Lundi 24 Juillet 2017

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"Lucifer" à l'Archevêque de Cantorbéry - Salutations !

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Traduction de « Lucifer to the Archbishop of Canterbury, Greeting ! » (Revue Lucifer, décembre 1887). Publié par H.P. Blavatsky

MONSEIGNEUR, LE PRIMAT DE TOUTE L'ANGLETERRE,

Par cette lettre ouverte adressée à Votre Grandeur, nous désirons vous présenter et, par votre entremise, transmettre au clergé, aux fidèles et aux chrétiens en général — qui nous considèrent comme des ennemis du Christ — un exposé succinct de la position qu'occupe la Théosophie vis-à-vis du christianisme, car nous pensons que le moment est venu de le faire.
Votre Grandeur sait, sans aucun doute, que la Théosophie n'est pas une religion, mais une philosophie à la fois religieuse et scientifique, et que la tâche principale de la Société Théosophique a consisté, jusqu'à présent, à raviver l'esprit animant chaque religion, en encourageant et en aidant la recherche en vue de découvrir la vraie signification de ses doctrines et de ses observances. Les théosophes savent que plus profondément on pénètre dans la signification des dogmes et des cérémonies de toutes les religions, plus s'accentue leur similitude fondamentale apparente, jusqu'à ce que finalement leur unité primordiale soit perçue. Cette base commune n'est rien d'autre que la Théosophie — la Doctrine Secrète des âges — qui, diluée et déguisée pour répondre aux aptitudes des masses, et aux exigences des temps, a formé le noyau vivant de toutes les religions. La Société Théosophique possède des branches composées respectivement de bouddhistes, d'hindous, de musulmans, de parsis, de chrétiens et de libres penseurs qui travaillent ensemble comme des frères, sur le terrain commun de la Théosophie ; et c'est précisément parce que la Théosophie n'est pas une religion, ni ne peut jouer le rôle d'une religion pour la multitude, que le succès de la Société a été si éclatant, non seulement en ce qui concerne le nombre croissant de ses membres et son influence grandissante, mais également si on considère la réalisation de l'Œuvre qu'elle s'est imposée — le réveil de la spiritualité dans la religion et le développement du sentiment de FRATERNITÉ parmi les hommes.
Nous, théosophes, croyons qu'une religion est un incident naturel dans la vie de l'homme, à son degré actuel de développement ; et que, s'il arrive, dans de rares cas, que certains individus naissent dépourvus du sentiment religieux, une communauté doit avoir une religion, c'est-à-dire un lien unifiant, si elle veut échapper à la décadence sociale et à l'annihilation matérielle. Nous croyons qu'aucune doctrine religieuse ne peut être plus qu'une tentative en vue d'exprimer à notre entendement limité actuel, dans les termes de nos expériences terrestres, de grandes vérités cosmiques et spirituelles, que, dans notre état normal de conscience, nous soupçonnons vaguement, plutôt que nous ne les percevons et comprenons réellement ; et donc, une révélation, si elle a quelque chose à révéler, doit nécessairement se conformer aux mêmes exigences terrestres de l'intellect humain. A notre avis, par conséquent, aucune religion né peut être absolument vraie, comme aucune ne peut être absolument fausse. Une religion est vraie dans la mesure où elle répond aux besoins spirituels, moraux et intellectuels du moment, et aide au développement de l'humanité en ce sens.
Elle est fausse pour autant qu'elle entrave ce développement et porte atteinte au côté spirituel, moral et intellectuel de la nature humaine. Et les idées spirituelles transcendantales d'un sage d'Orient, concernant les pouvoirs qui régissent l'Univers, seraient une religion aussi fausse pour le sauvage d'Afrique, que l'est son fétichisme grossier pour le sage, quoique ces deux points de vue soient nécessairement vrais à un certain degré, car tous deux représentent les conceptions les plus hautes que ces êtres puissent respectivement se faire au sujet des mêmes faits cosmiques et spirituels, lesquels ne peuvent jamais être connus en leur réalité, tant que l'homme ne reste qu'un homme.
