en français dans le revue Théosophie, Vol. V, n°8.


 

Le jour (1) où nous étions à Dîgh, la chaleur était insupportable. Il faisait tellement chaud que l'on aurait pu soupçonner Surya de vouloir cuire vivants ses adorateurs fidèles, les Jats, et nous aussi par la même occasion, nous qui maudissions ses caresses par trop brûlantes. Les rayons éblouissants du soleil se répandaient en rivières d'or sur les parois de marbre et sur les coupoles des pavillons ; ils formaient des taches aveuglantes sur l'eau immobile des bassins et dardaient de flèches éblouissantes tout ce qui se trouvait là, mort ou vivant. Même les bandes de perroquets et de paons qui sont aussi nombreux dans les jardins de l'Inde que les moineaux dans nos cultures de choux en Russie, même ces oiseaux se trouvaient forcés de se blottir dans la plus épaisse verdure des bosquets.

Un grand silence régnait autour de nous. Tout dormait, saturé de chaleur et de langueur. Nous trouvâmes refuge dans un pavillon d'été en marbre, surélevé et bien caché sous l'épaisseur des arbres et, dans ce lieu hospitalier et tranquille, nous pûmes profiter d'une quasi-fraîcheur. Entouré par une pièce d'eau, ce pavillon était protégé et ombragé par des plantes grimpantes de toutes sortes. Une fois-là, il était impossible de se sentir fatigué ou incommodé par la chaleur. C'était un havre d'ombre et de fraîcheur, mais aussitôt passé le cercle du lac miniature, régnait un véritable Hadès de chaleur. Le sol lui-même semblait se craqueler et s'ouvrir en milliers de petites crevasses, sous les baisers ardents du formidable soleil printanier. Comme des langues de feu, ses rayons léchaient le feuillage du jardin qui, bien que luxuriant, se fanait déjà.

Les rosés resserraient leurs pétales ou les répandaient sur le sol. Même les lotus et les nénuphars recourbaient le bord de leurs épaisses feuilles vivaces comme pour éviter délicatement le contact brûlant.

Seules les orchidées, « ces fleurs de la passion », dressaient leurs calices multicolores en forme d'insectes, et se désaltéraient dans ce torrent de feu comme d'autres fleurs s'abreuvent de la rosée matinale.

Quel jardin original et magnifique ! Situé sur un rocher mesurant à peine un arpent, il contenait au moins deux cents fontaines, grandes et petites. Le gardien, un vieil homme bien rasé, tout de miel dans ses manières, nous assura que les fontaines ne fonctionnaient que partiellement, car un grand nombre était hors d'usage ou arrêtées. Mais, il paraît qu'une fois, pour une grande réception à Dîgh (qui devait être celle du Prince de Galles, si je ne fais pas erreur) il y aurait eu six cents fontaines en marche. À vrai dire, nous nous sentions parfaitement satisfaits avec les deux cents fontaines seulement. Pour quelques roupies les gardiens nous permirent de rester délicieusement au frais pendant les plus chaudes heures de la journée et, lorsque vint la nuit, nous pûmes marcher sur le sentier bordé de hauts jets d'eau fraîche tenant lieu d'arbres. Je n'ai vraiment rien vu de comparable à ces deux parois d'eau scintillante diffusée finement en brouillard dans le clair de lune et passant par toutes les nuances de l'arc-en-ciel.

Pratiquement abandonné par les hommes, ce délicieux jardin retournait à l'état sauvage et devenait le lieu de prédilection d'une multitude de paons, bientôt aussi sauvages que les lieux. Ces oiseaux favoris de Junon, appelée Sarasvati en Inde, envahissent le jardin. Par centaines, ils vont d'un pas majestueux sur l'allée, de long en large, balayant de leurs larges queues les feuilles mortes et les détritus amoncelés qui, apparemment, n'ont pas été ramassés depuis des années. Des oiseaux sont suspendus aux branches comme des perles, donnant ainsi au jardin l'apparence de quelque forêt enchantée dans un pays féérique. Dans la splendeur de cette journée indienne, les vieux arbres touffus semblent animés d'un mouvement de lente respiration, tantôt se dilatant, tantôt se contractant, tandis que derrière les feuillages, des milliers d'yeux inquisiteurs vous regardent furtivement, brillants comme de gros saphirs bleus, pailletés d'or. Ce sont les yeux dont sont ornés les mouvantes queues de paons qui s'agitent constamment sur les branches.

La première fois que je vins dans ce jardin, je restai stupéfaite un bon moment, absolument incapable de saisir toute cette étrange fantasmagorie. Mais dès que ma curiosité me poussa à l'action et que j'avançai pour examiner la merveille de plus près, j'eus à souffrir des conséquences de ma témérité. Effrayé par mon approche, un paon passa comme un trait près de moi et, dans son vol pesant, non seulement heurta et fit tomber le chapeau de soleil que je portais sur la tête, mais me fit perdre aussi l'équilibre. Ce qui, évidemment, interrompit mes méditations sur le thème des merveilles de l'Inde. Cependant, l'exploration du jardin apaisa mes sentiments, et le Babou, pour me venger de ma chute, arracha une pleine poignée de plumes magnifiques de la queue d'un autre paon. « Un souvenir de Dîgh », dit-il, sans avoir l'air le moins du monde d'être gêné par le fait que sa victime était parfaitement innocente, pour n'avoir pris aucune part au tort que j'avais subi.

Le jardin est découpé dans toutes les directions par un lacis régulier d'allées étroites. Celles-ci allaient être bientôt nettoyées, nous expliqua le gardien, mais pas avant d'avoir reçu la nouvelle d'une visite d'un prochain « visiteur distingué » susceptible de venir à Dîgh, ce qui nous amena à conclure, avec notre sagacité habituelle, que nous n'étions pas classés dans la catégorie de ces gens privilégiés. De tous côtés, nous pouvions voir les eaux endormies dans leurs nids de marbre, blotties sous d'épaisses couches d'écume verte. Les bassins des fontaines, les pièces d'eau et les lacs miniatures étaient depuis longtemps transformés en une espèce de bouillie verdâtre. Seuls les jets d'eau placés juste devant le palais, sont régulièrement entretenus et ajoutent beaucoup à la beauté de la ravissante forêt. Malgré son apparence négligée, la pièce d'eau octogonale du centre où nous avions trouvé refuge, est spécialement belle. Entourés de fontaines plus petites qui, depuis les charmilles luxuriantes de flore tropicale projetaient et diffusaient l'eau vers le ciel, nous passâmes une journée sereine comme si nous étions plongés dans le règne aquatique. Quatre allées de jets d'eau amènent en croix jusqu'à la pièce d'eau et l'on atteint le pavillon où nous étions, en passant sur quatre petits ponts avec des parapets de fine dentelle de marbre blanc.

Nous étions las de bavarder et nous nous assîmes en silence. Chacun fut laissé à ses propres réflexions et occupations. Je m'efforçais de lire, mais ma pensée se dirigeait plus vers le Thakur que vers le contenu de mon livre. La tête à demi enfouie dans l'épais feuillage de quelque plante grimpante, seule sa longue barbe blanche en bataille pointant à l'extérieur, notre chef respecté, le Colonel 0., ronflait paisiblement. Narayan et Mulji s'étaient accroupis sur le sol et le Babou, prenant la place de quelque idole absente, s'était assis jambes croisées, sur le haut piédestal, puis, selon toute apparence s'était assoupi.

Nous restâmes assis, dormant à moitié, immobiles et silencieux, un bon moment. Enfin, vers cinq heures et demi, les jardins endormis commencèrent à s'éveiller. La chaleur se mit à diminuer ; les paons sortirent lentement de leurs cachettes et les multitudes de perroquets vert d'or se mirent à s'interpeler du sommet des arbres. Quelques instants encore et le soleil allait disparaître à l'horizon des lacs salés. La nature épuisée allait goûter un répit jusqu'au lendemain et s'approvisionner de fraîcheur pour affronter la nouvelle épreuve du feu.

J'abandonnai mon livre et j'observai autour de moi avec un intérêt accru. Chaque chose commençait à respirer plus librement et à s'agiter. Le jardin, véritable tableau de la fournaise brûlante de Daniel quelques instants auparavant, se transformait maintenant en un bosquet du genre idylle classique. Mais c'est en vain que l'on aurait cherché les groupes de nymphes joyeuses jouant à s'asperger mutuellement. En vain, aurait-on voulu entendre les notes gaies de la flûte de Pan. Les eaux limpides du bassin ne reflétaient que le ciel bleu et les paons perchés sur les ponts de dentelle. En s'apprêtant à dormir, ils jouaient avec leur queue comme autant de femmes espagnoles maniant leurs éventails. Ils faisaient la roue puis repliaient leur queue pour recommencer encore et regarder admirativement leur image reflétée dans l'eau en-dessous d'eux. Enfin, après nous avoir encore baignés de quelques rayons d'or, le soleil disparut tandis qu'une légère brise rafraîchissante commençait à nous parvenir. Nous étions si bien dans notre pavillon, l'endroit était si frais et tranquille, que nous refusâmes catégoriquement d'aller dans les parties fermées du palais pour le dîner. Nous demandâmes à être servis sur place et nous chargeâmes le Babou d'arranger la chose.

Le Bengali, toujours frais et dispos, ne voulut pas passer le pont. Il prétendit qu'il reconnaissait le paon qu'il avait plumé. Or celui-ci était justement sur le parapet et le Bengali craignait la vengeance de l'oiseau. Il préférait donc prendre un chemin plus court et plus sûr pour aller de l'autre côté, ce qu'il fit en plongeant la tête la première dans l'eau du haut du piédestal sur lequel il avait trôné tout l'après-midi. Le bruit des éclaboussures réveilla en sursaut le Colonel qui demanda si le Babou cherchait à se noyer en plongeant de si folle manière dans des eaux inconnues.

« Plutôt se noyer que de risquer la vengeance d'un ensorcellement maléfique » cria le Babou en rejetant l'eau par la bouche et par le nez.

« Quel ensorcellement ? », demanda notre président calmé en voyant que l'eau atteignait à peine la poitrine du Babou.

« Parbleu, le maudit paon, bien sûr ! Je l'ai reconnu, j'en suis sûr, c'est le même oiseau qui nous a visité hier à Burtpore », poursuivit le Bengali en criant de toutes ses forces, tandis qu'il marchait avec difficulté sur le fond vaseux du petit lac. « Croyez-vous que je n'ai pas remarqué ce faux oiseau et Mulji qui échangeaient des coups d'œil d'intelligence derrière moi ? »

« Voici une manière bien étrange de se moquer de moi » dit le « Général » en se renfrognant. « Ce nâstika (2) n'a jamais cru en rien, il se moque de tout. »

« Eh bien, voici une opportunité pour vous de rire de lui. Regardez-le », dis-je en éclatant de rire.

Le Babou valait en effet le spectacle. Avec effort, il s'extraya de la vase puis il grimpa sur le haut rebord de marbre blanc en laissant derrière lui de longues traînées de vase verdâtre. Couvert entièrement de boue et d'herbe, il avait perdu toute apparence humaine.   

« Vous ressemblez à un noyé, mon pauvre Babou ! » dis-je en riant. « Voici le second bain que vous prenez aujourd'hui. Décidément l'eau exerce une merveilleuse attraction sur vous. Après la mort, vous deviendrez sûrement un esprit de l'eau ; mais j'espère que vous ne mourrez pas noyé. »

« Ce que je fus, je le suis et le serai » répondit-il, en citant un aphorisme de sa secte de négateurs. « Poussière je fus, poussière je serai, et de plus il est dit que la noyade est une mort très agréable, Mam'Sahib. »

« Ce que vous êtes tout le monde le voit. Ce que vous serez je ne le sais pas, mais sans aucun doute vous étiez un petit Terre-Neuve dans votre dernière incarnation ! », riposta Mulji.

Mais la remarque n'atteignit pas le Babou. Il ressentait quelque honte pour son aspect et il se précipita à toute vitesse vers la maison.

Narayan aurait-il raison et serai-je vraiment douée du don de prophétie comme il le prétendait. J'aurais mieux fait d'avaler ma langue plutôt que de dire ma dernière plaisanterie. Pauvre garçon, il était à cent lieues de penser qu'une mort trop précoce et pénible l'attendait dans les eaux jaunes du Gange. Il y a cinq ans que je le vis pour la dernière fois et voici deux ans qu'a eu lieu son terrible accident. Je ne peux jamais penser à lui et à ces moments heureux que nous passâmes ensemble, sans me sentir triste, triste jusqu'au fond de l'âme. Je rêve souvent, trop souvent, hélas ! à sa petite silhouette fragile d'adolescent émergeant de l'eau toute recouverte de la vase verdâtre de cette pièce d'eau à Dîgh. Il me semble que je peux apercevoir ses yeux fixés sur les miens avec un regard interrogateur, ses yeux jadis pleins de lumière et de malice, désormais ternis et vagues depuis longtemps. Il me semble que j'entends encore ma réflexion : « J'espère que vous ne mourrez pas noyé » et sa réponse nette : « ce que je fus, je le serai, poussière je fus, poussière je serai ». Je me réveille alors brusquement tremblante d'horreur et de pitié.

Le pauvre garçon se noya de la manière la plus horrible et en même temps la plus stupide. Entre Dehra Dun et Haridwar, le Gange n'est pas un fleuve aussi large qu'en aval, mais un torrent furieux qui est aussi rapide que peu profond. En particulier, à un certain endroit, on ne peut traverser le fleuve à pied que sur une étroite passerelle, tandis que l'on doit conduire les chevaux par la bride en les faisant passer dans l'eau qui ne leur vient qu'à mi-pattes. Malgré tous les avertissements le Babou voulut traverser à dos de cheval. Sa monture perdit très rapidement l'équilibre et le garçon ne put se libérer pour une raison ou une autre, probablement parce que son pied ne put se dégager de l'étrier. Le torrent déchaîné emporta cheval et cavalier sur plus d'un kilomètre, jusqu'à ce que tous deux aient disparu en arrivant à un endroit où le fleuve est coupé d'une chute abrupte.

« Est-ce vraiment possible ? Est-il redevenu poussière ? », telle est la question que je me pose souvent, lorsque mes pensées se tournent vers le passé. Puis, invariablement, mon esprit s'arrête sur une autre conversation qui eut lieu quelques jours à peine après notre merveilleux séjour à Dîgh et qui est susceptible d'apporter quelque lumière sur l'énigme insoluble de la mort. Comme toujours, Narayan et le Babou n'étaient pas d'accord sur des points importants et demandaient au Thakur de les aider à résoudre leurs difficultés.

J'ai entièrement consigné par écrit cette conversation remarquable, dans l'espoir que des lecteurs sérieux pourront en profiter. Il ne faudrait pas croire que toutes les questions, qui pour moi personnellement sont un tourment constant, sont définitivement résolues, mais cette conversation donne une idée complète du point de vue avec lequel la meilleure philosophie de l'Orient considère la vie dans l'Au-delà et ses mystères et, en général, l'âme de l'homme.

« Maître » dit Narayan au Thakur, au milieu d'une dispute serrée qu'il avait avec le pauvre Babou, « qu'est-ce qu'il raconte ? II dit que rien ne reste de l'homme après sa mort, mais que le corps de l'homme retourne simplement aux éléments qui le composent, et que ce que nous appelons l'âme — et que lui appelle la conscience temporaire — se sépare et disparaît comme la vapeur de l'eau bouillante quand elle se refroidit. »

« Trouvez-vous cela tellement surprenant ? », dit le Maître. « Le Babou est un chârvâka (3) et il ne fait que vous répétez ce que tous les autres chârvâkas vous diraient. »

« Mais les chârvâkas se trompent. Beaucoup de gens croient que l'homme véritable n'est pas son enveloppe physique, mais qu'il réside dans le mental, dans le siège de la conscience. Voulez-vous dire que, de toute façon, la conscience pourrait quitter l'âme après la mort ? »

« Dans son cas, cela se pourrait » répondit le Thakur tranquillement, « parce qu'il croit fermement et sincèrement à ce qu'il dit. »

Narayan jeta un regard étonné et effrayé vers le Thakur, tandis que le Babou — qui ressentait généralement une certaine réserve en présence de ce dernier — nous regarda avec un sourire victorieux.

