Samedi 24 Juin 2017

Mis à jour le Sam. 24 Jui. 2017 à 16:25

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Articles de H.P. Blavatsky

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Helena Petrovna Blavatsky (1831 - 1891) ou Madame Blavatsky fut sans conteste la femme la plus extraordinaire du 19e siècle. Née d'une famille de la grande noblesse russe, elle entreprendra pendant plus de 20 années, une série d'interminables voyages autour de la terre. Elle rencontra d'authentiques maîtres spirituels. Au contact de ces maîtres, en Inde et surtout au Tibet, elle découvrit ce qu'elle allait appeler la Théosophie, philosophie ésotérique représentant la Tradition commune à toutes les religions.Elle consacra toutes ses forces à propager cette philosophie qui pour elle devait servir à unir les hommes, au-delà des sectarismes.

En fondant avec quelques amis, dont le Colonel Henry S. Olcott et William Q. Judge, la Theosophical Society (Société Théosophique) à New York, en 1875, elle lançait ce qui allait devenir un grand mouvement planétaire de renouveau, dans le domaine philosophique, humaniste et spirituel.

Mme Blavatsky a laissé une œuvre écrite considérable comprenant un millier d'articles et plusieurs ouvrages majeurs : Isis Dévoilée ; La Doctrine Secrète ; La Clef de la Théosophie ; La Voix du Silence ; Raja Yoga ou Occultisme ; Les Cinq messages ; Les rêves et l'éveil intérieur (de H.P. Blavatsky et W.Q. Judge)

De nombreux articles de Blavatsky sont accessibles en ligne.

Elle décède le 8 mai 1891 à Londres (Angleterre).

"Lucifer" à l'Archevêque de Cantorbéry - Salutations !

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Traduction de « Lucifer to the Archbishop of Canterbury, Greeting ! » (Revue Lucifer, décembre 1887). Publié par H.P. Blavatsky

MONSEIGNEUR, LE PRIMAT DE TOUTE L'ANGLETERRE,

Par cette lettre ouverte adressée à Votre Grandeur, nous désirons vous présenter et, par votre entremise, transmettre au clergé, aux fidèles et aux chrétiens en général — qui nous considèrent comme des ennemis du Christ — un exposé succinct de la position qu'occupe la Théosophie vis-à-vis du christianisme, car nous pensons que le moment est venu de le faire.
Votre Grandeur sait, sans aucun doute, que la Théosophie n'est pas une religion, mais une philosophie à la fois religieuse et scientifique, et que la tâche principale de la Société Théosophique a consisté, jusqu'à présent, à raviver l'esprit animant chaque religion, en encourageant et en aidant la recherche en vue de découvrir la vraie signification de ses doctrines et de ses observances. Les théosophes savent que plus profondément on pénètre dans la signification des dogmes et des cérémonies de toutes les religions, plus s'accentue leur similitude fondamentale apparente, jusqu'à ce que finalement leur unité primordiale soit perçue. Cette base commune n'est rien d'autre que la Théosophie — la Doctrine Secrète des âges — qui, diluée et déguisée pour répondre aux aptitudes des masses, et aux exigences des temps, a formé le noyau vivant de toutes les religions. La Société Théosophique possède des branches composées respectivement de bouddhistes, d'hindous, de musulmans, de parsis, de chrétiens et de libres penseurs qui travaillent ensemble comme des frères, sur le terrain commun de la Théosophie ; et c'est précisément parce que la Théosophie n'est pas une religion, ni ne peut jouer le rôle d'une religion pour la multitude, que le succès de la Société a été si éclatant, non seulement en ce qui concerne le nombre croissant de ses membres et son influence grandissante, mais également si on considère la réalisation de l'Œuvre qu'elle s'est imposée — le réveil de la spiritualité dans la religion et le développement du sentiment de FRATERNITÉ parmi les hommes.
Nous, théosophes, croyons qu'une religion est un incident naturel dans la vie de l'homme, à son degré actuel de développement ; et que, s'il arrive, dans de rares cas, que certains individus naissent dépourvus du sentiment religieux, une communauté doit avoir une religion, c'est-à-dire un lien unifiant, si elle veut échapper à la décadence sociale et à l'annihilation matérielle. Nous croyons qu'aucune doctrine religieuse ne peut être plus qu'une tentative en vue d'exprimer à notre entendement limité actuel, dans les termes de nos expériences terrestres, de grandes vérités cosmiques et spirituelles, que, dans notre état normal de conscience, nous soupçonnons vaguement, plutôt que nous ne les percevons et comprenons réellement ; et donc, une révélation, si elle a quelque chose à révéler, doit nécessairement se conformer aux mêmes exigences terrestres de l'intellect humain. A notre avis, par conséquent, aucune religion né peut être absolument vraie, comme aucune ne peut être absolument fausse. Une religion est vraie dans la mesure où elle répond aux besoins spirituels, moraux et intellectuels du moment, et aide au développement de l'humanité en ce sens.