Les théosophes respectent donc toutes les religions et professent une profonde admiration pour l'éthique religieuse de Jésus. Il ne pourrait en être autrement, car ces enseignements qui nous sont parvenus sont les mêmes que ceux de la Théosophie. Ainsi donc, aussi longtemps que le christianisme moderne reste à la hauteur de sa prétention d'être la religion pratique enseignée par Jésus, les théosophes sont avec lui de cœur et d'âme ; mais dans la mesure où il va à l'encontre de cette éthique, pure et simple, les théosophes sont ses adversaires. Tout chrétien peut, s'il le désire, comparer le Sermon sur la Montagne avec les dogmes de son Eglise, et l'esprit qui anime ce Sermon avec les principes qui inspirent la civilisation chrétienne, et qui gouvernent sa propre vie ; il lui sera loisible alors de juger, par lui-même, jusqu'à quel point la religion de Jésus pénètre son christianisme, et dans quelle mesure il se trouve donc d'accord avec les théosophes. Mais les chrétiens pratiquants — surtout les membres du clergé — ont peur de faire cette comparaison. Semblables à des marchands craignant de se trouver en faillite, ils ont l'air de redouter la découverte d'un déséquilibre dans leurs comptes, un passif spirituel qu'aucun actif matériel ne pourrait compenser. La comparaison entre les enseignements de Jésus et les doctrines des Eglises a cependant été faite fréquemment, et souvent avec beaucoup de compétence et un esprit critique pénétrant — à la fois par ceux qui voulaient abolir le christianisme, et ceux qui désiraient le réformer. L'ensemble de ces études comparatives prouve, en définitive, comme Votre Grandeur doit bien le savoir, que dans presque tous les cas, les doctrines des Eglises et les pratiques des chrétiens sont en opposition directe avec les enseignements de Jésus.
Nous avons l'habitude de dire au bouddhiste, au musulman, à l'hindou, au parsi : « Le sentier qui mène à la Théosophie passe pour vous par votre propre religion. » Nous parlons ainsi, parce que leurs croyances possèdent un sens philosophique et ésotérique profond, qui explique la forme allégorique sous laquelle elles sont présentées au peuple, mais nous ne pouvons en dire autant aux chrétiens. Les successeurs des Apôtres n'ont jamais consigné par écrit la doctrine secrète de Jésus — les mystères du Royaume des Cieux — qu'il leur fut donné — à eux les Apôtres — de connaître (1). Ces mystères furent supprimés, éliminés, détruits. Ce qui nous est parvenu au fil du temps, ce sont les maximes, les paraboles, les allégories et les fables que Jésus destinait expressément à ceux qui étaient sourds et aveugles spirituellement, pour qu'elles soient révélées plus tard au monde, mais que le christianisme moderne accepte littéralement ou interprète selon la fantaisie des Pères de l'Eglise séculière. Dans les deux cas, ces enseignements sont semblables à des fleurs coupées, car ils sont séparés de la plante sur laquelle ils ont poussé, et de la racine d'où cette plante a puisé la vie. Ainsi, si nous encouragions les chrétiens à étudier leur religion par eux-mêmes, comme nous le faisons avec les fidèles des autres croyances, il en résulterait, non pas une connaissance de la signification des mystères chrétiens, mais, ou bien un réveil de la superstition et de l'intolérance du Moyen-Age, joint à une formidable multiplication des prières superficielles et des prêches — comme celle qui produisit la création de 239 sectes protestantes, en Angleterre seulement — ou bien un grand accroissement du scepticisme, car le christianisme n'a pas de fondement ésotérique connu de ceux qui le pratiquent. Et Vous-même, Monseigneur le Primat d'Angleterre, devez constater avec douleur que vous ne connaissez absolument rien de plus de ces « mystères du Royaume des Cieux » enseignés par Jésus à ses disciples, que le plus humble et le plus illettré des membres de votre Eglise.
On comprendra donc aisément pourquoi les théosophes ne font aucune objection à l'attitude de l'Eglise Catholique Romaine ou des Eglises protestantes, la première interdisant et les autres déconseillant une recherche individuelle du sens des dogmes « chrétiens » qui correspondrait à l'étude ésotérique dans les autres religions. Avec les idées et la connaissance qu'ils possèdent actuellement, les chrétiens pratiquants ne sont pas prêts à entreprendre un examen critique de leur foi avec un espoir de bons résultats. Cette étude aurait pour conséquence inévitable de paralyser, plutôt que de stimuler, leurs sentiments religieux latents ; car la critique biblique comme la mythologie comparée ont prouvé d'une façon concluante — à ceux du moins qui n'ont aucun intérêt caché, spirituel ou temporel, à maintenir l'orthodoxie — que la religion chrétienne, telle qu'elle existe actuellement, se compose de déchets vides de substance du judaïsme, de débris du paganisme et de restes mal digérés du gnosticisme et du néo-platonisme. Ce curieux conglomérat qui s'est formé graduellement autour des paroles (logia) consignées de Jésus a commencé maintenant, avec le cours des âges, à se désagréger en laissant, dans son effondrement, des gemmes précieuses et pures de vérité théosophique, qu'il recouvrait et dissimulait depuis si longtemps, sans pouvoir jamais les défigurer ni les détruire. Non seulement la Théosophie sauve ces pierres précieuses du sort qui menace le fatras sans valeur où elles ont été si longtemps noyées, mais elle évite à ce fatras même une condamnation sans appel, car elle prouve que le résultat de la critique biblique est loin de constituer l'analyse ultime du christianisme du fait que tous les fragments formant les curieuses mosaïques des Eglises ont appartenu jadis à une religion dotée d'un sens ésotérique. C'est uniquement en rétablissant ces fragments à la place qu'ils occupaient à l'origine qu'on peut découvrir leur signification cachée et comprendre le vrai sens des dogmes chrétiens. Toutefois, pour y réussir, il est indispensable de posséder une connaissance de la Doctrine Secrète, telle qu'elle existe dans le fondement ésotérique des autres religions ; et cette connaissance n'est pas dans les mains du clergé, car l'Eglise en a d'abord caché les clefs, et depuis lors les a perdues.