« Mais comment cela se peut-il ? » continua Narayan. « Le Vedânta nous enseigne que l'esprit est immortel et que l'âme humaine ne meurt pas en Parabrahman. Y a-t-il des exceptions ? »

« Dans les lois fondamentales du monde spirituel, il ne peut y avoir aucune exception, mais il y a des lois pour les aveugles et des lois pour ceux qui voient. »

« Je comprends bien, mais dans ce cas, comme je le lui ai déjà dit, sa complète disparition finale de conscience n'est rien d'autre que l'aberration d'un aveugle qui ne voyant pas le soleil en nie l'existence ; mais de toute façon, il verra bien le soleil avec ses yeux spirituels quand il sera mort. »

« II ne verra rien du tout », dit le Maître. « Niant l'existence du soleil maintenant, il ne pourra pas le voir outre-tombe. »

Voyant que Narayan paraissait assez troublé et que même nous, le Colonel et moi, nous le regardions dans l'attente d'une réponse plus complète, le Thakur continua à contrecœur :

« Vous parlez de l'esprit de l'Esprit, autrement dit de l'Âtma, et vous confondez cet esprit avec l'âme du mortel, avec Manas. Sans aucun doute, l'esprit est immortel ; puisqu'il est sans commencement, il n'a pas de fin ; mais il ne s'agit pas de l'esprit dans notre discussion actuelle. Il s'agit de l'âme humaine soi-consciente. Vous la confondez avec le premier et le Babou nie l'une et l'autre, l'âme et l'esprit, et ainsi vous ne vous comprenez pas mutuellement. »

« Je le comprends, lui », dit Narayan.

« Mais vous ne me comprenez pas, moi ! » interrompit le Maître. « Je vais essayer de m'exprimer plus clairement. Ce que vous voulez savoir est bien ceci : la perte complète de la conscience et du sentiment d'être soi-même est-elle possible après la mort, lorsqu'il s'agit d'un matérialiste endurci. N'est-ce pas ? »

Narayan répondit : « Oui, parce qu'il nie complètement tout ce qui est vérité incontestable pour nous et en quoi nous croyons fermement. »

« Très bien », dit le Maître. « À cela je répondrai positivement comme il suit, bien que cela ne m'empêche pas de croire, aussi fermement que vous, dans notre enseignement qui qualifie de temporaire la période entre deux vies. Qu'il s'agisse d'une année ou d'un million d'années, ce n'est qu'un entracte entre deux actes du drame illusoire de la vie. L'état posthume peut être exactement semblable à l'état d'un homme profondément évanoui, sans pour cela constituer une infraction aux lois fondamentales. Par conséquent, dans son cas personnel le Babou a parfaitement raison. »

« Mais, comment serait-ce possible ? » demanda le Colonel « puisque la règle d'immortalité n'admet aucune exception, comme vous l'avez dit ? »

« Bien sûr, elle n'admet pas d'exception mais seulement dans le cas des choses qui existent réellement. Celui qui a étudié la Mandukya Upanishad et le Vedânta Sara ne devrait pas poser de telles questions », dit le Maître avec un sourire plein de reproches.

« Mais c'est précisément la Mandukya Upanishad », observa timidement Narayan, « qui nous enseigne qu'il n'existe pas d'autre différence entre Buddhi et Manas, ou entre Îshvara et Prajñâ, que celle qui existe entre une forêt et ses arbres, entre un lac et ses eaux. »

« C'est parfaitement exact », dit le Maître, « pour la raison qu'un arbre, ou même une centaine d'arbres qui ont perdu leur sève, ou ont été déracinés, n'empêchent pas une forêt de rester une forêt. »

« Oui » , dit Narayan. « Mais, dans cette comparaison, Buddhi est la forêt et Manas-Taijasi représente les arbres. Si le premier est immortel, comment se peut-il que Manas-Taijasi qui est le même que Buddhi, perde sa conscience avant une nouvelle incarnation ? Voilà où gît ma difficulté. »

« Vous n'aurez aucune difficulté », dit le Maître, « si vous prenez la peine de ne pas confondre l'idée abstraite de l'ensemble avec son changement occasionnel de forme.

Rappelez-vous que si nous pouvons dire de Buddhi qu'elle est inconditionnellement immortelle, nous ne pouvons pas en dire autant à propos de Manas, ou de Taijasi. Ni l'un, ni l'autre, n'ont d'existence séparée de l'Âme Divine, parce que l'un est un attribut de la personnalité terrestre et le second est identiquement le même que le premier, avec seulement en lui-même, la réflexion additionnelle de Buddhi. À son tour, Buddhi ne serait qu'un esprit impersonnel sans cet élément qu'il emprunte à l'âme humaine, qui le conditionne et en fait quelque chose pour ainsi dire de séparé de l'Âme Universelle pendant tout le cycle des incarnations de l'homme. Par conséquent, si vous dites que Buddhi-Manas ne peut ni mourir ni perdre sa conscience dans l'éternité, ou pendant les périodes temporaires de repos, vous aurez parfaitement raison. Mais si vous appliquez cet axiome aux qualités de Buddhi-Manas, cela revient à dire que du fait que l'âme du Colonel est immortelle, le rouge de ses joues l'est aussi. Ainsi, il est évident que vous confondez la réalité, Sat, avec sa manifestation. Vous avez oublié que la splendeur lumineuse de Taijasi, unie au Manas seul, est assujettie au temps, tout comme l'immortalité et la conscience posthume de la personnalité terrestre de l'homme deviennent des qualités conditionnelles dépendant des conditions et des croyances créées par elle pendant sa période de vie. Karma, la loi d'équilibre parfait dans l'Univers et dans l'homme, agit sans cesse, et nous moissonnons dans l'au-delà les fruits de ce que nous avons semé nous-mêmes dans cette vie. »

« Mais, si après la destruction de mon corps, mon Ego peut se trouver plongé dans un état d'inconscience complète, comment les péchés de ma vie passée peuvent-ils être punis ? », demanda le Colonel en tirant pensivement sur sa barbe.

« Notre philosophie nous enseigne », répondit le Thakur, « que la punition karmique n'atteint l'Ego que dans sa prochaine incarnation. Immédiatement après la mort, nous recevons seulement la récompense des souffrances de la vie terrestre, souffrances qui n'étaient pas méritées par nous. Ainsi, comme vous pouvez le voir, la punition consiste entièrement en l'absence de toute récompense, en la perte totale de la conscience, de la félicité et du repos. Le karma est l'enfant de l'Ego terrestre, le fruit des actions de sa personnalité visible, même des pensées et des intentions du “Je” spirituel. Mais, en même temps, karma est une tendre mère, qui guérit les blessures infligées pendant la vie précédente avant de recommencer à le frapper et de lui en infliger de nouvelles. Il n'y a aucune souffrance mentale ou physique dans la vie d'un mortel qui ne soit le fruit et la conséquence directe d'un péché commis dans une incarnation précédente, mais, n'en ayant pas conservé le moindre souvenir dans sa vie actuelle et ne se sentant pas coupable, et par conséquent souffrant injustement, l'homme a droit à la consolation et au repos complet dans l'au-delà. Pour notre Ego spirituel la mort est toujours une libératrice et une amie. Elle peut être comme un sommeil paisible d'enfant ou comme un sommeil empli de songes et de rêves merveilleux. »

« Autant que je m'en souvienne, les incarnations périodiques du Sutrâtma (4) sont comparées dans les Upanishad à la vie terrestre qui oscille périodiquement entre le sommeil et la veille. Est-ce juste ? », demandai-je, espérant ainsi relancer la première question de Narayan.

« Oui, c'est juste ; c'est une excellente comparaison. »

« Je ne doute pas qu'elle soit bonne », dis-je, « mais cela ne me semble pas clair. Il est vrai qu'un autre jour commence pour l'homme qui se réveille, mais cet homme, en tant que corps et âme, est le même que ce qu'il était la veille. Par contre, à chaque nouvelle incarnation, un changement complet s'opère, non seulement dans son apparence extérieure, son sexe et sa personnalité, mais encore dans toutes ses qualités morales. Et de plus, comment admettre la justesse de cette comparaison quand on remarque que l'homme qui se réveille se rappelle très bien non seulement ses actions de la veille, mais encore ce qu'il a pu faire il y a de nombreux jours, mois et même années, tandis que, dans notre incarnation présente, aucun de nous n'a le moindre souvenir d'une vie précédente, quelle qu'elle ait pu être. Bien entendu, il se peut que j'oublie le matin ce que j'ai rêvé pendant la nuit ; cependant, je sais que j'ai dormi et j'ai la certitude d'avoir vécu pendant mon sommeil ; mais en ce qui concerne mon incarnation passée, je ne peux même pas dire que j'aie vécu avant ma naissance ? Comment concilier ces contradictions ? »

« II existe des gens qui se rappellent des choses », répondit enigmatiquement le Thakur, sans donner une réponse directe à ma question.

« J'ai quelque idée sur ce point, mais on ne peut pas l'appliquer aux simples mortels. Comment nous, qui n'avons pas atteint l'état de samma sambuddha (5), pouvons-nous comprendre cette comparaison ? »

« Vous pourrez la comprendre lorsque vous saisirez mieux les caractéristiques des trois sortes de ce que nous appelons sommeil. »

« Ce n'est guère une tâche facile que vous nous proposez-la », dit le Colonel en plaisantant. « Nos plus éminents physiologistes sont tellement embrouillés dans le sujet qu'il est devenu plus obscur que jamais. »

« C'est parce qu'ils se mêlent d'une chose dans laquelle ils n'ont rien à faire, la réponse à ce problème étant du domaine des psychologues, que l'on trouve en si petit nombre parmi vos hommes de science européens. En Occident, psychologue n'est qu'un autre nom pour désigner un physiologiste, avec la différence qu'il travaille sur des principes encore plus matériels. Je viens de lire un livre de Maudsley qui montre clairement qu'ils essaient de guérir les maladies de l'âme sans croire à son existence. »

« Tout ceci est très intéressant », dis-je, « mais nous nous écartons du sujet initial de nos questions, et il semble que vous vous refusiez à l'éclaircir pour nous, Thakur Sahib. Il semble que vous confirmiez et même encouragiez les théories du Babou. Rappelez-vous qu'il dit ne pas croire à la vie posthume, à la vie après la mort, et qu'il nie la possibilité de toute conscience, en prenant comme prétexte que nous ne nous souvenons de rien en ce qui concerne notre vie terrestre antérieure. »

« Je répète une fois de plus que le Babou est un chârvâka, qui ne fait que répéter ce qui lui a été enseigné. Ce n'est pas le système des matérialistes que j'approuve et que j'encourage, mais la véracité des opinions du Babou relativement à son état personnel après la mort. »

« Ainsi, voulez-vous dire que des personnes comme le Babou seraient des exceptions à la règle générale ? »

« Pas du tout. Le sommeil est une loi immuable et générale pour l'homme aussi bien que pour toutes les autres créatures terrestres, cependant, il y a des catégories diverses de sommeil et plus encore de rêves. »

« Mais ce n'est pas seulement la vie après la mort et ses rêves qu'il nie. Il nie absolument toute la vie immortelle, comme l'immortalité de son propre esprit. »

« Si nous considérons le premier aspect, il ne fait qu'agir en accord avec les canons de la science moderne européenne fondée sur l'expérience de nos cinq sens. Et, de ce point de vue, il n'est fautif qu'envers ceux qui n'ont pas les mêmes opinions. Quant au second aspect, je le répète, il a parfaitement raison. S'il n'y a pas avant tout la conscience intérieure et la croyance en l'immortalité de l'âme, l'âme ne peut devenir Buddhi-Taijasi. Elle restera Manas (6).

« Pour le Manas seul, il n'y a pas d'immortalité. Pour vivre une vie consciente dans le monde de l'au-delà, l'homme doit avoir acquis la croyance en ce monde de l'au-delà, pendant sa vie ici-bas. C'est sur ces deux aphorismes de la Science Occulte que repose toute la philosophie relative à la conscience post mortem et à l'immortalité de l'âme. Le Sutrâtma ne reçoit que ce qu'il a mérité. Après la dissolution du corps, commence, pour le Sutrâtma, soit une période de conscience pleinement éveillée, soit un sommeil chaotique, soit encore un sommeil sans rêves ni songes. À l'exemple de vos physiologistes qui voient la cause des rêves dans leur préparation inconsciente à l'état de veille, pourquoi n'admettrions-nous pas la même chose pour les rêves post mortem ? Je répète ce que nous enseigne le Vedânta Sara : la mort est un sommeil. Après la mort, se déroule devant nos yeux spirituels un programme que nous avons appris par cœur pendant notre vie, et parfois même inventé. Ce programme est la réalisation pratique de nos croyances réelles ou des illusions que nous avons créées. Ce sont les fruits posthumes de l'arbre de vie. Bien entendu, la croyance ou l'absence de croyance dans la possibilité de l'immortalité consciente ne peut aucunement modifier la réalité inconditionnée du fait lui-même, une fois qu'il existe. Mais, pour des personnalités séparées, le fait de croire ou de ne pas croire ne peut manquer de conditionner l'influence de ce fait et dans ses effets sur de telles personnalités. J'espère que vous comprenez maintenant ? »

« Je commence à comprendre. Les matérialistes se refusant à croire à tout ce qui ne tombe pas sous le contrôle de leurs cinq sens, ou qui ne peut être prouvé par le raisonnement soi-disant scientifique, rejettent tout phénomène spirituel et n'acceptent comme seule existence consciente que l'existence terrestre. En conséquence ils ne recevront que selon leurs mérites. Ils perdront leur "Je" personnel ; ils dormiront d'un sommeil inconscient jusqu'au nouveau réveil. Ai-je bien compris ? »

« Presque. Vous pourriez ajouter que les védantins reconnaissent deux genres d'existence consciente, l'existence terrestre et l'existence spirituelle et qu'ils ne considèrent que cette dernière comme la réalité indiscutable. Tandis que la vie terrestre, à cause de ses changements et de sa courte durée, n'est rien d'autre qu'une illusion de nos sens. Il faut admettre que notre vie dans les sphères spirituelles est la réalité car c'est là que vit notre "Je" sans fin et sans changement, le Sutrâtma. Tandis qu'à chaque incarnation il se revêt d'une personnalité entièrement différente, temporaire et de courte durée, dans laquelle tout est voué à la destruction complète à l'exception de son prototype spirituel. »

« Mais excusez-moi, Thakur. Est-il possible que ma personnalité, mon "Je" conscient terrestre, puisse périr non seulement temporairement comme dans le cas d'un matérialiste, mais, ce qui serait pis encore, puisse disparaître sans laisser aucune trace de lui ? »

« Selon nos enseignements, non seulement il est appelé à périr, mais il doit périr dans sa totalité, à l'exception du seul principe en lui qui, uni à Buddhi, est devenu purement spirituel et forme maintenant un tout indissoluble. Mais, dans le cas d'un matérialiste endurci, il peut arriver que rien de son "Je" personnel n'ait jamais pénétré dans Buddhi, consciemment ou inconsciemment. Celui-ci n'emportera dans l'Éternité aucun atome d'une personnalité terrestre de ce genre. Votre "Je" spirituel est immortel, mais il n'emportera de votre présente personnalité que ce qui a mérité l'immortalité, c'est-à-dire, seulement l'arôme de la fleur que la mort a fauchée. »

« Mais la fleur elle-même, le "Je" terrestre ? »

« La fleur, comme toutes les fleurs passées et futures qui ont fleuri ou qui fleuriront sur la branche-mère, retournera en poussière. Votre "Je" réel, comme vous devriez le savoir, n'est pas le corps qui est maintenant assis devant moi, ce n'est pas non plus votre Manas, mais c'est votre Sutrâtma-Buddhi. »

« Mais, cela ne m'explique pas pourquoi vous dites que la vie d'outre-tombe est immortelle, sans fin et réelle et que la vie terrestre n'est qu'une simple illusion. Autant que je sache, selon votre enseignement, notre vie post mortem elle-même a ses limites, et bien qu'elle soit plus longue que la vie terrestre elle a tout de même une fin. »

« Sans aucun doute. L'Ego spirituel de l'homme oscille dans l'éternité comme un pendule, entre les heures de la vie et de la mort. Mais si ces heures, les périodes de vie terrestre et de vie d'outre-tombe, sont limitées dans leur déroulement et que le nombre même de ces étapes dans l'éternité entre le sommeil et la veille, l'illusion et la réalité, est compté, le Pèlerin spirituel, lui, est éternel. Par conséquent, ce sont les heures de sa vie d'outre-tombe, lorsqu'il se trouve face à face avec la vérité et que sont loin de lui les mirages fugitifs de ses existences terrestres, ce sont ces heures-là qui constituent ou représentent, à notre sens, la seule réalité. Malgré le fait qu'ils soient finis dans le temps, ces intervalles aident le Sutrâtma de deux manières, car, en se perfectionnant constamment, il suit lentement mais sans dévier, le chemin qui le conduit vers son ultime transformation où il atteindra son but final et deviendra un Être Divin. Non seulement, ils contribuent à cette réalisation, mais, sans ces étapes limitées, le Sutrâtma-Buddhi n'y parviendrait jamais. Le Sutrâtma est l'acteur, et ses innombrables incarnations différentes sont les rôles qu'il doit jouer. Je suppose que vous ne diriez pas que ces rôles — et encore moins les costumes — sont la personnalité de l'acteur. Comme ce dernier, l'âme est forcée de jouer, pendant le cycle des naissances, et ce jusqu'au seuil du paranirvâna, toutes sortes de rôles qui lui sont souvent désagréables, mais, semblable à une abeille qui recueille le miel de chaque fleur et abandonne les restes de la plante en pâture aux vers de terre, notre individualité spirituelle, le Sutrâtma, recueillant seulement le nectar des qualités morales et de la conscience de chaque personnalité terrestre dont il a dû se revêtir, unit finalement toutes ces qualités en une seule, pour devenir alors un être parfait, un Dhyan Chohan. Tant pis pour les personnalités terrestres dont il n'a rien pu recueillir. Bien sûr, ces personnalités ne sauraient survivre consciemment à leur existence terrestre. »