Elle est fausse pour autant qu'elle entrave ce développement et porte atteinte au côté spirituel, moral et intellectuel de la nature humaine. Et les idées spirituelles transcendantales d'un sage d'Orient, concernant les pouvoirs qui régissent l'Univers, seraient une religion aussi fausse pour le sauvage d'Afrique, que l'est son fétichisme grossier pour le sage, quoique ces deux points de vue soient nécessairement vrais à un certain degré, car tous deux représentent les conceptions les plus hautes que ces êtres puissent respectivement se faire au sujet des mêmes faits cosmiques et spirituels, lesquels ne peuvent jamais être connus en leur réalité, tant que l'homme ne reste qu'un homme.
Les théosophes respectent donc toutes les religions et professent une profonde admiration pour l'éthique religieuse de Jésus. Il ne pourrait en être autrement, car ces enseignements qui nous sont parvenus sont les mêmes que ceux de la Théosophie. Ainsi donc, aussi longtemps que le christianisme moderne reste à la hauteur de sa prétention d'être la religion pratique enseignée par Jésus, les théosophes sont avec lui de cœur et d'âme ; mais dans la mesure où il va à l'encontre de cette éthique, pure et simple, les théosophes sont ses adversaires. Tout chrétien peut, s'il le désire, comparer le Sermon sur la Montagne avec les dogmes de son Eglise, et l'esprit qui anime ce Sermon avec les principes qui inspirent la civilisation chrétienne, et qui gouvernent sa propre vie ; il lui sera loisible alors de juger, par lui-même, jusqu'à quel point la religion de Jésus pénètre son christianisme, et dans quelle mesure il se trouve donc d'accord avec les théosophes. Mais les chrétiens pratiquants — surtout les membres du clergé — ont peur de faire cette comparaison. Semblables à des marchands craignant de se trouver en faillite, ils ont l'air de redouter la découverte d'un déséquilibre dans leurs comptes, un passif spirituel qu'aucun actif matériel ne pourrait compenser. La comparaison entre les enseignements de Jésus et les doctrines des Eglises a cependant été faite fréquemment, et souvent avec beaucoup de compétence et un esprit critique pénétrant — à la fois par ceux qui voulaient abolir le christianisme, et ceux qui désiraient le réformer. L'ensemble de ces études comparatives prouve, en définitive, comme Votre Grandeur doit bien le savoir, que dans presque tous les cas, les doctrines des Eglises et les pratiques des chrétiens sont en opposition directe avec les enseignements de Jésus.
Nous avons l'habitude de dire au bouddhiste, au musulman, à l'hindou, au parsi : « Le sentier qui mène à la Théosophie passe pour vous par votre propre religion. » Nous parlons ainsi, parce que leurs croyances possèdent un sens philosophique et ésotérique profond, qui explique la forme allégorique sous laquelle elles sont présentées au peuple, mais nous ne pouvons en dire autant aux chrétiens. Les successeurs des Apôtres n'ont jamais consigné par écrit la doctrine secrète de Jésus — les mystères du Royaume des Cieux — qu'il leur fut donné — à eux les Apôtres — de connaître (1). Ces mystères furent supprimés, éliminés, détruits. Ce qui nous est parvenu au fil du temps, ce sont les maximes, les paraboles, les allégories et les fables que Jésus destinait expressément à ceux qui étaient sourds et aveugles spirituellement, pour qu'elles soient révélées plus tard au monde, mais que le christianisme moderne accepte littéralement ou interprète selon la fantaisie des Pères de l'Eglise séculière. Dans les deux cas, ces enseignements sont semblables à des fleurs coupées, car ils sont séparés de la plante sur laquelle ils ont poussé, et de la racine d'où cette plante a puisé la vie. Ainsi, si nous encouragions les chrétiens à étudier leur religion par eux-mêmes, comme nous le faisons avec les fidèles des autres croyances, il en résulterait, non pas une connaissance de la signification des mystères chrétiens, mais, ou bien un réveil de la superstition et de l'intolérance du Moyen-Age, joint à une formidable multiplication des prières superficielles et des prêches — comme celle qui produisit la création de 239 sectes protestantes, en Angleterre seulement — ou bien un grand accroissement du scepticisme, car le christianisme n'a pas de fondement ésotérique connu de ceux qui le pratiquent. Et Vous-même, Monseigneur le Primat d'Angleterre, devez constater avec douleur que vous ne connaissez absolument rien de plus de ces « mystères du Royaume des Cieux » enseignés par Jésus à ses disciples, que le plus humble et le plus illettré des membres de votre Eglise.