Votre Grandeur saisira maintenant pourquoi la Société Théosophique a choisi, comme l'un de ses trois « buts », l'étude de ces religions et philosophies orientales qui jettent tant de lumière sur le sens caché du christianisme. Vous comprendrez aussi, espérons-nous, qu'en agissant de la sorte, nous le faisons en amis et non en ennemis de la religion enseignée par Jésus — en somme, le véritable christianisme. Car c'est uniquement par l'étude de ces religions et philosophies que les chrétiens peuvent espérer arriver à une compréhension de leurs propres croyances, ou découvrir le sens secret des paraboles et des allégories que le Nazaréen donna aux paralytiques spirituels de la Judée. Les Eglises, en considérant ces allégories comme des faits réels, ou comme des fantaisies, ont jeté le ridicule et le mépris sur ces enseignements, et ont mis le christianisme en passe de sombrer complètement, miné comme il l'est par la critique historique et les recherches mythologiques, sans compter le marteau de la science moderne qui le brise.
Les chrétiens devraient-ils donc prendre les théosophes pour leurs ennemis, sous prétexte que ces derniers considèrent le christianisme orthodoxe comme opposé, dans son ensemble, à la religion de Jésus, et parce qu'ils ont le courage de dénoncer les Eglises comme traîtresses au MAÎTRE qu'elles prétendent vénérer et servir ? Pas du tout, en vérité. Les théosophes savent que le même esprit qui animait les paroles de Jésus gît latent dans le cœur des chrétiens, comme dans celui de tous les hommes. Ils ont pour principe fondamental la Fraternité de l'Homme, dont la réalisation ultime n'est rendue possible que par ce qui était connu longtemps avant Jésus comme « l'esprit du Christ ». Cet esprit existe encore potentiellement de nos jours, dans tous les hommes, mais il ne se développera et ne deviendra actif que lorsque les êtres humains ne seront plus empêchés de se comprendre, de s'estimer et de sympathiser les uns avec les autres, par l'effet des barrières de lutte et de haine érigées par les prêtres et les princes. Nous savons qu'il existe des chrétiens capables de s'élever dans leur vie au-dessus du niveau de leur religion. Il y a, dans toutes les Eglises, de nombreux êtres nobles, désintéressés et vertueux, désireux de faire du bien à leurs semblables, selon ce qu'ils savent et ce qu'ils peuvent, remplis d'aspiration pour les choses supérieures à celles de la terre, des disciples de Jésus malgré leur christianisme. A l'égard de tels êtres, les théosophes ressentent la plus profonde sympathie, car seul un théosophe ou bien une personne douée de la sensibilité délicate et de la grande érudition théologique de Votre Grandeur est capable d'apprécier exactement les immenses difficultés que doit affronter la tendre plante de la piété naturelle, pour enfoncer sa racine dans le sol ingrat de notre civilisation chrétienne et pour s'efforcer de fleurir dans l'atmosphère froide et aride de la théologie. Combien il doit être difficile, par exemple, d'« aimer » un Dieu comme celui que décrit Herbert Spencer, dans un passage bien connu :

« La cruauté d'un Dieu fidjien qu'on représente dévorant les âmes des morts, et leur infligeant peut-être par là une torture, n'est rien, comparée à la cruauté d'un Dieu qui condamne les hommes à des peines qui sont éternelles... Les terribles punitions qui doivent retomber sur les descendants d'Adam, pendant des centaines de générations, pour une légère transgression qu'ils n'ont pas commise, la damnation de tous les hommes qui ne profitent pas d'un prétendu moyen d'obtention du pardon, dont la plupart des humains n'ont jamais eu connaissance, enfin l'établissement d'une réconciliation, par le sacrifice d'un fils parfaitement innocent, en vue de satisfaire à la prétendue nécessité d'une victime propitiatoire, sont des comportements qui susciteraient des sentiments d'horreur et de dégoût s'ils étaient le fait d'un maître humain. » (Religion: A retrospect and a prospect.)