« Donc, l'immortalité de la personnalité terrestre reste toujours conditionnelle, et l'immortalité elle-même n'est pas inconditionnée ? »

« Nullement ! » dit le Maître. « Ce que je veux dire c'est que cette immortalité ne peut pas être revendiquée pour ce qui n'a jamais eu d'existence, car tout ce qui existe en Sat, ou qui a son origne dans Sat, l'immortalité ainsi que l'infinité sont inconditionnelles. Mulaprakriti est l'opposé de Parabrahman, cependant tous deux ne sont qu'une seule et même chose. L'essence même de tout ceci c'est-à-dire l'esprit, la force et la matière, n'a ni fin ni commencement, mais la forme acquise par cette triple unité pendant ses incarnations, leur aspect extérieur pour ainsi dire, n'est rien d'autre qu'une simple illusion de conceptions personnelles. Voilà pourquoi nous disons que la vie post mortem est la seule réalité, et que la vie terrestre, y compris la personnalité elle-même, n'est qu'une chimère. »

« Pourquoi alors dit-on que le sommeil est réalité et la veille illusion ? »

« Ce n'est là qu'une comparaison qui a pour but de faciliter la compréhension du sujet et, au point de vue de vos conceptions terrestres, elle est très juste. »

« Vous dites que la vie post mortem est basée sur la justice parfaite, sur la récompense méritée par toutes les souffrances terrestres. Vous dites que Sutrâtma se saisit infailliblement de la moindre opportunité pour utiliser les qualités spirituelles dans chacune de ses incarnations. Comment donc admettez-vous que la personnalité spirituelle de notre Babou, la personnalité de ce jeune homme qui est si profondément honnête, si noble de caractère, et si parfaitement serviable malgré toute son incrédulité, n'atteigne pas l'immortalité mais périsse comme les débris d'une fleur fanée ? »

« Qui, sinon lui-même », répondit le Maître, « l'a contraint à un tel sort ? Je connais le Babou depuis le temps où il n'était qu'un jeune enfant et je suis absolument sûr que la récolte du Sutrâtma dans son cas sera très abondante. Bien que son athéisme et son matérialisme soient loin d'être feints, pourtant il ne peut pas mourir complètement dans toute la plénitude de son individualité. »

« Mais, Thakur Sahib, n'avez-vous pas confirmé vous-même, l'exactitude de ses notions sur son état personnel posthume et ces notions ne consistent-elles pas en une croyance ferme qu'après sa mort toute trace de conscience disparaîtra ? »

« Je les ai confirmées et les confirme encore. Lorsque l'on voyage en train, il arrive qu'on s'assoupisse et qu'on dorme tout le temps, alors que le train s'arrête dans beaucoup de gares. Mais, il y a sûrement une gare où l'on finit par se réveiller et le but du voyage est atteint en pleine conscience. Vous dites que ma comparaison de la mort avec le sommeil ne vous satisfait pas. Mais rappelez-vous que le plus simple des mortels connaît trois sortes de sommeil — le sommeil sans rêves, le sommeil accompagné de rêves chaotiques, vagues, puis enfin le sommeil avec des rêves si intenses et si nets qu'ils sont vécus par le dormeur comme une réalité tangible. Pourquoi n'admettriez-vous pas une analogie de même ordre pour ce qui arrive à l'âme libérée de son corps ? Après son départ, commence pour l'âme, selon ses mérites et surtout sa foi, soit une vie parfaitement consciente, soit une vie de demi-conscience, soit encore un sommeil sans rêves qui équivaut à l'état de non-être. C'est la réalisation du programme dont je vous ai parlé, un programme préparé et élaboré d'avance par le matérialiste. Mais il y a matérialiste et matérialiste. Un homme méchant, ou simplement un grand égoïste, qui ajoute à son incroyance totale une indifférence parfaite pour ses semblables, doit sans aucun doute abandonner à jamais sa personnalité au seuil de la mort. Il n'a aucun moyen pour s'unir au Sutrâtma et toute connexion entre eux est rompue à jamais à son dernier soupir. Mais un matérialiste comme notre Babou ne dormira que le temps de passer une station. Il viendra un moment où il se reconnaîtra dans l'éternité et regrettera d'avoir perdu un seul jour de la vie éternelle. Je devine vos objections. Je vois que vous allez me dire que des centaines et des milliers de vies humaines vécues par le Sutrâtma correspondent selon nos notions védantiques à une disparition complète de chaque personnalité. Voici ce que je réponds : comparez l'éternité à une seule des vies d'un homme qui est composée d'un certain nombre de jours, de semaines, de mois et d'années. Si un homme a conservé une bonne mémoire lorsqu'il est vieux il doit être capable de se rappeler aisément chaque journée cruciale ou chaque année importante de sa vie vécue, mais même dans le cas où il en a oublié un certain nombre, sa personnalité n'en demeure-t-elle pas moins unique et identique tout au long de sa vie ? Pour l'Ego, chaque vie distincte correspond à chacune des journées séparées dans la vie d'un homme. »

« Alors, ne serait-il pas mieux de dire que la mort n'est rien d'autre qu'une naissance à une vie nouvelle, ou encore mieux, un retour à l'éternité ? »

« C'est comme cela, en réalité, et je n'ai rien à objecter sur cette façon de l'énoncer. Seulement, avec notre approche habituelle de la vie matérielle, des expressions comme " vivre " et " exister " ne sont pas applicables à la condition purement subjective d'après la mort, et si nous devions les utiliser dans notre philosophie, sans une définition stricte de leur signification, les védantins tomberaient rapidement dans les idées répandues actuellement parmi les spirites américains qui prêchent sur les esprits qui se marient, entre eux ou avec des mortels. Pour les chrétiens véritables — non pour ceux qui ne le sont que de nom —, comme pour les védantins, la vie dans l'au-delà est un lieu où il n'y a ni larmes, ni soupirs, où il n'y a ni alliances, ni mariages, et où les justes réalisent leur entière perfection. »

Notes

(1) Malgré certaines similitudes avec l’article « Dialogue sur les Mystères de l'Au-delà », cet article présente des enseignements complémentaires intéressants et originaux sur les états post mortem. [N. d. T.]

(2) Un nihiliste. (N.d.T.).

(3) Une secte de Bengalis matérialistes.

(4) Dans le Vedânta, Buddhi, dans ses combinaisons avec les qualités morales, la conscience, et les notions des personnalités dans lesquelles elle s'est incarnée, est appelée Sutrâtma, qui signifie littéralement l' « âme-fil » , parce qu'une série entière de vies humaines est suspendue à ce fil, comme des perles sur un collier. Manas doit devenir Taijasi pour atteindre l'éternité et s'y voir, lorsqu'il s'unit à Sutrâtma. Mais, souvent à cause des péchés et des associations avec la région purement terrestre, cette luminosité elle-même disparaît complètement.

(5) La connaissance de nos incarnations passées. Seuls les Yogis et les Adeptes des Sciences Occultes possèdent cette connaissance, grâce à une vie ascétique des plus strictes.

(6) Sans l'assimilation totale avec l'Âme Divine, l'âme terrestre, ou Manas ne peut vivre une vie consciente dans l'éternité. Elle ne devient Buddhi-Taijasi, ou Buddhi-Manas, que dans le cas où ses tendances générales pendant la vie la guident vers le monde spirituel. Dans ce cas, lorsqu'il est saturé par l'essence de l'Âme Divine et pénétré par sa lumière, le Manas disparaît en Buddhi et s'assimile à Buddhi tout en conservant une conscience spirituelle de sa personnalité terrestre. Autrement, Manas, c'est-à-dire, le mental humain, basé sur les cinq sens physiques — notre âme terrestre ou personnelle — plongera dans un sommeil profond, sans réveil, sans rêves, sans conscience, jusqu'à une nouvelle incarnation.

Voici qelques définitions en rapport ou connexe à l'alchimie données dans le Glossaire Théosophique de H.P. Blavatsky (publié en1892) :

Alchimie
Alchimiste
Caillou blanc (ou Pierre blanche)
Jamblique
Théurge
Théurgie

 Alchimie : « L’alchimie, en Arabe Ul-Khemi ou Al-Kimia, n’est toutefois qu’un nom arabisé venant du grec (chemeia) de chumos : « jus », sève d’une plante. Le Dr. Wynne Wescott dit : « L’emploi le plus ancien du terme actuel vivait à l’époque de Constantin le Grand. La Bibliothèque Impériale de Paris contient le plus ancien traité alchimique existant, connu en Europe ; il fut écrit en Grec par Zosime de Panopolis [en Haute-Égypte] vers 400 de l’ère chrétienne ; le plus ancien, après celui-ci, est écrit par Aeneas Gazeus en 480 de l’ère chrétienne. Il traite des forces les plus subtiles de la nature et des diverses circonstances dans lesquelles elles agissent. En cherchant sous le voile d’un langage plus ou moins artificiel à communiquer au profane ce qu’on peut révéler du mysterium magnum, sans danger pour un  monde égoïste, l’alchimie postule comme premier principe l’existence d’un certain Dissolvant Universel, par lequel tous les corps composés se résolvent en la substance homogène dont ils ont évolué, substance qu’il appelle l’or pur ou summamateria. Ce dissolvant appelé aussi Menstruum universale possède le pouvoir de faire disparaître tous les germes de maladies du corps humain, de redonner la jeunesse et de prolonger la vie. C’est, la lapis philosophorum (pierre philosophale). L’alchimie pénétra d’abord en Europe grâce à Djeber, le grand sage et philosophe arabe, dans le huitième siècle de notre ère, mais on la connaissait et on la pratiquait depuis de longs âges en Chine et en Égypte, car de nombreux papyrus sur l’alchimie et d’autres preuves que celle-ci était l’étude favorite des rois et des prêtres, ont été exhumées et conservées sous le nom générique de traités hermétiques. (Voir « Tabula Smaragdina »). L’alchimie s’étudie sous trois aspects distincts qui admettent de nombreuses interprétations différentes à savoir Cosmique, Humaine, et Terrestre. Ces trois méthodes étaient symbolisées sous les trois propriétés alchimiques – le souffre, le mercure et le sel. Différents écrivains ont déclaré qu’il existe respectivement trois, sept, dix et douze processus ; mais tous sont d’accord pour dire qu’il n’y a qu’un objet en alchimie qui consiste à transmuer les métaux vils en or pur. Toutefois très peu de gens peuvent comprendre correctement ce qu’est réellement cet or. Sans aucun doute il existe dans la nature une chose telle que la transmutation des métaux vils en métaux précieux ou en or. Mais ce n’est là qu’un seul aspect de l’alchimie, aspect terrestre ou purement matériel ; car nous sentons logiquement que le même processus se produit dans le sein de la terre. Pourtant, à côté et au-delà de cette interprétation il y a dans l’alchimie une signification symbolique, purement psychique et spirituelle. Tandis que l’Alchimie Cabaliste cherche la réalisation de la première ; l’Alchimiste Occultiste, méprisant l’or des mines accorde toute son attention à la transmutation du quaternaire inférieur en la Trinité supérieure divine de l’homme qui, lorsqu’ils sont enfin fusionnés, deviennent un, et c’est vers cette transmutation, qu’il dirige tous ses efforts. Les plans spirituels, mental, psychique et physique de l’existence humaine sont, en alchimie, comparés aux quatre éléments : le feu, l’air, l’eau et la terre, et tous sont susceptibles d’une triple constitution : fixe, muable et volatile. Le monde connaît peu ou rien au sujet de l’origine de cette branche archaïque de la philosophie ; mais il est certain qu’elle date d’avant la construction d’aucun Zodiaque connu, et, par le fait qu’elle traite des forces personnifiées de la nature, elle précéda probablement aussi toutes les mythologies du monde. Il n’y a pas de doute non plus que le véritable secret de la transmutation (sur le plan physique) fut connu autrefois, et se perdit avant l’aube de ce qu’on appelle la période historique. La chimie moderne doit ses meilleures découvertes fondamentales à l’alchimie, mais faisant fi de l’indéniable truisme de cette dernière qu’il n’existe qu’un seul élément dans l’univers, la chimie a placé les métaux dans la classe des éléments, et elle commence seulement maintenant à reconnaître son erreur grossière. »

Alchimiste : « De AL et Chemi, le feu, ou le dieu et patriarche Kham ; également le nom de l'Egypte. Les Rosicruciens du Moyen Age comme Robertus de Fluctibus (Robert Fludd), Paracelse, Thomas Vaughan (Eugenius Philalethes), Van Helmont et d'autres, étaient tous des Alchimistes qui cherchaient l'esprit caché dans toute matière inorganique. Des gens – on peut dire la majorité – ont accusé les Alchimistes de charlatanisme et d'imposture. Certes des hommes comme Roger Bacon, Agrippa, Henry Khunrath et l'Arabe Geber (le premier à introduire en Europe certains des secrets de la chimie) ne peuvent guère être traités d'imposteurs, encore moins d'imbéciles. Les savants qui réforment la science de la physique sur la base de la théorie atomiste de Démocrite, telle qu'elle a été à nouveau exposée par John Dalton, oublient – fort à propos – que Démocrite d'Abdère était alchimiste et que l'esprit qui était capable de pénétrer si profondément dans les opérations secrètes de la nature dans une direction, devait avoir de bonnes raisons d'étudier et de devenir un philosophe hermétique. Olaus Borrichius (ou Ole Borch) dit que le berceau de l'alchimie doit être cherché dans les temps les plus reculés, (Isis Dévoilée). (Glossaire Théosophique, éd. Adyar).

Caillou blanc (ou Pierre blanche) : « Le signe de l'initiation mentionné dans l'Apocalypse de St. Jean. Le mot prix s'y trouvait gravé, et il était le symbole de ce mot confié au néophyte qui, lors de son initiation, avait traversé avec succès toutes les épreuves des MYSTÈRES. C'était la puissante cornaline blanche des Rose-Croix médiévaux, qui la tenaient des Gnostiques. "Celui qui vaincra, je donnerai à manger de la manne cachée (la connaissance occulte qui descend du ciel comme sagesse divine), et je lui donnerai un caillou blanc, et sur ce caillou est écrit un nom nouveau (le nom mystérieux de l'homme intérieur ou EGO du nouvel initié), que personne ne connaît hormis celui qui le reçoit" ». (Apocalypse, II. 17).