On comprendra donc aisément pourquoi les théosophes ne font aucune objection à l'attitude de l'Eglise Catholique Romaine ou des Eglises protestantes, la première interdisant et les autres déconseillant une recherche individuelle du sens des dogmes « chrétiens » qui correspondrait à l'étude ésotérique dans les autres religions. Avec les idées et la connaissance qu'ils possèdent actuellement, les chrétiens pratiquants ne sont pas prêts à entreprendre un examen critique de leur foi avec un espoir de bons résultats. Cette étude aurait pour conséquence inévitable de paralyser, plutôt que de stimuler, leurs sentiments religieux latents ; car la critique biblique comme la mythologie comparée ont prouvé d'une façon concluante — à ceux du moins qui n'ont aucun intérêt caché, spirituel ou temporel, à maintenir l'orthodoxie — que la religion chrétienne, telle qu'elle existe actuellement, se compose de déchets vides de substance du judaïsme, de débris du paganisme et de restes mal digérés du gnosticisme et du néo-platonisme. Ce curieux conglomérat qui s'est formé graduellement autour des paroles (logia) consignées de Jésus a commencé maintenant, avec le cours des âges, à se désagréger en laissant, dans son effondrement, des gemmes précieuses et pures de vérité théosophique, qu'il recouvrait et dissimulait depuis si longtemps, sans pouvoir jamais les défigurer ni les détruire. Non seulement la Théosophie sauve ces pierres précieuses du sort qui menace le fatras sans valeur où elles ont été si longtemps noyées, mais elle évite à ce fatras même une condamnation sans appel, car elle prouve que le résultat de la critique biblique est loin de constituer l'analyse ultime du christianisme du fait que tous les fragments formant les curieuses mosaïques des Eglises ont appartenu jadis à une religion dotée d'un sens ésotérique. C'est uniquement en rétablissant ces fragments à la place qu'ils occupaient à l'origine qu'on peut découvrir leur signification cachée et comprendre le vrai sens des dogmes chrétiens. Toutefois, pour y réussir, il est indispensable de posséder une connaissance de la Doctrine Secrète, telle qu'elle existe dans le fondement ésotérique des autres religions ; et cette connaissance n'est pas dans les mains du clergé, car l'Eglise en a d'abord caché les clefs, et depuis lors les a perdues.
Votre Grandeur saisira maintenant pourquoi la Société Théosophique a choisi, comme l'un de ses trois « buts », l'étude de ces religions et philosophies orientales qui jettent tant de lumière sur le sens caché du christianisme. Vous comprendrez aussi, espérons-nous, qu'en agissant de la sorte, nous le faisons en amis et non en ennemis de la religion enseignée par Jésus — en somme, le véritable christianisme. Car c'est uniquement par l'étude de ces religions et philosophies que les chrétiens peuvent espérer arriver à une compréhension de leurs propres croyances, ou découvrir le sens secret des paraboles et des allégories que le Nazaréen donna aux paralytiques spirituels de la Judée. Les Eglises, en considérant ces allégories comme des faits réels, ou comme des fantaisies, ont jeté le ridicule et le mépris sur ces enseignements, et ont mis le christianisme en passe de sombrer complètement, miné comme il l'est par la critique historique et les recherches mythologiques, sans compter le marteau de la science moderne qui le brise.