Votre Grandeur dira sans doute que Jésus n'enseigna jamais le culte d'un dieu pareil. Et c'est ce que nous, théosophes, disons aussi. Cependant, c'est bien là le dieu dont le culte est rendu officiellement dans la cathédrale de Cantorbéry, par Vous, Monseigneur le Primat d'Angleterre ; et Votre Grandeur reconnaîtra avec nous qu'il doit vraiment exister une étincelle divine d'intuition religieuse dans le cœur des hommes, pour qu'ils puissent résister, comme ils le font, à l'action mortelle d'une telle théologie empoisonnée.
Si Votre Grandeur daigne, de son haut piédestal, jeter un regard autour d'elle, elle verra une civilisation chrétienne dans laquelle la lutte de l'homme contre l'homme, éperdue et sans pitié, est non seulement le trait caractéristique, mais le principe admis. C'est un axiome scientifique et économique reconnu aujourd'hui que tout progrès s'obtient par la lutte pour l'existence, et la survivance des plus aptes ; et les plus aptes à survivre dans notre civilisation chrétienne ne sont pas précisément ceux qui sont doués des qualités que la moralité de tous les temps a reconnues comme les plus hautes, ce ne sont pas ceux qui sont généreux, pieux, nobles de cœur, miséricordieux, humbles, droits, honnêtes et bons qui subsistent, mais les plus accomplis des égoïstes, des rusés, des hypocrites, des brutaux, des faux, des malhonnêtes, des cruels et des avares. Les êtres spirituels et altruistes sont les « faibles » que les « lois » qui gouvernent l'univers donnent en pâture aux hommes égoïstes et matériels, les « forts ». « La force prime le droit » est la seule conclusion légitime, le dernier mot de la morale du XIXe siècle, puisque le monde est devenu un vaste champ de bataille sur lequel les « plus aptes » descendent comme des vautours pour arracher les yeux et le cœur de ceux qui ont succombé dans le combat. La religion met-elle fin à la lutte ? Les Eglises éloignent-elles les vautours et réconfortent-elles les blessés et les mourants ? La religion ne pèse pas une plume dans le plateau de la balance du monde moderne, si l'on met dans l'autre plateau les avantages mondains et les plaisirs égoïstes ; et les Eglises sont impuissantes à revivifier le sentiment religieux parmi les hommes, parce que leurs idées, leur connaissance, leurs méthodes et leurs arguments datent des Ages Sombres. Monseigneur le Primat, Votre christianisme retarde de cinq cents ans.
Aussi longtemps que les hommes se disputèrent pour savoir lequel était le vrai Dieu, ou dans quel endroit l'âme passait après la mort, vous, le clergé, avez compris la question, et avez disposé d'arguments susceptibles d'influencer l'opinion publique — le syllogisme ou la torture, selon le cas ; mais maintenant c'est l'existence même d'un être tel que Dieu, ou d'un esprit immortel quelconque, qui est mise en doute ou rejetée. La Science invente de nouvelles théories pour expliquer l'Univers qui ignorent dédaigneusement l'existence d'un Dieu quelconque ; les moralistes établissent des théories de l'éthique et de la vie sociale dans lesquelles l'inexistence de toute vie future est admise comme un principe ; en physique, en psychologie, en droit, en médecine, tout savant qui veut avoir droit de cité doit veiller soigneusement à ce que ses idées ne contiennent aucune allusion à une Providence ou à une âme. Le monde est amené rapidement à la conviction qu'en face des faits Dieu est un mythe sans fondement dont la Nature n'a que faire ; et que l'idée d'un fragment immortel dans l'homme est le rêve insensé de sauvages ignorants perpétué par les mensonges et les astucieuses inventions de prêtres qui s'assurent leur subsistance en cultivant chez les hommes la crainte qu'un Dieu imaginaire puisse torturer éternellement leurs âmes, tout aussi imaginaires, dans un enfer fabuleux. Devant cette situation, le clergé reste, dans notre siècle, muet et impuissant. La seule réponse que l'Eglise pouvait faire à de telles « objections » c'était, autrefois, la torture et le bûcher mais, actuellement, elle ne peut plus recourir à ce système de logique.