Jamblique : « (gr.) Grand théurge, mystique et écrivain des 3ème et 4ème siècles, Néo-platonicien et philosophe, né à Chalcis en Cœlé-Syrie [Syrie Creuse, entre les Monts du Liban]. Il n'y a jamais eu de biographie correcte de lui à cause de la haine des chrétiens ; mais ce qu'on a pu rassembler de sa vie dans des fragments isolés tirés d'ouvrages écrits par des auteurs impartiaux et indépendants, montre combien son caractère moral était excellent et saint, et son savoir étendu. On peut l'appeler le fondateur de la magie théurgique chez les Néo-platoniciens et celui qui avait fait revivre les mystères pratiques hors des temples et sanctuaires. Tout d'abord, son école fut distincte de celle de Plotin et de Porphyre, fortement adversaires de la magie cérémonielle et de la théurgie pratique parce que dangereuse, quoique, plus tard, il convainquit Porphyre de sa justification en certains cas, et tous deux, maître et élève, crurent fermement à la théurgie et à la magie, dont la première est certainement la façon la plus élevée et la plus efficace de communiquer avec son égo supérieur par l'intermédiaire de son propre corps astral. La théurgie est une magie bienveillante, et elle devient goëtique ou sombre et mauvaise seulement quand on en use pour la nécromancie ou à des fins égoïstes ; mais une telle magie ténébreuse n'a jamais été pratiquée par aucun théurge ou philosophe dont les noms nous sont parvenus non entachés d'une mauvaise action quelconque. Porphyre (qui devint l'instructeur de Jamblique en philosophie néo-platonicienne) en était tellement convaincu que, quoique ne pratiquant jamais la théurgie lui-même, il donna cependant des instructions pour l'acquisition de cette science sacrée. C'est ainsi qu'il dit dans un de ses écrits, "Quiconque est familier avec la nature des apparitions divinement lumineuses (Φασµατα) sait aussi pour quelle raison il est demandé de s'abstenir de tous les oiseaux (et de nourriture animale) et particulièrement pour celui qui se hâte vers la libération de tout ce qui est de nature terrestre pour être intégré aux dieux célestes". (Voir Select Works par Thomas Taylor, p. 159). De plus, le même Porphyre mentionne, dans sa Vie de Plotin, un prêtre d'Egypte qui "à la demande d'un certain ami de Plotin lui fit voir dans le temple d'Isis à Rome, le daimon familier de ce philosophe". En d'autres termes, il fit l'évocation théurgique (voir "Théurge") par laquelle l'hiérophante égyptien ou le mahâtma indien d'autrefois, pouvait recouvrir, son propre double astral, ou celui d'une autre personne, de l'apparition de son Ego Supérieur, ou ce que Bulwer Lytton appelle le "Soi Lumineux", l' "Augoeidès", et s'entretenir familièrement avec Lui. C'est ce que Jamblique et beaucoup d'autres, y compris les Rose-Croix médiévaux, entendaient par union avec la Divinité. Jamblique écrivit beaucoup d'ouvrages mais il n'en existe plus que quelques-uns, par exemple ses Mystères Egyptiens et un traité Sur les Esprits, dans lequel il condamne avec sévérité tous rapports avec eux. Il fut un biographe de Pythagore et en connaissait très bien le système ; il fut aussi versé dans les Mystères des Chaldéens. Il enseignait que l'Unique ou MONADE Universelle était le principe de toute unité aussi bien que de toute diversité, ou de l'homogénéité et de l'hétérogénéité ; que la duade, ou deux ("principes"), était l'intelligence, ou ce que nous appelons buddhimanas ; que trois était l'âme (le manas inférieur), etc., etc. Il y a beaucoup d'idées théosophiques dans son enseignement, et ses œuvres sur les diverses espèces d'esprits (élémentals) sont une source de connaissance ésotérique pour l'étudiant. Ses austérités, la pureté de sa vie et sa conviction étaient grandes. On attribuait à Jamblique une lévitation à dix coudées au-dessus du sol, comme cela peut arriver à des yogins modernes, et même à de grands médiums. »

Théurge : « La première école de théurgie pratique (de θεος, dieu, et εργον, travail), pendant la période chrétienne, fut fondée par Jamblique parmi certains Platoniciens d'Alexandrie. Les prêtres, cependant, qui étaient attachés aux temples d'Égypte, d'Assyrie, de Babylonie et de Grèce, et dont le travail était d'évoquer les dieux pendant la célébration des Mystères, étaient connus sous ce nom, ou son équivalent dans d'autres langages, depuis la plus ancienne période archaïque. Les Esprits (mais non pas ceux des morts, dont l'évocation était appelée nécromancie) étaient rendus visibles aux yeux des mortels. Ainsi un théurge devait être un hiérophante et un expert en savoir ésotérique des Sanctuaires de tous les grands pays. Les néo-platoniciens de l'école de Jamblique étaient appelés théurges, car ils exécutaient le soi-disant "cérémonial magique", et évoquaient les simulacra ou les images des anciens héros, des "dieux", et des daimonia (δαιµονια, entités spirituelles divines). Dans les rares cas où la présence de l' "esprit" tangible et visible était requise, le théurge devait pourvoir l'étrange apparition d'une partie de sa chair et de son sang – il devait exécuter la théopée, ou la "création de dieux", par un processus mystérieux bien connu des anciens Tântrikas (et peut-être de quelques-uns parmi les modernes) et des Brâhmanes initiés de l'Inde. Tel est ce qui est dit dans le Livre des Evocations des Pagodes. Cela montre la parfaite identité des rites et du cérémonial entre la plus ancienne théurgie brâhmanique et celle des Platoniciens d'Alexandrie. Ce qui suit est tiré d'Isis Dévoilée : "Le Brâhmane Grihasta (l'évocateur) doit être dans une condition de complète pureté avant qu'il ne s'aventure à invoquer les Pitris. Après avoir préparé une lampe, un peu d'encens au santal, etc..., et après avoir tracé les cercles magiques qui lui ont été enseignés par le Guru qualifié afin de tenir éloignés les mauvais esprits, il arrête de respirer, et demande l'assistance du feu (Kundalinî) pour disperser son corps". Il prononce un certain nombre de fois le mot sacré, et "son âme (corps astral) s'échappe de sa prison, son corps disparaît, et l'âme (l'image) de l'esprit évoqué descend dans le double du corps et l'anime". Ensuite "son (celle du théurge) âme (l'astral) réintègre son corps, dont les particules subtiles ont à nouveau été rassemblées (pour la perception objective) après avoir formé un corps aérien pour le deva (dieu ou esprit) évoqué"... Et alors, l'opérateur propose des questions à ce dernier "sur les mystères de l'Etre et sur la transformation de l'impérissable". L'idée populaire qui prévaut est que les théurges, ainsi que les magiciens, sont des faiseurs de prodiges, telles que l'évocation des âmes ou ombres des héros et des dieux, et autres œuvres thaumaturgiques, par des moyens surnaturels. Mais ceci n'a jamais été la vérité. Ils le faisaient simplement par la libération de leur corps astral personnel, qui, revêtant la forme du dieu ou du héro, servait de médium ou de véhicule grâce auquel le courant particulier conservant les idées et la connaissance de ce héro ou dieu pouvait être atteint et rendu manifeste. (Voir "Jamblique"). »

Théurgie (gr.) : « Une communication avec des esprits planétaires et des anges – les "dieux de Lumière", et les moyens de les amener sur terre. La connaissance de la signification intérieure de leurs hiérarchies, et la pureté de vie seules peuvent conduire à l'acquisition des pouvoirs nécessaires à la communion avec eux. Pour atteindre un but si exalté l'aspirant doit être absolument vertueux et désintéressé. »


 

Le langage de la Chimie archaïque ou Alchimie fut de tout temps symbolique, comme celui des vieilles religions.

Nous avons démontré, dans La Doctrine Secrète, que toute chose, en ce monde des effets, avait trois attributs ou la triple synthèse des sept principes. Pour être plus clair, disons que tout ce qui est ici-bas a, comme l'homme, trois principes et quatre aspects. Comme l'homme qui est un composé d'un corps, d'une âme rationnelle et d'un esprit immortel, chaque objet dans la nature a son extérieur objectif, son âme vitale et son étincelle divine et purement spirituelle ou subJective. La première proposition ne peut être niée, la seconde ne pourrait guère l'être, logiquement ; car, en admettant l'influence des métaux, de certains bois, des minéraux, poudres et drogues, la Science officielle le reconnaît tacitement. Quant à la troisième, c'est-à-dire la présence de la quintessence absolue dans chaque atome, le matérialisme, qui n'a que faire de l'anima mundi, la nie absolument.

Grand bien lui fasse. Le matérialisme étant une preuve indubitable de cécité morale et spirituelle, laissons les aveugles conduire les aveugles et ne nous en occupons pas.

Ainsi que toute chose, chaque science a ses trois principes fondamentaux, et peut être mise en pratique sur tous les trois, ou bien sur un seul. Avant que l'Alchimie existât comme science, c'est sa quintessence qui agissait seule (comme elle le fait encore d'ailleurs) dans les corrélations de la nature 'et sur tous ses plans. Lorsque parurent sur la terre des hommes' doués d'intelligence supérieure, ils la laissèrent agir, et c'est d'elle qu'ils reçurent leurs premières leçons. Ils n'avaient qu'à l'imiter. Pour produire les mêmes effets à volonté, cependant, ils eurent à développer, dans leur constitution humaine, un pouvoir nommé le Kriyasakti [le pouvoir de la pensée ; une des sept forces de la Nature ; les pouvoirs de création d’un Yogi confirmé] en langage occulte. Cette faculté, créatrice dans ses effets, n'est en vérité telle, que parce qu'elle sert d'agent actif à cet attribut, sur un plan objectif. De même que le paratonnerre conduit le fluide électrique, de même la faculté de Kriyasakti ne fait que conduire et donner une direction à la Quintessence créatrice. Conduite au hasard, elle tue ; dirigée par l'intellect humain, elle crée selon un plan prémédité.

Ainsi naquirent l'Alchimie, la Magie magnétique et bien d'autres branches sur l'arbre de la science occulte.

Lorsque apparurent, à leur tour, les nations qui, dans leur égoïsme et leur vanité féroces, se plurent à se considérer comme infiniment supérieures à toutes les autres passées et présentes ; quand le développement du Kriyasakti devint de plus en plus difficile et que la faculté divine disparut presque de la terre, ces nations oublièrent peu à peu la science de leurs premiers ancêtres. Elles allèrent plus loin ; elles rejetèrent même la tradition de ces aïeux antédiluviens, niant avec mépris la présence de l'esprit et de l'âme dans cette science, la plus vieille en ce bas monde ; des trois grands attributs Si de la nature, elles n'acceptèrent que la matière ou plutôt son aspect illusoire ; car de la vraie matière, ou SUBSTANCE, les matérialistes eux-mêmes confessent n'en pas connaître le premier mot ; et certes ils ne l'ont jamais aperçue, pas même de loin.

Ainsi naquit la Chimie moderne.

Tout change dans l'effet de l'évolution cyclique. Le cercle parfait devient unité, triangle, quaternaire et quinaire. Le principe créateur, issu de la RACINE SANS RACINES de l'Existence absolue, qui n'a ni com­mencement ni fin, et dont le symbole est le serpent, ou perpetuum mobile, avalant sa queue afin d'arriver à sa tête, est devenu l'Azoth des Alchimistes du moyen âge. Le cercle devient le triangle, qui en émane, comme Minerve de la tête de Jupiter. Le cercle représente l'hypothèse de l'absolu ; la ligne ou la jambe droite, la synthèse métaphysique ; et la gauche, la synthèse physique. Lorsque mère nature aura formé de son corps la ligne horizontale qui réunit les deux lignes, ce sera le moment du réveil de l'activité cosmique. En attendant ; Pourousha, [ou Purusha], l'Esprit, est séparé de Prakriti, — la nature matérielle, qui n'est pas encore évoluée. Il a des jambes à l'état potentiel, et ne peut 'encore se mouvoir, et point de bras pour travailler à la forme objective des choses sublunaires. Dépourvu de membres, Pourousha ne bâtira que lorsqu'il sera monté sur le cou de Prakriti, l'aveugle ; (1) — alors le triangle deviendra le pentagone, l'étoile microcosmique. D'ici là, il faut que les deux passent à l'état de quater­naire et de la croix qui engendre. C'est la croix des mages terrestres, qui font parade de leur symbole défloré : la croix divisée en quatre pièces, et qui peut se lire à volonté « Taro », « Tora », « Ator » et « Rota ». La substance vierge, ou terre adamique, l'Esprit Saint des vieux Alchimistes Rose-Croix, est devenue avec les Kabalistes, — tous valets de la Science moderne, — le Na2CO3 la Soude, et le C2H60, l'Alcohol !

Ah ! Comme tu es tombée des cieux, étoile du matin, fille de l'aube du jour, — pauvre Alchimie ! Tout lasse, tout passe, tout casse, dans notre vieille planète trois fois détraquée ; et cependant ce qui fut est encore et sera toujours, jusqu'à la fin des siècles. Les mots changent, et, vite, le sens en est défiguré. Mais les idées éternelles restent toujours et ne passeront jamais. Sous la « peau d'âne » dont la princesse nature eut à s'affubler, pour tromper les sots, comme dans le conte de Perrault, — le disciple des philosophes de l'antiquité reconnaîtra toujours la vérité, et — l'adorera. La peau d'âne, il faut le croire, est plus conforme que la Princesse nature toute nue au goût du philosophisme moderne et de l'Alchimiste matérialiste, qui sacrifient l'âme vivante pour la forme morte. Aussi cette peau ne tombe-t-elle que devant le Prince Charmant qui reconnaît l'alliance de mariage dans la bague envoyée. Pour tous ces courtisans qui s'agitent et tournent autour de Dame Nature tout en dépeçant son enveloppe matérielle, — elle n'a que son épiderme à leur offrir. C'est pour cela qu'ils se consolent en donnant des noms nouveaux à des choses vieilles comme le monde, tout en déclarant qu'ils ont fait là des découvertes nouvelles. La nécromancie de Moïse est devenue le Spiritisme moderne ; et la Science des vieux Initiés du Temple, le Magnétisme des Gymnosophistes de l'Inde, le Mesmérisme bienfaisant et curatif d'Esculape, « le Sauveur », ne sont acceptés qu'à la condition de s'appeler hypnotisme, c'est-à-dire la magie noire sous son vrai nom.

Des faux nez partout ! Mais réjouissons-nous ; plus ils sont faux et longs et plutôt ils sont sûrs de se décoller et de tomber d'eux-mêmes.

Les matérialistes modernes voudraient nous faire accroire que l'Alchimie, ou la transmutation des métaux de basse valeur en or et en argent, n'a été de tout temps que charlatanisme pur et simple. D'après eux, ce n'est pas une science, mais une superstition ; — dès lors, tous ceux qui y croient ou prétendent y croire sont des dupes ou des imposteurs. Nos Encyclopédies sont remplies d'épithètes malsonnantes à l'adresse des Alchimistes et des Occultistes.

C'est fort bien, Messieurs les Académiciens. Mais donnez-nous alors des raisons qui démontrent péremptoirement l'impossibilité absolue de la transmutation. Dites-nous comment il se fait qu'on trouve une base métallique, même dans les Alkalis. Nous connaissons des physiciens, fort savants, ma foi, qui prétendent que l'idée de réduire les éléments à leur forme première et même à leur essence primordiale et une (voyez plutôt M. Crookes et ses méta-éléments), n'est pas aussi bête qu'elle en a l'air. Ces éléments, Messieurs, une fois que vous vous permettez l'hypothèse qu'ils ont existé tout d'abord dans la masse ignée dont la croûte terrestre a été formée, selon votre dire, peuvent bien être dissous de nouveau et arriver, par une série de transformations, à redevenir ce qu'ils ont été. Le tout est de savoir trouver un dissolvant assez fort pour agir et opérer, en quelques jours ou 'en quelques années même, ce que la nature opère dans la durée des âges. La chimie, et M. Crookes surtout, nous ont suffisamment prouvé qu'il existait une parenté entre les métaux, assez marquée pour indiquer non seulement la même provenance, mais une Genèse identique.

Ensuite, Messieurs les Savants qui faites fi de la Science et qui riez si bien de l'alchimie et des alchimistes, comment se fait-il qu'un de vos premiers chimistes, l'auteur de La Synthèse chimique, M. Berthelot, tout nourri de leurs travaux, ne peut s'empêcher de reconnaître aux alchimistes une connaissance des plus profondes de la matière ?

Comment se fait-il encore que M. Chevreul, ce savant vénéré, dont la science aussi bien que le grand âge où il a pu arriver, doué jusqu'à son dernier jour de toutes ses facultés, — ce qui a émerveillé notre siècle avec toute sa suffisance, si peu facile à émouvoir pourtant, — comment se fait-il, dis-je, que celui qui fit tant de découvertes si utiles à l'industrie, ait possédé tant d'ouvrages sur l'alchimie ?

La clef du secret de son grand âge ne se trouverait-elle pas dans ces masses de livres, qui, selon vous, ne sont qu'un amas de superstitions aussi insensées, que ridicules ?

Le fait que ce même grand savant, le doyen de la chimie moderne, prit le soin de léguer, après sa mort, les nombreux volumes traitant de cette « fausse science » à la Bibliothèque du Muséum, — est toute une révélation. Nous n'avons pas entendu dire, de plus, que les luminaires de la Science, attachés à ce sanctuaire, aient jeté au panier ces livres sur l'alchimie comme un fatras inutile, rempli, soi-disant, de rêveries fantastiques, engendrées par des cerveaux malades et détraqués.

Nos savants, d'ailleurs, oublient des choses : celle-ci, d'abord, c'est que, n'ayant jamais trouvé la clef du jargon des livres hermétiques, ils n'ont guère le droit de décider si ce « jargon » prêche le faux ou le vrai ; cette autre, ensuite, c'est que la Sagesse n'est certainement pas née avec eux, et ne mourra pas avec nos sages modernes.

Chaque Science, disons-nous, a ses trois aspects ; deux, dans tous les cas : l'objectif et le subjectif. Sous la première division, nous pourrons classer les transmutations alchimiques, avec ou sans la poudre de projection ; sous la seconde, les spéculations de la nature mentale. Sous la troisième est caché un sens de la plus haute spiritualité. Or, comme les symboles des deux premières sont identiques de forme, ayant en plus, ainsi que j'ai cherché à le démontrer dans La Doctrine Secrète, — sept interprétations, selon que l'on veut 'en connaître le sens appliqué à l'un des domaines de la nature physique, psychique, ou exclusivement spirituelle, — on comprendra facilement qu'il n'est donné qu'aux grands initiés d'interpréter, correctement, le jargon des philosophes hermétiques. Et encore ! Comme il existe plus de faux traités alchimiques en Europe que de vrais, Hermès lui-même y perdrait son latin. Qui ne sait par exemple qu'une certaine série de formules peuvent trouver leur application concrète d'une valeur absolue dans l'alchimie technique, tout en différant entièrement de sens, lorsque ce même symbole est employé pour rendre une idée appartenant au domaine psychologique ? Comme le dit fort bien notre feu frère Kenneth MacKenzie, en parlant des Sciences Hermétiques :

« ... pour l'Alchimiste praticien, dont l'objet était la production d'or au moyen des lois spéciales de son art, l'évolution d'une philosophie mystique était d'importance secondaire, cet art pouvant être poursuivi sans aucune relation directe avec un système quelconque de théosophie ; tandis que le Sage qui s'était élevé à un plan supérieur de contemplation métaphysique, rejetait tout naturellement la partie simplement matérielle de ces études, la trouvant au-dessous de ses aspirations. » (2)

Il devient ainsi évident que les symboles pris pour guides, lorsqu'il s'agissait de la transmutation des métaux, ont bien peu à faire avec les méthodes que nous appelons maintenant chimiques. Une question, d'ailleurs : — Qui de nos plus grands savants oserait traiter d'imposteurs des hommes tels, que les Paracelse, les Van Helmont, tes Roger, les Bacon, les Boerhaave et tant d'autres Alchimistes illustres ?