Les chrétiens devraient-ils donc prendre les théosophes pour leurs ennemis, sous prétexte que ces derniers considèrent le christianisme orthodoxe comme opposé, dans son ensemble, à la religion de Jésus, et parce qu'ils ont le courage de dénoncer les Eglises comme traîtresses au MAÎTRE qu'elles prétendent vénérer et servir ? Pas du tout, en vérité. Les théosophes savent que le même esprit qui animait les paroles de Jésus gît latent dans le cœur des chrétiens, comme dans celui de tous les hommes. Ils ont pour principe fondamental la Fraternité de l'Homme, dont la réalisation ultime n'est rendue possible que par ce qui était connu longtemps avant Jésus comme « l'esprit du Christ ». Cet esprit existe encore potentiellement de nos jours, dans tous les hommes, mais il ne se développera et ne deviendra actif que lorsque les êtres humains ne seront plus empêchés de se comprendre, de s'estimer et de sympathiser les uns avec les autres, par l'effet des barrières de lutte et de haine érigées par les prêtres et les princes. Nous savons qu'il existe des chrétiens capables de s'élever dans leur vie au-dessus du niveau de leur religion. Il y a, dans toutes les Eglises, de nombreux êtres nobles, désintéressés et vertueux, désireux de faire du bien à leurs semblables, selon ce qu'ils savent et ce qu'ils peuvent, remplis d'aspiration pour les choses supérieures à celles de la terre, des disciples de Jésus malgré leur christianisme. A l'égard de tels êtres, les théosophes ressentent la plus profonde sympathie, car seul un théosophe ou bien une personne douée de la sensibilité délicate et de la grande érudition théologique de Votre Grandeur est capable d'apprécier exactement les immenses difficultés que doit affronter la tendre plante de la piété naturelle, pour enfoncer sa racine dans le sol ingrat de notre civilisation chrétienne et pour s'efforcer de fleurir dans l'atmosphère froide et aride de la théologie. Combien il doit être difficile, par exemple, d'« aimer » un Dieu comme celui que décrit Herbert Spencer, dans un passage bien connu :

« La cruauté d'un Dieu fidjien qu'on représente dévorant les âmes des morts, et leur infligeant peut-être par là une torture, n'est rien, comparée à la cruauté d'un Dieu qui condamne les hommes à des peines qui sont éternelles... Les terribles punitions qui doivent retomber sur les descendants d'Adam, pendant des centaines de générations, pour une légère transgression qu'ils n'ont pas commise, la damnation de tous les hommes qui ne profitent pas d'un prétendu moyen d'obtention du pardon, dont la plupart des humains n'ont jamais eu connaissance, enfin l'établissement d'une réconciliation, par le sacrifice d'un fils parfaitement innocent, en vue de satisfaire à la prétendue nécessité d'une victime propitiatoire, sont des comportements qui susciteraient des sentiments d'horreur et de dégoût s'ils étaient le fait d'un maître humain. » (Religion: A retrospect and a prospect.)

Votre Grandeur dira sans doute que Jésus n'enseigna jamais le culte d'un dieu pareil. Et c'est ce que nous, théosophes, disons aussi. Cependant, c'est bien là le dieu dont le culte est rendu officiellement dans la cathédrale de Cantorbéry, par Vous, Monseigneur le Primat d'Angleterre ; et Votre Grandeur reconnaîtra avec nous qu'il doit vraiment exister une étincelle divine d'intuition religieuse dans le cœur des hommes, pour qu'ils puissent résister, comme ils le font, à l'action mortelle d'une telle théologie empoisonnée.
Si Votre Grandeur daigne, de son haut piédestal, jeter un regard autour d'elle, elle verra une civilisation chrétienne dans laquelle la lutte de l'homme contre l'homme, éperdue et sans pitié, est non seulement le trait caractéristique, mais le principe admis. C'est un axiome scientifique et économique reconnu aujourd'hui que tout progrès s'obtient par la lutte pour l'existence, et la survivance des plus aptes ; et les plus aptes à survivre dans notre civilisation chrétienne ne sont pas précisément ceux qui sont doués des qualités que la moralité de tous les temps a reconnues comme les plus hautes, ce ne sont pas ceux qui sont généreux, pieux, nobles de cœur, miséricordieux, humbles, droits, honnêtes et bons qui subsistent, mais les plus accomplis des égoïstes, des rusés, des hypocrites, des brutaux, des faux, des malhonnêtes, des cruels et des avares. Les êtres spirituels et altruistes sont les « faibles » que les « lois » qui gouvernent l'univers donnent en pâture aux hommes égoïstes et matériels, les « forts ». « La force prime le droit » est la seule conclusion légitime, le dernier mot de la morale du XIXe siècle, puisque le monde est devenu un vaste champ de bataille sur lequel les « plus aptes » descendent comme des vautours pour arracher les yeux et le cœur de ceux qui ont succombé dans le combat. La religion met-elle fin à la lutte ? Les Eglises éloignent-elles les vautours et réconfortent-elles les blessés et les mourants ? La religion ne pèse pas une plume dans le plateau de la balance du monde moderne, si l'on met dans l'autre plateau les avantages mondains et les plaisirs égoïstes ; et les Eglises sont impuissantes à revivifier le sentiment religieux parmi les hommes, parce que leurs idées, leur connaissance, leurs méthodes et leurs arguments datent des Ages Sombres. Monseigneur le Primat, Votre christianisme retarde de cinq cents ans.