Naturellement, si le Dieu et l'âme qu'enseignent les Eglises sont des entités imaginaires, le salut et la damnation selon les dogmes chrétiens constituent de pures illusions du mental, dues au procédé hypnotique d'affirmation et de suggestion, employé en grand, et agissant de façon cumulative sur des générations d'innocents « hystériques ». Quelle réponse pouvez-vous donner à une telle théorie de la religion chrétienne, sinon une répétition de vos assertions et suggestions ? Quels moyens avez-vous de ramener les hommes à leurs anciennes croyances autrement qu'en ravivant leurs anciennes coutumes ? « Construisez de nouvelles églises, dites plus de prières, établissez de nouvelles missions, et votre croyance dans le salut et la damnation sera raffermie, amenant comme résultat nécessaire une foi renouvelée en Dieu et en l'âme. » Voilà quelle est la politique des Eglises, et la seule réponse qu'elles offrent à l'agnosticisme et au matérialisme. Mais Votre Grandeur sait bien que vouloir affronter les attaques de la Science et de la critique modernes, à l'aide d'armes telles que l'affirmation ou la coutume, c'est comme monter à l'assaut de canons à répétition avec comme armes des boomerangs et des boucliers de cuir. Cependant, tandis que le progrès des idées et l'accroissement de la connaissance sont en train de miner la théologie populaire, chaque découverte de la Science, chaque nouvelle conception de la pensée européenne avancée, rapproche le mental du XIXe siècle des idées du Divin et du Spirituel familières à toutes les religions ésotériques et à la Théosophie.
L'Eglise prétend que le christianisme est la seule vraie religion, et cette prétention implique deux propositions distinctes : d'abord que le christianisme, est la vraie religion et ensuite qu'il n'y a pas d'autre vraie religion que le christianisme. Il ne semble pas qu'il soit jamais venu à l'idée des chrétiens que Dieu et l'Esprit pouvaient exister sous une autre forme que celle présentée par les doctrines de leur Eglise. Le sauvage appelle le missionnaire un athée, parce qu'il ne porte pas une idole dans sa malle, et le missionnaire, à son tour, qualifie d'athées tous ceux qui ne portent pas un fétiche dans leur mental ; et ni l'un ni l'autre ne semblent se douter qu'il puisse exister une idée supérieure à la leur, au sujet du grand pouvoir caché qui gouverne l'Univers et auquel le nom de « Dieu » est bien mieux applicable. On peut se demander si les Eglises se donnent plus de mal pour prouver que le christianisme est « vrai » que pour démontrer que toute autre forme de religion est nécessairement « fausse » ; les conséquences mauvaises de cela — qui est leur enseignement — sont terribles. Beaucoup de gens s'imaginent que lorsqu'ils ont rejeté le dogme, ils ont détruit le sentiment religieux, et ils en concluent que la religion est une chose superflue dans la vie humaine — une offrande aux nuages de choses qui appartiennent à la terre, un gaspillage d'énergie qui pourrait être dépensée avec plus de profit dans la lutte pour l'existence. Le matérialisme de notre siècle est donc la conséquence directe de la doctrine chrétienne qui enseigne qu'il n'existe pas d'autre pouvoir directeur dans l'Univers, ni d'Esprit immortel dans l'homme que ceux que révèlent les dogmes chrétiens. L'athée, Monseigneur le Primat, est le fils bâtard de l'Eglise.
Mais il y a plus. Les Eglises n'ont jamais enseigné aux bommes d'autres raisons plus nobles d'être justes, bons et sincères que l'espoir d'une récompense ou la crainte d'un châtiment ; et lorsqu'ils abandonnent leur croyance au caprice Divin et à l'injustice Divine, les fondements de leur morale sont ébranlés. Il ne leur reste même pas la morale naturelle, car le christianisme leur a appris à la considérer comme sans valeur, étant donné la dépravation naturelle de l'homme. Il s'ensuit que l'intérêt personnel devient le seul mobile de la conduite des hommes, et la crainte d'être découverts, le seul frein au vice. Ainsi, en ce qui concerne aussi bien la moralité que Dieu et l'âme, le christianisme écarte les hommes du sentier menant à la connaissance, et les précipite dans l'abîme de l'incrédulité, du pessimisme et du vice. L'Eglise est actuellement le dernier endroit vers lequel les hommes voudraient se tourner pour obtenir un soulagement aux maux et aux misères de leur vie, car ils savent que l'édification d'églises et la répétition de litanies n'influencent ni les pouvoirs de la Nature ni les conseils des nations ; et parce qu'ils sentent instinctivement que les Eglises, en acceptant le principe de ces expédients, ont perdu leur pouvoir de toucher le cœur des hommes, et qu'elles ne peuvent plus maintenant qu'agir sur le plan extérieur, comme soutiens des policiers et des politiciens.