Or, tandis que Messieurs les Académiciens font fi de la Cabale comme de l'Alchimie (tout en puisant dans cette dernière leurs inspirations et leurs meilleures découvertes), les cabalistes et occultistes Européens, en général, commencent à persécuter sous main les Scien­ces secrètes de l'Orient. En effet, la Sagesse Orientale n'existe pas pour nos Sages de l'Occident ; elle est morte avec les trois mages. Cependant, l'alchimie qui, si l'on cherche bien, se trouvera à la base de toute science occulte, — l'alchimie, disons-nous, leur vient de l'extrême Orient. Il en est qui prétendent qu'elle n'est que l'évolution posthume de la magie des Chaldéens. Nous tâcherons ; de prouver que cette dernière ne fut que l'héritière de l'Aichimie antédiluvienne, d'abord, de l'Alchimie égyptienne, ensuite. — Cherchez son berceau dans l'antiquité la plus reculée, nous dit Olaus Borrichius [Ole Borch, 1626-1690], qui en savait long sur ce sujet.

À quelle époque remonte, l'origine de l'Alchimie ? Aucun écrivain moderne ne peut nous le dire au juste. Quelques-uns donnent à son premier adepte le nom d'Adam ; d'autres l'attribuent à l'indiscrétion « des fils de Dieu, lesquels, voyant que les filles des hommes étaient belles, en prirent pour leurs femmes ». [Genèse. VI, 2].

Moïse et Salomon sont des adeptes tardifs dans, la science, car ils furent précédés par Abraham, qui fut à son tour précédé dans la Science des Sciences par Hermès. Avicenna ne nous dit-il pas que la Tabula Smaragdina [Table d’émeraude], — le traité le plus vieux qui existe sur l'Alchimie, — fut trouvé sur le corps d'Hermès enseveli depuis des siècles, à Hébron, par Sarah, la femme d'Abraham ? Mais « Hermès » n'a jamais été le nom d'un homme ; — c'est un nom générique, comme celui de Néo-Platonicien, au temps jadis, ou de « Théosophe » aujourd'hui. Que sait-on, en effet sur Hermès Trismégiste « trois fois le plus grand » ? Moins que sur Abraham, sa femme Sarah et sa concubine Agar, que saint Paul déclare être une allégorie (3). Hermès était déjà identifié avec le Thoth égyptien, du temps de Platon. Mais le mot thoth ne veut pas seulement dire « Intelligence », il veut dire aussi « assemblée » et école. Thoth Hermès, en effet, n'est que la personnification de la voix (ou enseignement sacré) de la caste sacerdotale d'Égypte, c'est-à-dire de la voix des Grands Hiérophantes. Et, dirons-nous, s'il en est ainsi, à quelle époque préhistorique a commencé la hiérarchie des prêtres initiés dans le pays de Chemi ? Même résolue, cette question ne nous mènerait pas encore au bout de nos problèmes. Car la vieille Chine, non moins que la vieille Égypte, se prétend la patrie de l'Alkahest et de l'alchimie physique et transcendantale ; et la Chine pourrait bien avoir raison. Un missionnaire, vieux résident de Pékin, William A. P. Martin, la déclare « le berceau de l'Alchimie ». Berceau n’est peut-être pas tout à fait le mot, mais il est certain que l'Empire Céleste aurait le droit de se mettre sur les, rangs parmi les plus vieilles écoles des Sciences occultes. En tout cas, c'est de la Chine que l'Alchimie a pénétré en Europe, comme nous allons le prouver.

En attendant, le lecteur a le choix, car un autre pieux missionnaire, Hood, nous assure formellement que c’est au jardin « planté en Héden du côté de l'Orient », que l'Alchimie est née. À l'en croire, elle est l'invention de Satan, qui tenta Eve sous la forme du Serpent ; mais il oublia de prendre patente ; et le brave homme nous le prouve par le nom même. Le mot hébreu, pour Serpent, est Nahash, au pluriel Nahashim. C'est de la dernière syllabe, shim, comme l'on voit, que les mots « chimie » et Alchimie ont été dérivés. N'est-ce pas clair comme le jour et établi d'après les règles les plus sévères de la philologie moderne ?

Passons à nos preuves cependant.

Les premières autorités sur les ; sciences archaïques, — William Godwin, entre autres, — nous démontrent, preuves à l'appui, que, quoique l'Alchimie ait été fort cultivée presque par tous les peuples ! de l'antiquité, longtemps avant notre ère, les Grecs n'ont commencé à l'étudier qu'après l'ère chrétienne, et qu'elle ne tomba dans le domaine public que fort tard. Il est bien entendu ici qu'il ne s'agit que des ; Grecs laïcs, les non initiés. Car les adeptes des temples Helléniques de la Magna Graecia l'ont connue depuis les jours des Argonautes. L'origine de l'Alchimie, en Grèce, date donc de cette époque, comme le récit allégorique de la « Toison d'Or » nous en fournit fort bien la démonstration.

En effet, on n'a qu'à lire ce que dit Suidas, dans son Lexicon, à propos de l'expédition de Jason, trop connue pour être racontée ici :

« Δέρας deras, la toison d'or, que Jason et les Argonautes après un voyage sur la mer Noire en Colchide enlevèrent ensemble avec Médée, la fille d'Aeétés, roi d'Aea. Seulement ce qu'ils enlevèrent n'était point ce que les poètes prétendent, mais bien un traité écrit sur une peau (δέρμασι), qui apprenait comment l'or pouvait être fabriqué par des moyens chimiques. Les contemporains appelèrent cette peau de bélier la toison d'or, probablement à cause de la grande valeur des instructions qu'elle contenait. »

Ceci est un peu plus clair et bien plus probable que les divagations érudites de nos mythologues modernes (4), car rappelons-nous que la Colchide des Grecs est l'Imérétie moderne sur la mer Noire ; que le Rion, la grande rivière qui traverse ce pays, est le Pharsis des anciens, lequel charrie des parcelles d'or encore aujourd'hui, et que les traditions des peuples indigènes qui habitent les côtes de la Mer Noire, — tels que les Mingréliens, les Abhaziens et les Imérétiens, — sont toutes pleines de cette vieille légende de la toison d'or. Leurs ancêtres, disent-ils, ont été tous des « faiseurs d'or », c'est-à-dire ayant possédé le secret de la transmutation qui s'appelle aujourd'hui l'Alchimie.

Toujours est-il que, sauf leurs initiés, les Grecs sont restés ignorants des sciences hermétiques jusqu'aux jours des Néo-Platoniciens (fin du IVème siècle et Vème siècle), et qu'ils ne savaient rien de la vraie Alchimie des anciens Égyptiens, dont les secrets ne couraient certainement pas les rues. En effet, dans le IIIème siècle de l'ère chrétienne, l'empereur Dioclétien publiait son fameux édit, ordonnant la recherche la plus minutieuse en Égypte de tous les livres traitant de la fabrication de l'or, et il en était fait un auto-da-fé public. Après cela, il ne resta plus un seul ouvrage d'Alchimie, sur la surface de la terre des Pharaons, nous dit W. Godwin, et pendant deux siècles on n'en entendit plus parler. Il aurait pu ajouter qu'il restait suffisamment de pareils ouvrages dans l'intérieur de la terre, sous la forme de papyrus ensevelis avec les momies dix fois millénaires. Le tout, c'est de savoir reconnaître un traité sur l'Alchimie sous la forme d'un conte de fée, semblable à celui de la toison d'or, ou d'un « roman » du temps des premiers Pharaons.

Mais ce n'est pas la sagesse secrète enfouie sous l'allégorie des papyrus qui introduisit l'Alchimie, ni les sciences hermétiques, en Europe.

L'histoire nous apprend que l'Alchimie était cultivée, en Chine, plus de seize siècles avant notre ère, et que jamais elle n'avait été plus florissante qu'à l'époque des premiers siècles du Christianisme. Or, c'est vers la fin du IVème siècle, et lorsque l'Orient ouvrait ses portes au commerce avec les races latines, que l'Alchimie pénétra, encore une fois, en Europe. Byzance et Alexandrie, les deux principaux centres de ce commerce, furent subitement inondés de traités sur la transmutation, alors que l'on savait que l'Égypte n'en possédait plus un seul. D'où vinrent donc ces traités pleins de recettes pour faire de l'or et prolonger la vie humaine ? Ce n'est certes pas des sanctuaires d'Égypte, puisque ces traités égyptiens n'existaient plus, — Nous affirmons que la plupart n'étaient que des interprétations plus ou moins correctes des histoires allégoriques des Dragons verts, bleus et jaunes, et des tigres roses, symboles alchimiques des Chinois.

Tous les traités que l'on trouve maintenant dans les bibliothèques publiques et les Musées d'Europe ne sont que les hypothèses risquées de certains mystiques de tous les âges, restés à mi-chemin de la grande Initiation. Or il n'y a qu'à comparer quelques uns des traités dits « hermétiques » avec ceux qui ont été apportés de la Chine dernièrement, pour reconnaître que Thoth-Hermès, ou plutôt la science de ce nom, est innocente de tout cela. Et il en résulte que tout ce que l'on sut sur l'Alchimie, au moyen âge et de là au XIXème siècle, a été importé en Europe de la Chine et transformé ensuite en écrits hermétiques. La plupart de ces écrits ont été fabriqués par les Grecs et les Arabes, dans les VIIIème et IXème siècles, refabriqués au moyen âge, et restent incompris au XIXème. Les Sarrazins, dont la plus fameuse école d'Alchimie se trouvait à Bagdad, tout en apportant avec eux des traditions plus anciennes, en avaient perdu le secret eux-mêmes. Le grand Geber mérite plutôt le titre de Père de la Chimie moderne que celui de l'Alchimie hermétique, quoique ce soit à lui qu'on attribue l'importation de la Science Alchimique en Europe.

La clef des secrets de Thoth-Hermès gît bien ensevelie dans les cryptes initiatiques du vieil Orient seul, depuis l'acte de vandalisme commis par Dioclé­tien.

Comparons donc le système chinois avec celui que l'on nomme les Sciences Hermétiques.

  1. Le double but poursuivi dans les deux écoles est identique : la création de l'or, le rajeunissement et le prolongement de la vie humaine au moyen du menstruum universale ou lapis philosophorum. Le troisième objet, ou le vrai sens de la « transmu­tation », ayant été complètement négligé par les adeptes chrétiens, satisfaits qu'ils étaient de leur croyance religieuse dans l'immortalité de l'âme, n'a jamais été bien compris par les adhérents des vieux alchimistes. Aujourd'hui, moitié par négligence, moitié par désué­tude, il est complètement rayé du catalogue du summum bonum poursuivi par les Alchimistes des pays chrétiens. Ce n'est cependant que ce dernier objet qui intéresse les vrais alchimistes orientaux. Tous les Adeptes initiés, méprisant l'or et ayant une profonde indifférence pour la vie, font peu de cas du double but de l'alchimie.
  2. Ces écoles reconnaissent toutes deux l'existence de deux élixirs, le grand et le petit. L'usage de ce dernier sur le plan physique s'appliquait à la transmutation des métaux et à la restitution de la jeunesse. Le grand « Élixir », qui n'était élixir que symboliquement, conférait le plus grand trésor de tous : l'immortalité consciente de l'Esprit, le Nirvâna à travers les cycles qui est le précurseur de PARANIRVANA, l'identification absolue avec l'Essence UNE.
  3. Les principes à la base des deux systèmes sont aussi identiques, à savoir : la nature composite des métaux et leur végétation émanant d'un même germe séminal. La lettre tsing, dans les caractères chinois, qui indique « germe » et t'ai « matrice », que l'on retrouve constamment dans les ouvrages chinois sur l'alchimie (5) sont les ancêtres des mêmes mots que l'on rencontre, à chaque pas, dans les traités sur l'alchimie des Hermétistes.
  4. Le mercure et le plomb, le mercure et le soufre, sont employés en Orient comme dans l'Occident, et, ajoutés à tant d'autres ingrédients en commun, nous trouvons que les deux écoles de l'alchimie, les acceptaient sous un triple sens. — C'est ce troisième sens qui échappe aux alchimistes européens.
  5. Les alchimistes de ces deux pays acceptent également la doctrine du cycle des transformations, pendant lequel les métaux précieux retournent à leur élément basique.
  6. L'alchimie des deux Écoles est intimement liée à l'astrologie et à la magie.
  7. Finalement toutes les deux font usage d'une phraséologie extravagante, ainsi que le remarque l'auteur des Études sur l'Alchimie en Chine (6), lequel trouve que le langage des alchimistes européens, qui diffère si totalement de celui de toutes les autres sciences Occidentales, mais imite parfaitement, dans son jargon métaphorique, celui des peuples de l'extrême Orient, est une excellente preuve que l'alchimie en Europe a eu sa provenance de l'extrême Orient.

Et quand nous affirmons que l'alchimie est intimement liée à la magie et à l'astrologie, qu'on ne se récrie pas. Le mot magie est un vieux terme persan qui signifie le savoir embrassant toutes les sciences physiques ou métaphysiques qui furent cultivées jadis. Les classes savantes sacerdotales des Chaldéens enseignaient la magie, d'où naquirent le magisme et le gnosticisme. N'appelle-t-on pas Abraham un « Chaldéen » ? Or, c'est Josèphe, un pieux juif, qui, parlant du patriarche, dit qu'il enseignait la mathématique ou la science ésotérique en Égypte, la science des astres y inclus. Un professeur du magisme était nécessairement astrologue.

Mais on aurait grand tort de confondre l'alchimie du moyen âge avec l'alchimie antédiluvienne. Telle qu'elle est connue maintenant elle a trois agents principaux : la pierre philosophale, servant à la trans­mutation des métaux ; l'Alkahest, ou le dissolvant universel ; et l'élixir vitae, dont la propriété était de prolonger la vie humaine indéfiniment. Mais, ni les vrais philosophes, ni les Initiés ne tenaient compte des deux derniers. Les trois agents alchimiques ne sont devenus, à l'instar de la Trinité, une et indivisible, trois agents distincts que lorsque la science tomba dans le domaine de l'égoïsme humain. Tandis que la classe sacerdotale, avide et ambitieuse, anthropomorphisait l'Unité spirituelle et absolue, en la divisant en trois personnes, la classe des faux mystiques séparait la Force divine du kriyasakti universel et en faisait trois agents. Dans sa Magie naturelle, Giambattista della Porta le dit fort :

« Je ne promets ni montagnes d'or, ni la pierre philosophale ... ni encore cette liqueur d'or qui rend celui qui en boit immortel... Tout cela n'est que rêverie ; car le monde étant muable et sujet aux changements, tout ce qu'il produit doit être détruit. »

Geber, le grand alchimiste arabe, est encore plus explicite. Il semble avoir écrit les remarques que nous traduisons, avec un œil prophétique pour l'avenir :

« Si nous vous avons caché quelque chose, ô fils de la science, ne vous en étonnez pas ; car nous ne l'avons pas caché à vous ; nous avons seulement usé, pour en parler, d'un langage destiné à voiler la vérité aux méchants, afin que les hommes injustes et vils ne la comprennent pas. Mais vous, fils de la Vérité, cherchez et vous trouverez ce don, le plus précieux de ceux qui vous sont réservés. Vous, fils de la folie, de l'impiété et des œuvres profanes, abstenez-vous de chercher à pénétrer les secrets de cette science ; car elle vous détruirait en vous précipitant, couverts de mépris, dans la plus profonde misère » (7).

Voyons encore ce que quelques autres auteurs nous ont révélé à ce sujet. Etant arrivés à croire (ce qui est une erreur) que l'alchimie n'était, après tout, qu'une philosophie toute métaphysique au lieu d'une science physique, ils déclarèrent que la transmutation extraordinaire des vils métaux en or n'était que l'expression figurée de la transformation de l'homme, le débarrassant de ses maux héréditaires et de ses infirmités pour atteindre à un état régénéré, qui faisait de lui une nature divine.