Aussi longtemps que les hommes se disputèrent pour savoir lequel était le vrai Dieu, ou dans quel endroit l'âme passait après la mort, vous, le clergé, avez compris la question, et avez disposé d'arguments susceptibles d'influencer l'opinion publique — le syllogisme ou la torture, selon le cas ; mais maintenant c'est l'existence même d'un être tel que Dieu, ou d'un esprit immortel quelconque, qui est mise en doute ou rejetée. La Science invente de nouvelles théories pour expliquer l'Univers qui ignorent dédaigneusement l'existence d'un Dieu quelconque ; les moralistes établissent des théories de l'éthique et de la vie sociale dans lesquelles l'inexistence de toute vie future est admise comme un principe ; en physique, en psychologie, en droit, en médecine, tout savant qui veut avoir droit de cité doit veiller soigneusement à ce que ses idées ne contiennent aucune allusion à une Providence ou à une âme. Le monde est amené rapidement à la conviction qu'en face des faits Dieu est un mythe sans fondement dont la Nature n'a que faire ; et que l'idée d'un fragment immortel dans l'homme est le rêve insensé de sauvages ignorants perpétué par les mensonges et les astucieuses inventions de prêtres qui s'assurent leur subsistance en cultivant chez les hommes la crainte qu'un Dieu imaginaire puisse torturer éternellement leurs âmes, tout aussi imaginaires, dans un enfer fabuleux. Devant cette situation, le clergé reste, dans notre siècle, muet et impuissant. La seule réponse que l'Eglise pouvait faire à de telles « objections » c'était, autrefois, la torture et le bûcher mais, actuellement, elle ne peut plus recourir à ce système de logique.
Naturellement, si le Dieu et l'âme qu'enseignent les Eglises sont des entités imaginaires, le salut et la damnation selon les dogmes chrétiens constituent de pures illusions du mental, dues au procédé hypnotique d'affirmation et de suggestion, employé en grand, et agissant de façon cumulative sur des générations d'innocents « hystériques ». Quelle réponse pouvez-vous donner à une telle théorie de la religion chrétienne, sinon une répétition de vos assertions et suggestions ? Quels moyens avez-vous de ramener les hommes à leurs anciennes croyances autrement qu'en ravivant leurs anciennes coutumes ? « Construisez de nouvelles églises, dites plus de prières, établissez de nouvelles missions, et votre croyance dans le salut et la damnation sera raffermie, amenant comme résultat nécessaire une foi renouvelée en Dieu et en l'âme. » Voilà quelle est la politique des Eglises, et la seule réponse qu'elles offrent à l'agnosticisme et au matérialisme. Mais Votre Grandeur sait bien que vouloir affronter les attaques de la Science et de la critique modernes, à l'aide d'armes telles que l'affirmation ou la coutume, c'est comme monter à l'assaut de canons à répétition avec comme armes des boomerangs et des boucliers de cuir. Cependant, tandis que le progrès des idées et l'accroissement de la connaissance sont en train de miner la théologie populaire, chaque découverte de la Science, chaque nouvelle conception de la pensée européenne avancée, rapproche le mental du XIXe siècle des idées du Divin et du Spirituel familières à toutes les religions ésotériques et à la Théosophie.
L'Eglise prétend que le christianisme est la seule vraie religion, et cette prétention implique deux propositions distinctes : d'abord que le christianisme, est la vraie religion et ensuite qu'il n'y a pas d'autre vraie religion que le christianisme. Il ne semble pas qu'il soit jamais venu à l'idée des chrétiens que Dieu et l'Esprit pouvaient exister sous une autre forme que celle présentée par les doctrines de leur Eglise. Le sauvage appelle le missionnaire un athée, parce qu'il ne porte pas une idole dans sa malle, et le missionnaire, à son tour, qualifie d'athées tous ceux qui ne portent pas un fétiche dans leur mental ; et ni l'un ni l'autre ne semblent se douter qu'il puisse exister une idée supérieure à la leur, au sujet du grand pouvoir caché qui gouverne l'Univers et auquel le nom de « Dieu » est bien mieux applicable. On peut se demander si les Eglises se donnent plus de mal pour prouver que le christianisme est « vrai » que pour démontrer que toute autre forme de religion est nécessairement « fausse » ; les conséquences mauvaises de cela — qui est leur enseignement — sont terribles. Beaucoup de gens s'imaginent que lorsqu'ils ont rejeté le dogme, ils ont détruit le sentiment religieux, et ils en concluent que la religion est une chose superflue dans la vie humaine — une offrande aux nuages de choses qui appartiennent à la terre, un gaspillage d'énergie qui pourrait être dépensée avec plus de profit dans la lutte pour l'existence. Le matérialisme de notre siècle est donc la conséquence directe de la doctrine chrétienne qui enseigne qu'il n'existe pas d'autre pouvoir directeur dans l'Univers, ni d'Esprit immortel dans l'homme que ceux que révèlent les dogmes chrétiens. L'athée, Monseigneur le Primat, est le fils bâtard de l'Eglise.