La fonction de la religion est de réconforter et encourager l'humanité dans sa lutte incessante contre le péché et la souffrance. Elle ne peut arriver à ce but qu'en offrant aux hommes les nobles idéaux d'une existence plus heureuse après la mort, et d'une vie plus digne sur terre, qu'ils doivent gagner, dans les deux cas, par leurs efforts conscients. Ce que le monde réclame actuellement, c'est une Eglise qui lui parlera de la Divinité et du principe immortel de l'homme, en se plaçant au moins au niveau des idées et des connaissances du moment. Le christianisme dogmatique ne convient pas à un monde qui raisonne et pense, et seuls ceux qui sont capables de se replacer dans un état d'esprit médiéval peuvent apprécier une Eglise dont la mission religieuse (indépendamment de ses fonctions sociales et politiques) consiste à maintenir Dieu de bonne humeur, pendant que les laïcs font ce qu'ils croient contraire à ses commandements ; à prier pour faire changer le temps, et, éventuellement, à remercier le Tout-Puissant pour l'aide accordée dans le massacre des ennemis. Ce ne sont pas des « medecine-men » (2), mais des guides spirituels dont le monde a besoin de nos jours — un « clergé » qui lui donnera des idéaux adaptés à la mentalité de ce siècle, comme l'étaient le ciel et l'enfer chrétiens, Dieu et le Diable, aux époques de sombre ignorance et de superstition. Le clergé chrétien répond-il ou peut-il répondre à cette attente ? La misère, le crime, le vice, l'égoïsme, la brutalité, le manque de dignité et de maîtrise de soi qui caractérisent notre civilisation moderne, unissent leurs voix en un seul cri formidable, et répondent : NON !
Quelle est la signification de la réaction contre le matérialisme, réaction dont les signes s'affirment de tout côté actuellement ? Elle prouve que le monde est mortellement écœuré du dogmatisme, de l'arrogance, de la présomption et de l'aveuglement spirituel de la Science moderne — de cette même Science moderne que les hommes saluaient, hier encore, comme leur libératrice de la bigoterie religieuse et de la superstition chrétienne, mais qui, semblable au Démon des légendes monacales, exige, pour prix de ses services, le sacrifice de l'âme immortelle de l'homme. Et, en attendant, que font les Eglises ? Les Eglises dorment du doux sommeil que procurent les dotations, l'influence politique et sociale, et pendant ce temps, le monde, la chair et le démon s'approprient leurs mots de passe, leurs miracles, leurs arguments et leur foi aveugle. Les spirites — oh ! Eglises du Christ ! — vous ont dérobé le feu de vos autels pour illuminer les pièces où ils tiennent leurs séances ; les salutistes vous ont pris votre vin sacramentel et s'en sont enivrés spirituellement dans les rues ; l'Infidèle vous a dérobé les armes avec lesquelles vous l'avez vaincu autrefois, et, triomphalement, il vous dit que « ce que vous avancez a été répété fréquemment dans le passé ». Le clergé eut-il jamais une occasion aussi splendide ? Les raisins sont mûrs dans la vigne, il ne manque que les bons ouvriers pour les récolter. Si vous alliez donner au monde une preuve répondant au degré de probabilité qu'exige le niveau intellectuel du moment, montrant que la Divinité et l'Esprit immortel dans l'homme ont une réelle existence, comme des faits de la Nature, les hommes ne vous acclameraient-ils pas comme leurs sauveurs, les délivrant du pessimisme et du désespoir, de cette idée affolante et obsédante qu'il n'existe pas d'autre destinée pour l'homme qu'un néant éternel, après quelques courtes années d'amer labeur et de tristesse ? Oui, comme leurs libérateurs de cette lutte éperdue pour la jouissance matérielle et le progrès terrestre, qui est la conséquence directe de la croyance en une vie mortelle unique, l'alpha et l'oméga de l'existence.
Mais les Eglises n'ont ni la connaissance ni la foi nécessaires pour sauver le monde, et votre Eglise, Monseigneur le Primat, peut être moins que toutes les autres, alourdie comme elle l'est de ces huit millions de livres sterling qu'elle porte au cou comme une meule. C'est en vain que vous essayez d'alléger le navire en jetant par-dessus bord le lest de doctrines que vos ancêtres estimaient vitales pour le christianisme. Que peut faire votre Eglise, sinon fuir devant la tempête, les mâts désemparés, tandis que le clergé essaie faiblement de colmater les voies d'eau béantes à l'aide de la « version révisée », et tente, par son poids mort politique et social, d'éviter le naufrage du navire, envoyant par le fond sa cargaison de dogmes et de dotations ?