En effet, c'est la synthèse de l'alchimie transcendantale, et son but principal ; mais ce but ne représente pas encore tous les objets de cette science. — Aristote, en disant à Alexandre que « la pierre philosophale n'est pas une pierre du tout ; qu'elle est dans chaque homme, partout, en toute saison, et s'appelle le but final de tous les philosophes », — Aristote se trompait dans sa première proposition, et avait raison quant à la seconde. Dans le domaine physique, le secret de l'Alkahest produit un ingrédient qu'on nomme la pierre philosophale ; mais, pour ceux qui ne tiennent pas à l'or qui périt, l'alkahest, comme nous le dit le professeur Wilder (8) « n'est que l'al-geist, l'esprit divin, qui dissout la grosse matière, afin que les éléments non sanctifiés puissent être détruits ... » L'élixir vitae ne serait donc que l'eau de la vie, qui, comme l'exprime Godwin « est une médecine universelle, ayant la propriété de renouveler la jeunesse de l'homme et de le faire vivre pour toujours ».

Le docteur Hermann Kopp, en Allemagne, publia une Gcschichte der Chemie il y a une quarantaine d'années. Parlant de l'alchimie, envisagée dans son caractère spécial de précurseur de la chimie moderne, le docteur allemand emploie une expression très signi­ficative et que le Pythagoricien et le Platoniste comprendraient immédiatement : « Si, dit-il, sous le terme monde, le microcosme que l'homme représente est sous-entendu, alors l'interprétation des écrits des alchimistes devient aisée ».

Irénéus Philalethes déclare que :

« ... la pierre philosophale est la représentante du grand Univers (ou macrocosme) et possède toutes les vertus du grand système, comprises et collectionnées dans le petit système. Ce dernier a une vertu magnétique qui attire sa pareille qui gît dans l'univers. C'est la vertu céleste répandue universellement dans toute la création, mais épitomisée dans son petit abrégé (l'homme). »

Écoutez ce que dit Alipili dans un de ses ouvrages traduits :

« Celui qui a la connaissance du microcosme ne peut rester longtemps ignorant de celle du macrocosme. C'est pourquoi les Égyptiens, les zélés investigateurs de la nature, disaient si souvent : « Homme CONNAIS-TOI ». Mais leurs disciples bornés, les Grecs, prirent cet adage en un sens allégorique, et dans leur ignorance l'inscrivirent dans leurs temples. Mais, je te le déclare, qui que tu sois, qui désires plonger dans les profon­deurs de la nature, si, ce que tu cherches, tu ne le trouves pas en toi-même, tu ne le trouveras jamais au dehors. Celui qui ambitionne la première place dans les rangs des étudiants de la nature ne trouvera jamais un champ d'étude plus vaste ou meilleur que lui-même. Or, suivant en ceci l'exemple des Égyptiens, et d'accord avec la vérité qui m'a été démontrée par l'expérience, c'est à haute voix et du plus profond de mon âme que je répète les paroles mêmes des Égyptiens : « Oh ! Homme, connais-toi toi-même ; car le trésor des trésors est enseveli en toi ! ».

Irénéus Philalethes Cosmopolita, alchimiste anglais et philosophe hermétique, écrivait, en 1669, faisant allusion à la persécution dont la philosophie était l'objet :

Beaucoup de ceux qui sont étrangers à l'art, croient que, pour obtenir la jouissance, on doit faire telle ou telle chose ; ainsi que tant d'autres, nous l'avons cru aussi ; mais étant devenus, à cause du grand péril que nous courons, plus pru­dents et moins ambitieux des trois biens [offerts par l'Alchimie], nous avons choisi le seul infaillible et le plus secret... [Eyraeneus Philaletha Cosmopolita, Secrets Revealed, etc., Ch. 13, p. 33, voir Blavatsky Collective Writings, XI-p.519]

Et ils étaient bien avisés, les alchimistes. Car, à une époque où, pour une légère différence d'opinion en matière religieuse hommes et femmes étaient traités d'infidèles, mis hors la loi et proscrits ; où la science était stigmatisée et appelée sorcellerie, il était tout naturel, nous dit le professeur A. Wilder,

« ... que des hommes qui cultivaient des idées hors ligne inventassent un langage symbolique et des moyens de commu­nication entre eux, tout en restant inconnus aux adversaires qui avaient soif de leur sang. »

L'auteur nous rappelle l'allégorie hindoue de Krishna, « commandant à sa mère adoptive de lui regarder dans la bouche. Elle le fit et elle y vit l'univers entier ». Ceci se rapporte directement à l'enseignement kabbalistique affirmant que le microcosme n'est que le reflet fidèle du macrocosme, — la copie photographique, pour qui sait comprendre. Voici pourquoi Cornelius Agrippa, le plus généralement connu peut-être des alchimistes, nous dit :

« Il est une chose créée, le sujet de l'étonnement, au ciel comme sur la terre. C'est un composé des règnes animal, végétal et minéral ; on la trouve partout, quoiqu'elle soit connue d'un très petit nombre d'hommes, et qu'elle ne soit appelée de son vrai nom par personne, car elle est enfouie dans des nombres, des figures et des énigmes, sans quoi ni l'alchimie ni la magie naturelle ne pourraient jamais atteindre à sa perfection. »

L'allusion devient encore plus claire, si on lit un certain passage publié dans l'Encheiridion des Alchimistes, en 1672 :

« Or, je veux rendre manifeste à tes yeux, dans ce discours, la condition naturelle de la pierre des philosophes, enveloppée de son triple vêtement, cette pierre de richesse et de charité qui contient tous les secrets et qui est un mystère divin, dont la nature sublime n'a pas sa pareille dans le monde. Observe donc bien ce que je te dis là, et souviens-toi qu'elle a un triple appareil, à savoir : le corps, l'âme et l'esprit. »

En d'autres termes cette pierre contient : le secret de la transmutation des métaux, celui de l'élixir de longue vie et de l'immortalité consciente.

C’est ce dernier secret que les anciens philosophes se plaisaient à découvrir, laissant aux petits philosophes, aux faux nez modernes, le soin de se le casser sur les deux premiers. C'est le Verbe ou le « nom ineffable » dont Moïse disait qu'il n'était nul besoin de l'envoyer quérir par des messagers, « car le Verbe est fort proche de toi ; il est dans ta bouche et dans ton cœur ».

C'est ce que dit aussi, en d'autres termes, Philaletha, l'alchimiste anglais :

« Dans le monde nos écrits seront comme un couteau à double tranchant ; quelques-uns s'en serviront pour ciseler des objets d'art, d'autres ne parviendront qu'à se couper les doigts. Cependant, ce n'est pas nous qui sommes à blâmer, puisque nous prévenons sérieusement tous ceux qui s'essaient à l'œuvre, qu'ils entreprennent là une pièce de philosophie la plus élevée dans la nature. Et cela, que nous écrivions en anglais, nos écrits resteront du grec pour quelques-uns, qui néanmoins persisteront à croire qu'ils nous ont bien compris, tandis qu'ils dénaturent le sens de ce que nous enseignons, de la manière la plus perverse : car peut-on s'imaginer que ceux qui sont des sots dans la nature puissent devenir des sages pour avoir lu des livres, lorsque ces derniers ne sont que les témoins de la nature ? »

Espagnet avertit ses lecteurs dans le même sens. Il supplie « les amants de la nature », de ne lire que peu d'auteurs et seulement ceux qui sont reconnus comme des écrivains dont la véracité et l'intelligence sont au-dessus du soupçon. Que le lecteur comprenne vite ce qui n'est qu'effleuré par l'auteur, surtout lorsqu'il s'agit de noms mystiques et d'opérations secrètes ; car, ajoute-t-il, la vérité gît dans l'obscurité ; les philosophes (Hermétiques), trompant le plus lorsqu'ils semblent écrire le plus clairement, et ne divulguant jamais plus de secrets qu'alors qu'ils s'expriment de la manière la plus obscure.

La vérité ne peut être donnée au public ; moins encore aujourd'hui qu'au jour où les apôtres recevaient le conseil de ne pas jeter leurs perles devant les pourceaux. — Tous ces fragments que nous venons de citer sont donc autant de preuves de ce que nous avançons. En dehors des écoles d'adeptes presque inabordables pour les Occidentaux, il n'existe point, dans l'Univers entier, — en Europe moins que partout ailleurs, — un seul livre sur les sciences occultes, l'alchimie, surtout, qui soit écrit en langage clair et précis, ou qui offre au public un système ou une méthode à suivre comme dans les sciences physiques. Tout traité venant d'un initié ou même d'un adepte, ancien ou moderne, ne pouvant révéler le tout se bornera à jeter la lumière sur certains problèmes qui pourraient être révélés, au besoin, à ceux qui méritent de savoir, tout en restant voilés pour ceux qui sont indignes de recevoir la vérité, car ils en abuseraient. Donc celui qui, tout en se plaignant de l'obscurité et de la confusion qui semblent régner dans les écrits des disciples de l'école d'Orient, opposerait à ces derniers les ouvrages, soit du moyen âge, soit modernes, qui semblent écrits avec clarté, ne prouverait que de deux choses l'une : ou il trompe son public, en se trompant lui-même ; ou bien il fait de la réclame pour le charlatanisme moderne, tout en sachant qu'il trompe ses lecteurs. Il est facile de trouver quelques ouvrages semi modernes, écrits avec précision et méthode, mais ne donnant que les hypothèses personnelles de l'auteur, c'est-à-dire il ayant de valeur que pour ceux qui ne savent absolument rien de la vraie science occulte. On commence à faire grand cas d'Éliphas Lévi, qui seul en savait, en vérité, plus peut-être que tous nos grands mages européens de 1889, réunis ensemble. Mais, une fois qu'on aura lu, relu et appris par cœur la demi-­douzaine de volumes de l'abbé Louis Constant, de combien sera-t-on avancé dans les sciences occultes pratiques, ou même dans les théories des kabalistes ? Son style est poétique et charmant ; ses paradoxes, — et presque chaque phrase dans ses volumes en est un, — sont d'un esprit tout français. Mais, lorsqu'on les aura appris à pouvoir les réciter de mémoire d'un bout à l'autre qu'auront-ils enseigné, ces volumes, je le demande ? Rien, absolument rien, — sauf le français peut-être. Nous connaissons plusieurs des élèves du grand mage moderne, en Angleterre, en France et en Allemagne, — tous des gens sérieux, d'une volonté inébranlable et dont plusieurs ont sacrifié des années à ces études. Un de ses disciples lui avait fait une rente viagère, pendant plus de dix ans, lui payant en plus 100 francs par lettre, pendant ses absences forcées. Cette personne, au bout de dix ans, en savait moins sur la magie et la kabbale qu'un chéla de dix ans, chez un astrologue indien ! Nous avons ces lettres sur la magie, en plusieurs volumes manuscrits, dans la bibliothèque d'Adyar, en français et traduits en anglais, et nous défions les admirateurs d'Eliphas Lévi de nous nommer une seule personne qui serait devenue un occultiste, même en théorie, en suivant l'enseignement du mage français. — Pourquoi, puisqu'il est évident qu'il avait eu ces secrets d'un initié ? Simplement parce qu'il n'avait jamais eu le droit d'initier à son tour. Ceux qui savent quelque chose des sciences occultes nous comprendront ; les prétendants nous contrediront et ne nous en haïront que davantage pour ces dures vérités.

Les sciences occultes, ou plutôt la clef qui seule peut expliquer leur jargon et leurs symboles ne peut être divulguée ; — semblable au Sphinx qui meurt au moment où l'énigme de son être est devinée par un Œdipe, elles ne sont occultes que tant qu'elles restent inconnues au mortel non initié. Ensuite elles ne se vendent pas, et ne peuvent être achetées. Un Rose-croix devient, « il n'est pas fait », dit un vieil adage des philosophes hermétiques, auquel les occultistes ajoutent : « La science des dieux s'acquiert par violence ; elle est conquise mais ne se donne pas ». C'est justement ce que voulait dire l'auteur des Actes des Apôtres [VIII, 20], lorsqu'il a écrit la réponse de Pierre à Simon le Magicien : « que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s'acquérait avec de l'argent ». Le savoir occulte ne doit servir ni à faire de l'argent, ni à aucun égoïste, pas même à la vanité personnelle.

Allons plus loin, et disons-le tout de suite. — À moins d'un cas exceptionnel où l'or servirait à sauver toute une nation, l'acte même de la transmutation, où l'idée d'acquisition de richesse serait le seul motif, devient de la magie noire. Donc, ni les secrets de la magie ou de l'occultisme, ni ceux de l'alchimie, ne pourront être jamais révélés, durant l'existence de notre race qui adore le veau d'or avec une frénésie toujours croissante.

De quelle valeur pourrait donc être tout ouvrage qui promettrait de nous donner la clef de l'initiation dans l'une ou l'autre de ces deux sciences, quine font en vérité qu'une ?

Nous comprenons fort bien des Adeptes-Initiés, comme l'était Paracelse ou Roger Bacon. Le premier fut un des grands précurseurs de la chimie moderne ; le second celui de la physique. Roger Bacon, dans son Traité sur la Force admirable de l'Art et de la Nature, le démontre bien. Toutes les sciences de nos jours y sont annoncées. Il y parle de poudre à canon et prédit l'usage de la vapeur comme force de propulsion. La presse hydraulique, la cloche de plongeur et le kaléidoscope y sont décrits ; il prophétise l'invention des instruments à voler, construits de telle manière que celui qui est assis au milieu de cet instrument, dans lequel chacun reconnaîtra une variété du ballon moderne, n'a qu'à tourner une machine qui met en mouvement des ailes artificielles, lesquelles commencent immédiatement à battre l'air à l'instar d'oiseaux volants ! Après quoi il défend ses frères, les alchimistes, de l'accusation de se servir d'une cryptographie secrète.

« La raison de ce mystère, parmi les sages de tous les pays, c'est le mépris et la négligence montrés pour les secrets de la sagesse, ces gens ne sachant pas user des choses qui sont les plus excellentes. Même ceux d'entre eux qui peuvent concevoir une idée par rapport à quelque chose d'utile la doivent généra­lement au hasard et à leur bonne fortune, et abusent beaucoup de leur science aux grands détriment et malchance de beaucoup de personnes, de sociétés entières quelquefois. Tout cela prouve que celui qui publie nos secrets est pire qu'un fou, à moins qu'il ne voile bien ce qu'il révèle aux multitudes, et ne le livre que déguisé d'une telle façon que même l'érudit le comprend avec peine... Il y en a parmi nous qui cachent leurs secrets sous une certaine manière d'écrire, n'usant par exemple que des consonnes, de façon que celui qui lit ce genre d'écriture ne puisse en déchiffrer le vrai sens que lorsqu'il connaît la signification des mots [le jargon hermétique] » (9).

Ce genre (de cryptographie) était en usage chez les Juifs, les Chaldéens, les Syriens, les Arabes et même les Grecs, et fort répandu autrefois, particulièrement parmi les Juifs.

Ce qui nous est démontré par les manuscrits hébreux du Vieux Testament, les livres de Moïse ou le Pentateuque, que l'introduction des points masorétiques ont rendu dix fois plus fantastiques. Mais, ainsi que pour la Bible, à qui le Masorah et la ruse des pères de l'Église ont fait dire tout ce qu'ils voulaient, excepté ce qu'elle disait réellement, il en a été de même pour les livres cabalistiques et alchimiques. La clef des deux étant perdue, depuis des siècles, en Europe, la cabale (la bonne cabale du marquis de Mirville, selon l'ex-Rabbin, le chevalier Drach, le pieux et fort catholique hébraïsant) sert, à l'heure qu'il est, de témoin à décharge pour le Nouveau aussi bien que pour le Vieux Testament. Selon les kabalistes modernes, le Zohar est un livre de prophéties des dogmes catholiques de l'Église latine et la pierre fondamentale de l'Évangile ; ce qui pourrait bien avoir du vrai, s'il était admis, en même temps, que dans les Évangiles et la Bible, chaque nom est symbolique comme chaque récit est allégorique, de même que dans toutes les écritures sacrées qui précédèrent le canon chrétien.

Avant de clore cet article qui devient trop long, faisons un résumé rapide de ce que nous avons avancé.

Je ne sais si nos arguments et citations copieuses produiront leur effet sur nos lecteurs en général. Ce dont je suis tout à fait certaine, c’est que sur les cabalistes et les « Maîtres » modernes, notre article produira l'effet du chiffon rouge sur les taureaux dans l'arène : mais il y a beau temps que les cornes les plus pointues ne nous font plus peur. Ces « Maîtres » doivent toute leur science à la lettre morte de la cabale, et aux interprétations fantastiques de quelques mystiques du siècle passé et du siècle présent, — sur les thèmes desquels les « Initiés » des bibliothèques et musées ont fait des variations à leur tour ; aussi les défendront-ils avec bec et ongle. Le public n'y verra que du feu, et c'est celui qui criera le plus fort qui restera vainqueur. Néanmoins, — Magna est veritas et praevalebit.