Mais il y a plus. Les Eglises n'ont jamais enseigné aux bommes d'autres raisons plus nobles d'être justes, bons et sincères que l'espoir d'une récompense ou la crainte d'un châtiment ; et lorsqu'ils abandonnent leur croyance au caprice Divin et à l'injustice Divine, les fondements de leur morale sont ébranlés. Il ne leur reste même pas la morale naturelle, car le christianisme leur a appris à la considérer comme sans valeur, étant donné la dépravation naturelle de l'homme. Il s'ensuit que l'intérêt personnel devient le seul mobile de la conduite des hommes, et la crainte d'être découverts, le seul frein au vice. Ainsi, en ce qui concerne aussi bien la moralité que Dieu et l'âme, le christianisme écarte les hommes du sentier menant à la connaissance, et les précipite dans l'abîme de l'incrédulité, du pessimisme et du vice. L'Eglise est actuellement le dernier endroit vers lequel les hommes voudraient se tourner pour obtenir un soulagement aux maux et aux misères de leur vie, car ils savent que l'édification d'églises et la répétition de litanies n'influencent ni les pouvoirs de la Nature ni les conseils des nations ; et parce qu'ils sentent instinctivement que les Eglises, en acceptant le principe de ces expédients, ont perdu leur pouvoir de toucher le cœur des hommes, et qu'elles ne peuvent plus maintenant qu'agir sur le plan extérieur, comme soutiens des policiers et des politiciens.
La fonction de la religion est de réconforter et encourager l'humanité dans sa lutte incessante contre le péché et la souffrance. Elle ne peut arriver à ce but qu'en offrant aux hommes les nobles idéaux d'une existence plus heureuse après la mort, et d'une vie plus digne sur terre, qu'ils doivent gagner, dans les deux cas, par leurs efforts conscients. Ce que le monde réclame actuellement, c'est une Eglise qui lui parlera de la Divinité et du principe immortel de l'homme, en se plaçant au moins au niveau des idées et des connaissances du moment. Le christianisme dogmatique ne convient pas à un monde qui raisonne et pense, et seuls ceux qui sont capables de se replacer dans un état d'esprit médiéval peuvent apprécier une Eglise dont la mission religieuse (indépendamment de ses fonctions sociales et politiques) consiste à maintenir Dieu de bonne humeur, pendant que les laïcs font ce qu'ils croient contraire à ses commandements ; à prier pour faire changer le temps, et, éventuellement, à remercier le Tout-Puissant pour l'aide accordée dans le massacre des ennemis. Ce ne sont pas des « medecine-men » (2), mais des guides spirituels dont le monde a besoin de nos jours — un « clergé » qui lui donnera des idéaux adaptés à la mentalité de ce siècle, comme l'étaient le ciel et l'enfer chrétiens, Dieu et le Diable, aux époques de sombre ignorance et de superstition. Le clergé chrétien répond-il ou peut-il répondre à cette attente ? La misère, le crime, le vice, l'égoïsme, la brutalité, le manque de dignité et de maîtrise de soi qui caractérisent notre civilisation moderne, unissent leurs voix en un seul cri formidable, et répondent : NON !
Quelle est la signification de la réaction contre le matérialisme, réaction dont les signes s'affirment de tout côté actuellement ? Elle prouve que le monde est mortellement écœuré du dogmatisme, de l'arrogance, de la présomption et de l'aveuglement spirituel de la Science moderne — de cette même Science moderne que les hommes saluaient, hier encore, comme leur libératrice de la bigoterie religieuse et de la superstition chrétienne, mais qui, semblable au Démon des légendes monacales, exige, pour prix de ses services, le sacrifice de l'âme immortelle de l'homme. Et, en attendant, que font les Eglises ? Les Eglises dorment du doux sommeil que procurent les dotations, l'influence politique et sociale, et pendant ce temps, le monde, la chair et le démon s'approprient leurs mots de passe, leurs miracles, leurs arguments et leur foi aveugle. Les spirites — oh ! Eglises du Christ ! — vous ont dérobé le feu de vos autels pour illuminer les pièces où ils tiennent leurs séances ; les salutistes vous ont pris votre vin sacramentel et s'en sont enivrés spirituellement dans les rues ; l'Infidèle vous a dérobé les armes avec lesquelles vous l'avez vaincu autrefois, et, triomphalement, il vous dit que « ce que vous avancez a été répété fréquemment dans le passé ». Le clergé eut-il jamais une occasion aussi splendide ? Les raisins sont mûrs dans la vigne, il ne manque que les bons ouvriers pour les récolter. Si vous alliez donner au monde une preuve répondant au degré de probabilité qu'exige le niveau intellectuel du moment, montrant que la Divinité et l'Esprit immortel dans l'homme ont une réelle existence, comme des faits de la Nature, les hommes ne vous acclameraient-ils pas comme leurs sauveurs, les délivrant du pessimisme et du désespoir, de cette idée affolante et obsédante qu'il n'existe pas d'autre destinée pour l'homme qu'un néant éternel, après quelques courtes années d'amer labeur et de tristesse ? Oui, comme leurs libérateurs de cette lutte éperdue pour la jouissance matérielle et le progrès terrestre, qui est la conséquence directe de la croyance en une vie mortelle unique, l'alpha et l'oméga de l'existence.