Qui a bâti la cathédrale de Cantorbéry, Monseigneur le Primat ? Qui a fondé et vivifié la grande organisation ecclésiastique qui rend possible l'existence d'un Evêque de Cantorbéry ? Qui a posé les bases de ce vaste système de taxes religieuses qui vous rapporte 15.000 livres par an, avec la jouissance d'un palais ? Qui a institué le rituel et les cérémonies, les prières et les litanies qui, légèrement modifiées et privées d'art et d'ornement, constituent la liturgie de l'Eglise d'Angleterre ? Qui a exigé du peuple les titres orgueilleux de « divin Révérend » et d'« Homme de Dieu » que le clergé de votre Eglise porte avec tant de confiance ? Qui, vraiment, sinon l'Eglise de Rome ? Nous parlons sans esprit d'hostilité. La Théosophie a vu l'ascension et la chute de nombreuses croyances, et elle assistera à la naissance et à la mort de bien d'autres. Nous savons que la vie des religions est soumise à la loi. Que vous ayez hérité de l'Eglise de Rome légitimement, ou par la violence, nous vous laissons en débattre avec vos ennemis et avec votre conscience, car notre attitude mentale envers votre Eglise est déterminée par la valeur intrinsèque de cette dernière. Nous savons que si elle est incapable de remplir la véritable fonction spirituelle d'une religion, elle sera certainement balayée même si la faute en revient plutôt à ses tendances héréditaires, ou à son milieu, qu'à elle-même.
Pour employer une comparaison familière, l'Eglise d'Angleterre est semblable à un train qui roule en vertu de la vitesse acquise avant qu'on coupe la vapeur. Lorsqu'il a quitté la voie principale, il s'est engagé sur une voie de garage qui ne mène nulle part. Le train est presque arrivé à l'arrêt et de nombreux passagers l'ont déjà quitté pour d'autres moyens de transport. Ceux qui restent savent pour la plupart qu'ils ont profité pendant tout le temps du peu de vapeur qui était restée dans la chaudière, depuis que les feux de Rome en ont été enlevés. Ils se doutent qu'ils ne font peut-être que « jouer au train » pour le moment ; mais le mécanicien continue d'actionner son sifflet, le contrôleur fait sa ronde pour examiner les billets, et les serre-freins font grincer leurs freins et, après tout, cela ne manque pas de charme. Car les voitures sont chauffées et confortables, et le temps est froid au dehors ; et tant qu'ils sont payés, tous les employés de la compagnie ne manquent pas d'obligeance... Mais ceux qui savent où ils veulent aller ne sont pas aussi satisfaits.
Depuis plusieurs siècles, l'Eglise d'Angleterre a joué un double jeu difficile, disant aux catholiques romains : « Raisonnez », et aux sceptiques : « Croyez ». C'est en équilibrant les forces de ce double jeu qu'elle est parvenue à se maintenir si longtemps debout à la rambarde. Mais voici que la rambarde elle-même fléchit. La sécularisation des biens de l'Eglise et sa séparation d'avec l'Etat sont dans l'air. Et qu'offre votre Eglise pour sa défense ? Son utilité. Il est utile d'avoir un certain nombre d'hommes ayant renoncé au monde, de bonne éducation et moralité, et qui, répandus dans tout le pays, empêchent les masses d'oublier complètement le nom de religion, et constiuent des centres de tavail binfaisants. Mais il ne s'agit plus maintenant, comme il y a cinq cents ans, de répéter des prières et de faire l'aumône aux pauvres. Les hommes ont atteint leur majorité et ont pris en main la direction de leur façon de penser, de leurs affaires sociales, privées et même spirituelles ; car ils se sont aperçu que leur clergé n'en savait pas plus qu'eux au sujet des « choses du Ciel ».
Mais l'Eglise d'Angleterre, dit-on, est devenue si libérale, que tous devraient la soutenir. Il est vrai qu'on peut assister à une excellente parodie de la messe, ou siéger en tant qu'unitarien virtuel, et, cependant, rester dans son giron. Toutefois, cette belle tolérance prouve uniquement que l'Eglise a trouvé nécessaire de se transformer en un terrain public où chacun peut dresser sa baraque foraine pour y donner sa propre représentation, pourvu qu'il contribue à défendre les dotations. La tolérance et le libéralisme sont contraires aux lois qui régissent l'existence d'une Eglise croyant en la damnation divine, et leur apparition dans l'Eglise d'Angleterre est un signe, non de vitalité nouvelle, mais de désagrégation prochaine. Non moins trompeuse est l'énergie déployée par l'Eglise, pour construire des bâtiments pour le culte. Si c'était là un critérium de la religion, dans quel âge pieux nous vivrions ! Jamais le dogme ne fut si bien logé, tandis que des milliers d'êtres humains doivent dormir à la belle étoile et meurent littéralement de faim à l'ombre de nos majestueuses cathédrales édifiées au nom de Celui qui n'avait pas où reposer sa tête. Mais, votre Grandeur, Jésus vous a-t-il dit que la religion gisait, non dans le cœur des hommes, mais dans les temples bâtis de leurs mains ? Vous ne pouvez transformer votre piété en pierres et cependant en faire usage dans votre vie ; et l'histoire montre que la pétrification du sentiment religieux est une maladie aussi mortelle que l'ossification du cœur. En supposant, cependant, que les églises se multiplient au centuple et que chaque prêtre devienne un centre de philanthropie, cela ne ferait encore que substituer à la tâche que les pauvres attendent de l'Eglise, sans pouvoir l'obtenir, celle qu'ils réclament de leurs semblables, mais non de leurs instructeurs spirituels. Et la stérilité spirituelle des doctrines de l'Eglise n'en serait que plus intensément mise en relief.