1. Il est bien avéré que l'alchimie a pénétré en Europe venant de la Chine, et que, tombée dans des mains profanes, l'alchimie (comme l'astrologie) n'est plus la science pure et divine des écoles du Thoth. Hermès Égyptien des premières Dynasties.

2. Il est aussi certain que le Zohar, dont l'Europe et autres pays chrétiens possèdent des fragments, n'est pas le Zohar de Simon ben-Yochaï, mais une compilation de vieilles traditions et d'écrits collectionnés par Moïse de Léon de Guadalajara, au XIIIème siècle ; lequel, selon Mosheim, a suivi en beaucoup de cas les interprétations qui lui furent fournies par les gnostiques chrétiens de la Chaldée et de la Syrie, où il alla les chercher. Le vieux et véritable Zohar ne se trouve en entier que dans le Livre Chaldéen des Nombres, dont il n'existe aujourd'hui que deux ou trois copies incomplètes entre les mains des rabbins initiés. L'un d'eux vécut en Pologne, dans une grande retraite, et il détruisit son exemplaire avant de mourir, en 1817 ; quant à l'autre, le rabbin le plus savant de la Palestine, il émigra de Jaffa, il y a quelques années.

3. Des vrais livres hermétiques, il n'existe que le fragment connu sous le nom de Table Smaragdine, dont nous parlerons tout à l'heure. Tous les écrits compilés sur les livres de Thoth ont été détruits et brûlés, en Égypte, par l'ordre de Dioclétien, au IIIème siècle de notre ère. Tout le reste, — « Pymandre » y inclus, — n'est, dans sa forme présente, que réminiscences, plus ou moins vagues et erronées, de divers auteurs grecs et même latins, qui ne se gênaient pas souvent pour faire passer leurs propres interprétations comme de vrais fragments hermétiques. Et, quand même il en existerait par hasard, ils resteraient aussi incompréhensibles aux « Maîtres » d'aujourd'hui que les livres des alchimistes du moyen-âge. Ceci nous est prouvé par leurs confessions personnelles et fort sincères dont nous venons de citer quelques passages. Nous avons montré leurs raisons pour cela : — (a) leurs mystères étaient trop sacrés pour être profanés par les ignorants, n'étant écrits et expliqués dans leurs traités qu'à l'usage du petit nombre d'adeptes initiés ; et ils étaient trop dangereux dans les mains de ceux qui étaient capables d'en abuser ; — (b) au moyen âge, les précautions devinrent dix fois plus grandes : s'en départir, c'était risquer d'être rôti vivant, à la plus grande gloire de Dieu et de son Église.

4. La clef du jargon des alchimistes, et du vrai sens des symboles et allégories de la cabale, n'existe plus qu'en Orient. N'ayant jamais été retrouvée en Europe, qu'est-ce donc qui sert d'étoile conductrice à nos cabalisites modernes pour reconnaître la vérité dans les œuvres des Alchimistes et le petit nombre de traités écrits par de vrais initiés qui existent dans nos bibliothèques nationales ?

Il résulte de tout cela qu'une fois qu'ils rejettent la main qui, seule, est capable, dans ce siècle, de leur fournir la clef du vieil ésotérisme et de la religion de la Sagesse, — Messieurs les cabalistes, — les « Élus de Dieu », « Prophètes » modernes compris, — jettent au vent leur seule chance d'étudier les vérités primi­tives et d'en profiter.

Ce n'est toujours pas l'école d'Orient qui y perd quelque chose.

Nous nous sommes laissé dire que beaucoup de cabalistes français ont exprimé souvent l'opinion que l'École d'Orient ne pouvait guère valoir quelque chose, se piquer de posséder des secrets inconnus aux occultistes Européens, pour la bonne raison qu'elle admettait des femmes dans ses rangs.

À ceci nous pourrions répondre en répétant une certaine fable rapportée par le « grand patron » de la Loge Maçonnique des, femmes aux États-Unis, (10) le frère Jas. S. Nutt, pour démontrer ce que la femme ferait, si elle n'avait pas pour entrave le mâle, — que ce dernier soit homme ou Dieu :

« Un lion passant près d'un monument qui représentait en relief un homme athlétique et puissant déchirant la gueule d'un lion, dit : — Si la scène représentée eût été exécutée par un lion, les deux personnages eussent changé de rôles ! ».

De même en est-il pour la femme. Lui serait-il permis de représenter les scènes de la vie humaine, elle distribuerait les rôles à rebours. C'est elle la première qui conduisit l'homme vers l'arbre de la science et lui fit connaître le bien et le mal ; et, si on l'eût laissé faire tranquillement ce qu'elle voulait, elle l'eût conduit à l'arbre de la vie et l'eût ainsi rendu immortel.

H. P. Blavatsky.

 Article écrit en français par H. P. Blavatsky et publié dans
La Revue Théosophique oct.-nov.-déc. 1889

Notes :

(1) Philosophie de Sankhya (Kapila).

(2) Royal Masonic Cyclopaedia, p. 310.

(3) Saint Paul l'explique fort clairement ; Sarah représente, selon lui, la « Jérusalem d'en haut » et Agar une « montagne d'Arabie », Sinaï, ayant « rapport à la Jérusalem d'à présent » (Épitre aux Galates, IV, 25-26).

(4) A. de Gubernatis qui trouve (Zoological Mythology, Vol. I, pp. 402-03, .428-32), que, parce qu'en « sanscrit le bélier est appelé mesha or meha, celui qui verse ou qui répand », le bélier à la toison d'or des Grecs doit être, par conséquent « le nuage... faisant de l'eau » (nous remplaçons le verbe original) : et F L. W. Schwartz qui compare la toison du bélier à la nuit orageuse, nous apprend que « le bélier parlant est la voix qui semble sortir du nuage électrique » (Ursprung der Mythologie, p. 219, note 1), nous font rire. Ils sont trop pleins de nuages eux-mêmes, les braves savants, pour que leurs interprétations fantastiques soient jamais acceptées par l'étudiant sérieux. Et cependant Paul Decharme, l'auteur de la Mythologie de la Grèce antique, semble partager ces opinions !

(5) « The Sindy of Alchemy in China », par le Révérend W. A. P. Martin, de Pékin.

(6) Op. cit.

(7) Alchemy, or the Hermetic Philosophy, par Dr. Alexander Wilder.

(8)  Ibid.

(9) [Roger Bacon op. cit., chapter VIII].

(10) Le grand chapitre, ordre de l'Étoile de l'Orient (The Eastern Star) de l'Etat de New York, Conférence et Discours dans le grand chapitre. — La Femme et l'Étoile de l'Orient, 4 avril 1877.


 

« Le voile qui cache le visage de l’avenir est tissé par la main de la Miséricorde » Bulwer Lytton.

Heureuse année à tous ! Cela semble assez facile à dire, et chacun s’attend à ce souhait. Reste à savoir si le vœu, bien qu’énoncé par un cœur sincère, ne se réalisera jamais, même dans un petit nombre de cas. Selon nos données théosophiques, tout homme ou femme est plus ou moins doué d’une potentialité magnétique qui, lorsqu’elle est aidée par une volonté sincère, et surtout intense et indomptable, est le levier magique le plus efficace que la Nature ait placé dans la main de l’homme – pour son bonheur ou son malheur.

Que chaque Théosophe donc, se serve de cette volonté pour envoyer un salut sincère, et un souhait de bonheur pour le Nouvel An, à toute créature vivante sous le soleil – y compris nos ennemis et nos persécuteurs implacables. Essayons d’être surtout bons et miséricordieux envers nos ennemis et persécuteurs, honnêtes ou malhonnêtes, de crainte que certains d’entre nous ne jettent inconsciemment le « mauvais œil » au lieu d’une bénédiction. Un tel effet ne serait que trop aisément atteint, même sans l’aide de la combinaison occulte des deux chiffres 8 et 9 - de l’année disparue, ainsi que de celle qui vient de naître ! Mais formuler un vœu mauvais en face de ces deux chiffres serait tout simplement désastreux !

« Holà ! » entendons-nous certains lecteurs occasionnels s’exclamer. « Voici une nouvelle superstition des maniaques théosophes, voyons cela… »

Vous allez voir, chers critiques aimés ; bien que ce ne soit pas une nouvelle, mais au contraire une très ancienne superstition. Elle était partagée autrefois par tous les César, et les grands de ce Monde qui y croyaient fermement. Ils craignaient le nombre 8, parce que ce dernier implique l’égalité de tous les hommes. De l’unité éternelle, et du nombre sept, du Ciel, des sept planètes, et de la sphère des étoiles fixe, l’ogdoade naquit dans la philosophie arithmétique. Ce fut le premier cube des nombres pairs ; c’est pourquoi on le considérait comme sacré (1).

Dans la philosophie orientale, le nombre huit symbolise l’égalité des unités, l’ordre et la symétrie au ciel, transformés en inégalité et en confusion sur terre par l’égoïsme, le grand rebelle contre les décrets de la Nature.

« Le chiffre 8 ou [le 8 couché de l'infini] indique le mouvement perpétuel et régulier de l’Univers », dit Ragon. Mais s’il est parfait comme nombre cosmique, il est également le symbole du Soi inférieur, de la nature animale de l’homme. C’est pourquoi nous prévoyons que la partie non égoïste de l’humanité aura à souffrir de la combinaison actuelle des chiffres de l’année. Car les chiffres clôturant 1889. Et le neuf était un nombre que les anciens redoutaient par-dessus tout. Pour eux, c’était un symbole de grands changements cosmiques et sociaux, et d’instabilité en général – le triste emblème de la fragilité des choses humaines.

Le chiffre 9 représente la terre sous l’influence d’un principe mauvais ; les Cabalistes soutiennent aussi qu’il symbolise l’acte de la reproduction et de la génération. C'est-à-dire que l’année 1890 se prépare à reproduire tous les maux de son prédécesseur 1889, et à générer pas mal pour son propre compte. Trois fois trois est le grand symbole de l’incorporation, ou de la matérialisation de l’esprit, selon Pythagore – par suite de la matière grossière (2). Toute étendue matérielle, toute ligne circulaire était représentée par le nombre 9, car les anciens philosophes avaient observé ce que les parodies de philosophes de notre siècle n’ont pas vu, ou ont considéré sans importance. Néanmoins, le caractère mauvais naturel de ce nombre, est énorme. Comme ce chiffre est consacré aux sphères, il représente le signe de la circonférence, puisque sa valeur en degrés égale 9 ou 3 + 6 + 0. C’est pourquoi il est aussi le symbole de la tête humaine – surtout de la tête de l’homme moderne moyen, qui souhaite toujours se faire passer pour 9, alors qu’il est à peine 3. En plus, ce 9 béni possède le pouvoir curieux de se reproduire lui-même complètement dans tout multiplication, qu’on le veuille ou non ; c'est-à-dire, que lorsqu’on le multiplie par lui-même, ou par tout autre nombre, ce nombre capricieux et pernicieux donne toujours comme résultat une somme de 9 – un mauvais tour de la nature matérielle qui, elle aussi, se reproduit à la moindre provocation. C’est ainsi qu’on comprend pourquoi les anciens faisaient de 9, le symbole de la Matière, et pourquoi nous, Occultistes modernes, en faisons le symbole du matérialisme de notre âge, le dix-neuvième siècle fatal qui, heureusement, touche à sa fin.

Si cette sagesse antédiluvienne des âges n’arrive pas à pénétrer dans la « circonférence » des « sphères » céphaloïdiennes de nos Savants et Mathématiciens modernes – nous ne savons pas ce qui y pénétrera. L’avenir occulte de 1890 gît caché dans le passé exotérique de 1889, et de ses huit années patronymiques précédentes.

Malheureusement – ou dirons-nous, heureusement – l’homme dans ce cycle obscur, se voit refuser dans l’ensemble, la faculté de prévision. Que nous envisagions dans notre observation mystique, l’homme d’affaires ordinaire, le dépensier, le matérialiste, ou le bigot, le cas est le même. Obligé de confiner son attention aux soucis du jour, l’homme d’affaires imite la fourmi prévoyante en mettant de côté des provisions pour l’hiver de la vieillesse ; tandis que l’élu de la fortune et des illusions karmiques, fait de son mieux pour suivre l’exemple de la cigale qui poursuit son chant et son bourdonnement perpétuels d’été. Le souci égoïste de l’un, et l’insouciance complète de l’autre, font que tous deux négligent, et souvent même oublient complètement, leur devoir sérieux envers la race humaine. Quant aux deux derniers, c'est-à-dire le matérialiste et le bigot, leur devoir envers leurs voisins et leur charité envers tous, commencent par eux-mêmes. La plupart des hommes n’aiment que ceux qui partagent leurs modes de pensée, et ne s’occupent pas de l’avenir des races du monde, ils n’accordent pas une pensée non plus, si cela leur est possible, à la vie post-mortem. Selon leur tempérament psychique respectif, chaque homme s’attend à ce que la mort l’introduise, par des porches d’or, dans un ciel conventionnel, ou par des cavernes sentant le souffre, dans un enfer d’asbeste, à moins que ce ne soit dans un abîme de non-existence. Et pourtant voyez combien tous – sauf les matérialistes – craignent la mort ! N’est-ce pas cette peur qui gît à l’arrière-plan de l’aversion qu’éprouvent certaines gens pour la Théosophie et la Métaphysique ? Mais nul homme, en ce siècle qui se précipite lui-même follement vers sa tombe béante – n’a le temps ou le désir d’accorder plus qu’une pensée fugitive à l’hôte tragique qui, sans exception, nous visitera tous ; pas plus qu’il ne pense à l’avenir !

Peut-être a-t-il raison en ce qui concerne ce dernier. L’avenir gît dans le présent, et tous deux contiennent le passé. Doué d’une intuition occulte très rare, Rohel fait une remarque tout à fait ésotérique lorsqu’il dit que « l’avenir ne vient pas à notre rencontre, mais roule ses eaux en arrière et au-dessus de nos têtes ». Pour l’Occultiste, et le Théosophe ordinaire, l’Avenir et le Passé sont tous deux contenus dans chaque moment de notre vie, par suite, dans l’éternel PRÉSENT. Le passé est un torrent qui roule ses eaux furieuses à nos côtés, qui nous suit constamment à moins d’une seconde d’intervalle, car chaque vague de ce torrent, chacune de ses gouttes d’eau est un événement important ou insignifiant. Pourtant, à peine l’avons-nous rencontré, soit qu’il nous ait apportés de la joie ou de la peine, soit qu’il nous ait élevés ou ébranlés- qu’il est emporté au loin et disparaît derrière nous, pour être tôt ou tard englouti dans la grande Mer de l’Oubli. Il dépend de nous de rendre inexistant pour nous chacun de ces événements, en l’effaçant de notre mémoire ; ou bien de créer de notre passé, de tristes Vautours de Prométhée – ces « oiseaux aux ailes noires, souvenirs incarnés du Passé », qui, dans l’imagination vive de Sala, sont des « roues et des cris sur le lac de Léthé ». Dans le premier cas, nous sommes de vrais philosophes ; dans le second – de timides et lâches soldats de l’armée appelée humanité, et commandée dans la grande bataille de la Vie, par le « Roi Karma ». Heureux sont ses guerriers qui regardent la Mort comme une tendre Mère miséricordieuse. Elle berce ses enfants malades, et les endors dans un doux sommeil sur son sein froid, pour les réveiller un moment plus tard, guéris de tous leurs maux, heureux et dix fois récompensés de tous leurs soupirs et larmes amères. L’oubli Post-mortem, de toute douleur – jusqu’à la plus insignifiante, est la caractéristique la plus heureuse du « paradis » auquel nous croyons. Oui, oublier la souffrance et le chagrin, et se souvenir intensément, bien plus, revivre chaque moment heureux de notre drame terrestre ; et si nul instant heureux n’éclaira jamais notre triste vie, voir se réaliser merveilleusement, tout désir légitime, bien mérité mais non satisfait, que nous n’eûmes jamais, et cela d’une façon aussi vraie que la vie, et intensifiée soixante –dix fois sept fois sept…

Les Chrétiens – ceux du Continent surtout – célèbrent leur Nouvel An avec une pompe spéciale. Ce jour est le Dévachan des enfants et des serviteurs, et chacun est supposé être heureux, depuis les Rois et Reines, jusqu’aux concierges et filles de cuisine. La fête est naturellement purement païenne, comme le sont, à quelques exceptions près, tous nos jours saints. Les chères vieilles coutumes païennes ne sont pas mortes, pas même dans l’Angleterre protestante, quoiqu’ici, on ne considère plus le Nouvel An comme un jour sacré – ce qui est bien dommage. Les présents qu’on appelait dans l’ancienne Rome strenae (actuellement « étrennes » en français) s’offrent encore de nos jours. Les gens se saluent par les mots : Annum novum faustum felicemque tibi, comme autrefois ; les magistrats ne sacrifient plus, il est vrai, un cygne blanc à Jupiter, ni les prêtres un coursier blanc à Janus. Mais les magistrats, les prêtres et tout le monde dévorent encore, en commémoration du cygne et dur coursier, de gros bœufs gras et des dindons aux dîners de Noël et du Nouvel An. Les dattes dorées, les pruneaux et les figues dorées ont passé, des mains de ceux qui, des tribunes, les portaient au Capitole, aux arbres de Noël des enfants. Pourtant, si les Caligula modernes ne reçoivent plus des tas de pièces de cuivre pourtant sur une face la tête de Janus, c’est parce que leur propre effigie remplace sur toutes les monnaies, la tête du dieu, et parce que les mains royales ne touchent plus des pièces de cuivre. La coutume consistant à offrir aux Souverains des strenae n’est pas abolie depuis longtemps en Angleterre. D’Israeli nous raconte dans ses Curiosities of Literature, qu’on trouva dans la garde-robe de la Reine Bess, après sa mort, 3.000 robes provenant de l’impôt de Nouvel An sur ses fidèles sujets, depuis les Ducs jusqu’aux balayeurs. Dans la Rome ancienne le succès d’une affaire en ce jour était considéré de bon augure pour toute l’année. De même aussi il existe encore une croyance semblable dans de nombreux pays chrétiens, et surtout en Russie. Est-ce parce qu’on emploie le houx et le gui à la Noël plutôt qu’au Nouvel An, que le symbole est devenu Chrétien ? La cueillette du gui du chêne sacré le jour de l’An est un vestige des anciens Druides De l’Angleterre païenne. Devenue Chrétienne, elle est restée plus païenne que jamais dans ses coutumes.