Mais les Eglises n'ont ni la connaissance ni la foi nécessaires pour sauver le monde, et votre Eglise, Monseigneur le Primat, peut être moins que toutes les autres, alourdie comme elle l'est de ces huit millions de livres sterling qu'elle porte au cou comme une meule. C'est en vain que vous essayez d'alléger le navire en jetant par-dessus bord le lest de doctrines que vos ancêtres estimaient vitales pour le christianisme. Que peut faire votre Eglise, sinon fuir devant la tempête, les mâts désemparés, tandis que le clergé essaie faiblement de colmater les voies d'eau béantes à l'aide de la « version révisée », et tente, par son poids mort politique et social, d'éviter le naufrage du navire, envoyant par le fond sa cargaison de dogmes et de dotations ?
Qui a bâti la cathédrale de Cantorbéry, Monseigneur le Primat ? Qui a fondé et vivifié la grande organisation ecclésiastique qui rend possible l'existence d'un Evêque de Cantorbéry ? Qui a posé les bases de ce vaste système de taxes religieuses qui vous rapporte 15.000 livres par an, avec la jouissance d'un palais ? Qui a institué le rituel et les cérémonies, les prières et les litanies qui, légèrement modifiées et privées d'art et d'ornement, constituent la liturgie de l'Eglise d'Angleterre ? Qui a exigé du peuple les titres orgueilleux de « divin Révérend » et d'« Homme de Dieu » que le clergé de votre Eglise porte avec tant de confiance ? Qui, vraiment, sinon l'Eglise de Rome ? Nous parlons sans esprit d'hostilité. La Théosophie a vu l'ascension et la chute de nombreuses croyances, et elle assistera à la naissance et à la mort de bien d'autres. Nous savons que la vie des religions est soumise à la loi. Que vous ayez hérité de l'Eglise de Rome légitimement, ou par la violence, nous vous laissons en débattre avec vos ennemis et avec votre conscience, car notre attitude mentale envers votre Eglise est déterminée par la valeur intrinsèque de cette dernière. Nous savons que si elle est incapable de remplir la véritable fonction spirituelle d'une religion, elle sera certainement balayée même si la faute en revient plutôt à ses tendances héréditaires, ou à son milieu, qu'à elle-même.
Pour employer une comparaison familière, l'Eglise d'Angleterre est semblable à un train qui roule en vertu de la vitesse acquise avant qu'on coupe la vapeur. Lorsqu'il a quitté la voie principale, il s'est engagé sur une voie de garage qui ne mène nulle part. Le train est presque arrivé à l'arrêt et de nombreux passagers l'ont déjà quitté pour d'autres moyens de transport. Ceux qui restent savent pour la plupart qu'ils ont profité pendant tout le temps du peu de vapeur qui était restée dans la chaudière, depuis que les feux de Rome en ont été enlevés. Ils se doutent qu'ils ne font peut-être que « jouer au train » pour le moment ; mais le mécanicien continue d'actionner son sifflet, le contrôleur fait sa ronde pour examiner les billets, et les serre-freins font grincer leurs freins et, après tout, cela ne manque pas de charme. Car les voitures sont chauffées et confortables, et le temps est froid au dehors ; et tant qu'ils sont payés, tous les employés de la compagnie ne manquent pas d'obligeance... Mais ceux qui savent où ils veulent aller ne sont pas aussi satisfaits.