Le temps approche où le clergé sera appelé à rendre compte de son ministère. Etes-vous prêt, Monseigneur le Primat, à expliquer à VOTRE MAÎTRE pourquoi vous avez donné des pierres à Ses Enfants, alors qu'ils vous réclamaient du pain ? Vous souriez dans votre sécurité imaginaire. Les serviteurs du Seigneur ont fait si longtemps la fête dans les chambres secrètes de Sa Maison qu'ils sont convaincus qu'Il ne reviendra jamais. Mais ne vous a-t-Il pas dit qu'Il reviendrait comme un voleur dans la nuit ? Et voici qu'Il vient déjà dans le cœur des hommes.
Il y vient prendre possession du Royaume de Son Père, car c'est là uniquement que se trouve Son Royaume. Mais vous ne Le reconnaissez pas ! Si les Eglises elles-mêmes n'étaient pas entraînées dans le flot de négation et de matérialisme qui a englouti la société, elles reconnaîtraient le germe de l'Esprit de Christ qui croît rapidement dans le cœur de milliers d'êtres humains, qu'elles traitent maintenant d'infidèles et de fous. Elles trouveraient là le même esprit d'amour, d'abnégation, d'immense pitié pour l'ignorance, la folie et les souffrances du monde, que celui qui remplissait dans toute sa pureté le cœur de Jésus, comme celui d'autres Saints Réformateurs dans d'autres âges ; cet esprit qui est la lumière de toute religion véritable et le flambeau grâce auquel les théosophes de tous les temps ont essayé de guider leurs pas sur le sentier étroit qui mène au salut — le sentier parcouru par toute incarnation de CHRISTOS, l'ESPRIT DE VÉRITÉ.
Et maintenant, Monseigneur le Primat, nous vous avons respectueusement exposé les principaux points de différence et divergence entre la Théosophie et les Eglises chrétiennes, et nous vous avons montré l'unité de la Théosophie et des enseignements de Jésus. Vous avez entendu notre profession de foi et pris connaissance des objections et plaintes que nous formulons contre le christianisme dogmatique. Nous, une poignée d'humbles individus, sans fortune ni influence mondaine, mais forts de notre connaissance, nous nous sommes unis dans l'espoir d'accomplir l'œuvre que votre MAITRE, dites-vous, vous a confiée, mais que ce colosse richissime et autocratique — l'Eglise chrétienne — néglige si tristement. Appellerez-vous ceci de la présomption ? Et ne nous réserverez-vous, dans ce pays de libre opinion, de libre expression et de libre effort, que le vulgaire anathème que l'Eglise tient en réserve pour le réformateur ? Ou pouvons-nous espérer que les amères leçons de l'expérience, que cette politique a données aux Eglises dans le passé, auront changé le cœur et éclairé l'entendement des dirigeants de la religion, et que l'année prochaine, 1888, verra les chrétiens nous tendre la main avec sympathie et bonne volonté ? Ce serait simplement reconnaître à juste titre que le noyau relativement petit appelé la Société Théosophique n'est pas un pionnier de l'Antéchrist, ni un suppôt du Diable, mais, en pratique, l'auxiliaire, et peut-être même le sauveur du christianisme ; et qu'elle ne fait autre chose que d'essayer d'accomplir l'œuvre que Jésus — comme Bouddha et les autres « fils de Dieu » qui le précédèrent — avaient ordonné à ses fidèles d'entreprendre, mais que les Eglises, devenues dogmatiques, sont actuellement tout à fait incapables d'accomplir.
Et maintenant, si Votre Grandeur peut nous prouver que nous avons été injustes envers l'Eglise dont vous êtes le Chef, ou envers la théologie populaire, nous promettons de reconnaître publiquement notre erreur. Mais « QUI NE DIT MOT CONSENT ».
Notes :
(1) Marc, IV, 11 ; Matthieu, XIII, 11 ; Luc, VIII, 10.
(2) Sorciers indigènes (N.d.T.).

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