Mais il y a plus d’une raison pour que l’Angleterre soit portée à inclure le Nouvel An dans les jours sacrés de ses fêtes Chrétiennes. Le 1er janvier étant le 8e jour après la Noël, est, selon l’histoire profane et ecclésiastique, la fête de la Circoncision du Christ, comme six jours plus tard, se place l’Épiphanie. Et c’est un fait indéniable, connu du monde entier, que bien longtemps avant l’avènement des trois Mages Zoroastriens, avant la Circoncision du Christ, ou même avant sa naissance, le 1er janvier était le début de l’année civile des Romains, et qu’on le fêtait il y a 2.000 ans, comme de nos jours. On a peine à comprendre la raison pour laquelle le Christianisme s’étant servi des Écritures juives, et en même temps de leur curieuse chronologie, n’ait pas trouvé bon d’adopter aussi le Rosh-Hashonah juif (la tête de l’année) au lieu de choisir le Nouvel An païen. Une fois qu’on intitule partout le 1er chapitre de la Genèse « 4004 avant le Christ », le simple bon sens aurait dû suggérer la nécessité de donner la préférence au calendrier du Talmud, plutôt qu’à celui de la Rome païenne. Tout semblait inviter l’Eglise à agir de la sorte. Sur l’autorité indéniable de la révélation, la tradition des Rabbins nous affirme que ce fut le 1er jour du mois Tisri, que le Seigneur Dieu créa le monde – il y a exactement 5.848 ans. Puis, il y a cet autre fait historique de la création de notre père Adam accomplie également le premier jour de Tisri – un an plus tard. Tout cela, est très important, éminemment suggestif, et souligne avec force notre ingratitude occidentale proverbiale. En outre, si nous pouvons nous permettre de le dire, c’est dangereux, car ce premier jour de Tisri est aussi appelé « Yom Haddin », le Jour du Jugement. L’El Shaddai, le Tout-Puissant, est plus actif que le « Père » des Chrétiens. Ce dernier ne nous jugera qu’après la destruction de l’Univers, au Grand Jour où seront séparés les Boucs et les Agneaux, attendant leur bonheur ou leur damnation éternels. Mais El Shaddai, nous disent les Rabbins, rend son jugement à chaque anniversaire de la création du monde, c'est-à-dire lors de chaque nouveau Jour de l’An. Entouré de ses archanges, le Dieu de Miséricorde a devant lui le livre astro-sidéral où sont inscrits les noms de tout homme, femme et enfant, qui Lui sont lus à haute voix ; et dans les Annales de ce livre sont notées aussi les moindres pensées et actions de tous les êtres humains (à moins que ce ne soit que des Juifs ?). Si ces bonnes actions dépassent le nombre de ses actes mauvais, le mortel dont on lit le nom, vivra toute l’année. Le Seigneur lui destine quelque Pharaon Chrétien, et le lui remet entre les mains pour qu’il le tonde. Mais si les mauvaises actions sont plus nombreuses que les bonnes, alors malheur au coupable, il est aussitôt condamné à souffrir la peine de mort au cours de l’année, et il est envoyé à Sheol.

Ceci semble impliquer que les Juifs considèrent le don de la vie comme une chose vraiment précieuse. Les Chrétiens tiennent autant à leur vie que les Juifs, et tous deux sont généralement épouvantés quand ils voient arriver la mort. On n’a jamais bien compris pourquoi il en est ainsi. En vérité, c’est plutôt un maigre compliment adressé au Créateur, car il suggère l’idée qu’aucun Chrétien ne tient particulièrement à se trouver face à face avec la Gloire Inexprimable du « Père ». Chers enfants aimants !

Un pieux Catholique romain nous a assuré, un jour, que c’était une erreur, et que cette crainte devait être attribuée à un respectueux effroi. En outre, il essayait de convaincre ses auditeurs que la Sainte Inquisition avait brûlé les « hérétiques » par pure bonté-chrétienne. On les empêchait ainsi de commettre du mal terrestre, disait-il, car notre Mère l’Eglise savait bien que Dieu prendrait mieux soin des victimes rôties, que n’aurait pu le faire aucune autorité mortelle, lorsqu’elles étaient crues et vivantes ! C’était peut-être une conception erronée de la question, mais elle était présentée cependant en toute charité chrétienne.

Nous avons entendu une version moins charitable de la raison réelle qui faisait brûler les hérétiques, et tous ceux dont l’Église était décidée à se débarrasser ; et si on compare cette raison à la doctrine calviniste de la prédestination à la béatitude ou à la damnation éternelle, celle-ci apparaît encore sous une teinte rose. On dit que dans les archives secrètes du Vatican, il est expliqué que la combustion du dernier atome de chair après avoir brisé tous les os en petits fragments, avait un bien déterminé. Il visait à empêcher « l’ennemi de l’Église » de prendre part au dernier acte du drame du monde, tel que le conçoit la théologie – c'est-à-dire à « la Résurrection des Mort » ou de tout ce qui fut chair, au grand Jour du Jugement. Comme de nos jours encore, l’Eglise s’oppose à la crémation pour le même principe – la crainte de voir un « Dormeur » incinéré incapable de rassembler à temps, lorsqu’il se réveillera au son de la trompette de l’ange, ses membres dispersés – la raison que l’on donne de l’auto da fé semble assez raisonnable et probable. La mer rendra les morts qu’elle renferme et la mort et l’enfer délivreront leurs morts (voir l’Apocalypse XX, 13) ; mais on n’accorde pas au feu terrestre une générosité aussi large, pas plus qu’on ne le revêt des caractéristiques propres à l’asbeste, dont on gratifie l’orthodoxe feu de l’enfer. Une fois que le corps est incinéré, il est annihilé en ce qui concerne la dernière résurrection des morts. Si la raison occulte des autos da fé de l’Inquisition repose sur un fait – et personnellement nous n’en avons pas le moindre doute, considérant l’autorité qui nous a donné cette raison – la Sainte Inquisition et les Papes n’ont rien à reprocher à la doctrine Protestante de la Prédestination. Celle-ci, comme en témoigne l’Apocalypse, donne au moins quelque chance aux « Damnés » que l’enfer libère à la dernière heure, et qui peuvent ainsi obtenir leur pardon. Tandis que si les choses se passent dans la nature, comme la théologie de Rome l’a décrété, les pauvres « Hérétiques » se trouveront plus mal en point que n’importe quel « damné ». Une question naturelle se pose : Lequel des deux, du Dieu des Calvinistes ou du Dieu des Jésuites, qui inventa le premier bûcher – dépasse l’autre en cruauté raffinée et diabolique ? La question restera-t-elle subjudice en 1890, comme est l’est restée en 1790 ?

Mais l’Inquisition, avec sa question, son bûcher et ses tortures diaboliques, est heureusement abolie, même en Espagne. Autrement, ces lignes n’auraient jamais paru, et jamais notre Société n’aurait eu de si bon et zélés Théosophes dans le pays de Torrqumada – l’ancien paradis des fêtes de rôtissage d’hommes.

HEUREUSE NOUVELLE ANNÉE pour eux également comme pour tous les frères dispersés sur le vaste globe. Mais, nous Théosophes, si gentiment surnommés les « fous septénaires », préférerions un autre jour notre Nouvel An. Comme l’Empereur apostat, beaucoup d’entre nous ont encore un grand amour pour les dieux poétiques et brillants de l’Olympe, et répudieraient volontiers le Théssalonien au double visage. Le premier de Januarius était plutôt consacré à Janus qu’à Juno ; et janua, signifiant « la porte ouvrant l’année », convient à tous les jours du mois. Le 3 janvier, par exemple, était consacré à Minerve Athénée, la déesse de la sagesse, et à Isis, « celle qui génère la vie », l’ancienne vierge patronne de la bonne cité de Lutèce. Depuis lors, la mère Isis est devenue la victime de la foi de Rome et de la civilisation, et Lutèce de même. Toutes deux furent converties au calendrier Julien (l’héritage du païen Jules César, que le Christianisme employa jusqu’au XIIIe siècle). Isis fut baptisée Geneviève, et devint une sainte et martyre béatifiée, et Lutèce fut appelée Paris pour changer, tout en conservant la même ancienne patronne, mais en lui ajoutant un faux nez (3). La vie elle-même est une sombre mascarade où l’on exécute la funèbre Danse Macabre à chaque instant ; pourquoi alors les calendriers, et même la religion, ne prendrait-ils pas aussi leur part au travestissement ?

Pour abréger, disons que c’est le 4 janvier qui devrait être choisi par les Théosophes – surtout par les Ésotéristes – comme Jour de l’An. Janvier est placé sous le signe du Capricorne, le mystérieux Makara des mystiques hindous – les « Kumaras » qu’on dit s’être incarnés dans l’humanité, sous le dixième signe du Zodiaque. Depuis des âges, le 4 janvier a été consacré à Mercure Bouddha (4) ou à Thoth-Hermès.  Ainsi, tout concourt à en faire une fête que devraient observer ceux qui étudient la Sagesse ancienne, qu’on l’appelle Budh ou Budhi selon son nom aryen, Mercurios, le fils de Cælus et d’Hécate en vérité, ou de la magie divine (blanche) et infernale (noire) selon son nom hellénique, ou bien encore Hermès ou Thoth, son nom Gréco-Égyptien. Le jour nous paraît de toute façon mieux approprié pour nous qui sommes des serviteurs, que le 1er janvier, le jour de Janus, le « dieu du temps » à deux visages. Pourtant, son nom est bien approprié et bien choisi pour être célébré par tous les Opportunistes politiques dans le monde entier.

Pauvre vieux Janus ! Comme ses deux visages doivent avoir revêtu un air perplexe quand sonna le dernier coup de minuit, le 31 décembre ! Nous croyons voir ces anciens visages. L’un est tourné, avec regret, vers le passé, vers les brouillards s’épaississant rapidement et où disparaît le corps mort de 1889. L’œil triste du Dieu suit avec mélancolie les principaux événements imprimés sur l’année disparue : la Tour Eiffel branlante ; la chute du « monotone » ; la « dixième mule » de Mark Twain – l’allitération Parnell-Pigot ; les nombreuses abdications, dépositions, et nombreux suicides de personnages royaux ; l’Hegire des Mahomet aristocrates, et d’autres escapades de fiascos de la civilisation. Voilà le visage passé de Janus. L’autre, le visage de l’Avenir, est tourné avec anxiété de l’autre côté, et fixe les profondeurs mêmes du sein de l’Avenir ; le regard désespérément vague des yeux larges ouverts dénote l’ignorance du Dieu. Non, ni les deux visages, ni même les quatre têtes occasionnelles de Janus et leurs huit yeux, ne peuvent pénétrer l’épaisseur du voile enveloppant les mystères karmiques que la nouvelle Année porte en elle, dès l’instant de sa naissance. De quoi doteras-tu le monde, ô fatale Année 1890, avec tes chiffres placés entre l’unité et le zéro, ou symboliquement entre l’homme vivant, debout, l’incarnation du mal fait méchamment, et l’univers de matière ? (5). Tu as déjà dans ta poche l’ « influenza », car le monde la voit pointer à l’horizon. Et nous avons déjà un aperçu, par des nouvelles reçues d’Amérique, des gens tués journellement dans les rues de Londres, en trébuchant sur les fils électriques de la nouvelle « folie de l’éclairage ». Vois-tu, ô Janus, perché comme « sœur Anne » sur le parapet qui divise les deux années, un minuscule David terrassant le Goliath géant ; le petit Portugal abattant la Grande-Bretagne, ou son prestige, du moins, à l’horizon des zones torrides de l’Afrique ? Où est-ce un Soudra hindou, aidé par un Bonze bouddhiste de l’Empire des Célestes, qui te fait ainsi froncer les sourcils ? Ne viennent-ils pas pour convertir les deux tiers des théologiens anglicans, au culte du Krishna azuré et du Bouddha aux oreilles pendantes comme celles d’un éléphant, et qui se tient assis les jambes croisées, et sourit si débonnairement sur son lotus pareil à un chou. Car tels sont les idéals théosophiques – ou plutôt telle est la théosophie matérialiste du Philistin anglais moyen qui anthropomorphise tout. Quelles horreurs nouvelles et sans nom, dévoileras-tu, ô année 1890, aux yeux du monde ? Bien que cuirassée, et te riant de toute tragédie de la vie, continuera-tu à ricaner quand Janus emploiera sa clef ? Ce dernier fut surnommé Janitor, le portier du Ciel, par suite de la clef qu’il tient dans la main droite, fonction qui lui était confiée bien des âges avant qu’il ne devienne Saint Pierre. C’est uniquement quand il aura ouvert l’une après l’autre les portes des 365 jours (de vraies « chambres secrètes de Barbe Bleue » qui doivent devenir tes enfants, ô mystérieuse étrangère, que les nations seront capables de décider si tu fus une « Heureuse » ou une Néfaste Année.

Entre temps, que chaque nation comme chaque lecteur, s’enquière auprès de son dieu respectif, s’il veut connaître les secrets de l’Avenir. Ainsi, l’Amérique, semblable à Nicodème, pourra s’adresser à l’un des trois Christs vivants et réellement réincarnés, chacun s’appelant Jésus – qui s’épanouissent actuellement sous la bannière étoilée de la Liberté. Le Spirite est libre de consulter son médium favori, capable d’évoquer Saül ou l’Esprit de Déborah, pour le bien de l’information de son client. Le monsieur sportif pourra porter ses pas vers la maison mystérieuse du jockey de son rival, et le politicien ordinaire consulter la police secrète, une chiromancienne professionnelle, ou un astrologue, etc…Quant à nous, nous avons foi dans les nombres, et uniquement dans le visage de Janus qui s’appelle le Passé. Car – Janus lui-même connaît-il l’avenir ? – ou… « peut-être ne sait-il rien lui-même ».

H.P. Blavatsky

Cet article fut publié pour la première fois par H.P. Blavatsky dans le Lucifer de janvier 1890.

Notes

(1) Comme le montre Ragon, l’Occultiste-Maçon, l’Ogdoade des Gnostiques avait huit étoiles représentant les 8 Cabiri de Samothrace, les 8 principes des Egyptiens et des Phéniciens, les 8 dieux de Xénocrate, les 8 angles de la pierre cubique

(2) La raison en est que selon les Pythagoriciens, chacun des trois éléments qui constituent notre corps, est un ternaire : l’eau contenant la terre et le feu ; la terre renfermant des particules aqueuses et ignées, et le feu étant apaisé par les molécules aqueuses, tandis que les corpuscules terrestres lui servent d’aliment. De là le nom donné à la matière : l’enveloppe aux neuf pouvoirs.

(3) Cette fête est toujours restée celle de la dame Patronesse de Lutèce – Paris, et de nos jours encore, on offre à Isis les honneurs religieux dans toutes les églises parisiennes et Latines.

(4) Le 4 janvier étant consacré à Mercure, dont les Grecs firent Hermès, les Catholiques romains ont inclus St. Hermès dans leur Calendrier. De la même façon, le 9 du même mois ayant toujours été célébré par les païens comme le jour du « soleil vainqueur », les Catholiques ont transformé le nom en nom propre, et en ont fait St. Niconor (du Grec nican, conquérir) qu’ils honorent le 10 janvier.

(5) C’est uniquement lorsque le zéro est seul, sans être précédé d’aucune dizaine, qu’il devient le symbole du Cosmos infini et de la Déité absolue.

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