Depuis plusieurs siècles, l'Eglise d'Angleterre a joué un double jeu difficile, disant aux catholiques romains : « Raisonnez », et aux sceptiques : « Croyez ». C'est en équilibrant les forces de ce double jeu qu'elle est parvenue à se maintenir si longtemps debout à la rambarde. Mais voici que la rambarde elle-même fléchit. La sécularisation des biens de l'Eglise et sa séparation d'avec l'Etat sont dans l'air. Et qu'offre votre Eglise pour sa défense ? Son utilité. Il est utile d'avoir un certain nombre d'hommes ayant renoncé au monde, de bonne éducation et moralité, et qui, répandus dans tout le pays, empêchent les masses d'oublier complètement le nom de religion, et constiuent des centres de tavail binfaisants. Mais il ne s'agit plus maintenant, comme il y a cinq cents ans, de répéter des prières et de faire l'aumône aux pauvres. Les hommes ont atteint leur majorité et ont pris en main la direction de leur façon de penser, de leurs affaires sociales, privées et même spirituelles ; car ils se sont aperçu que leur clergé n'en savait pas plus qu'eux au sujet des « choses du Ciel ».
Mais l'Eglise d'Angleterre, dit-on, est devenue si libérale, que tous devraient la soutenir. Il est vrai qu'on peut assister à une excellente parodie de la messe, ou siéger en tant qu'unitarien virtuel, et, cependant, rester dans son giron. Toutefois, cette belle tolérance prouve uniquement que l'Eglise a trouvé nécessaire de se transformer en un terrain public où chacun peut dresser sa baraque foraine pour y donner sa propre représentation, pourvu qu'il contribue à défendre les dotations. La tolérance et le libéralisme sont contraires aux lois qui régissent l'existence d'une Eglise croyant en la damnation divine, et leur apparition dans l'Eglise d'Angleterre est un signe, non de vitalité nouvelle, mais de désagrégation prochaine. Non moins trompeuse est l'énergie déployée par l'Eglise, pour construire des bâtiments pour le culte. Si c'était là un critérium de la religion, dans quel âge pieux nous vivrions ! Jamais le dogme ne fut si bien logé, tandis que des milliers d'êtres humains doivent dormir à la belle étoile et meurent littéralement de faim à l'ombre de nos majestueuses cathédrales édifiées au nom de Celui qui n'avait pas où reposer sa tête. Mais, votre Grandeur, Jésus vous a-t-il dit que la religion gisait, non dans le cœur des hommes, mais dans les temples bâtis de leurs mains ? Vous ne pouvez transformer votre piété en pierres et cependant en faire usage dans votre vie ; et l'histoire montre que la pétrification du sentiment religieux est une maladie aussi mortelle que l'ossification du cœur. En supposant, cependant, que les églises se multiplient au centuple et que chaque prêtre devienne un centre de philanthropie, cela ne ferait encore que substituer à la tâche que les pauvres attendent de l'Eglise, sans pouvoir l'obtenir, celle qu'ils réclament de leurs semblables, mais non de leurs instructeurs spirituels. Et la stérilité spirituelle des doctrines de l'Eglise n'en serait que plus intensément mise en relief.
Le temps approche où le clergé sera appelé à rendre compte de son ministère. Etes-vous prêt, Monseigneur le Primat, à expliquer à VOTRE MAÎTRE pourquoi vous avez donné des pierres à Ses Enfants, alors qu'ils vous réclamaient du pain ? Vous souriez dans votre sécurité imaginaire. Les serviteurs du Seigneur ont fait si longtemps la fête dans les chambres secrètes de Sa Maison qu'ils sont convaincus qu'Il ne reviendra jamais. Mais ne vous a-t-Il pas dit qu'Il reviendrait comme un voleur dans la nuit ? Et voici qu'Il vient déjà dans le cœur des hommes.
Il y vient prendre possession du Royaume de Son Père, car c'est là uniquement que se trouve Son Royaume. Mais vous ne Le reconnaissez pas ! Si les Eglises elles-mêmes n'étaient pas entraînées dans le flot de négation et de matérialisme qui a englouti la société, elles reconnaîtraient le germe de l'Esprit de Christ qui croît rapidement dans le cœur de milliers d'êtres humains, qu'elles traitent maintenant d'infidèles et de fous. Elles trouveraient là le même esprit d'amour, d'abnégation, d'immense pitié pour l'ignorance, la folie et les souffrances du monde, que celui qui remplissait dans toute sa pureté le cœur de Jésus, comme celui d'autres Saints Réformateurs dans d'autres âges ; cet esprit qui est la lumière de toute religion véritable et le flambeau grâce auquel les théosophes de tous les temps ont essayé de guider leurs pas sur le sentier étroit qui mène au salut — le sentier parcouru par toute incarnation de CHRISTOS, l'ESPRIT DE VÉRITÉ.
Et maintenant, Monseigneur le Primat, nous vous avons respectueusement exposé les principaux points de différence et divergence entre la Théosophie et les Eglises chrétiennes, et nous vous avons montré l'unité de la Théosophie et des enseignements de Jésus. Vous avez entendu notre profession de foi et pris connaissance des objections et plaintes que nous formulons contre le christianisme dogmatique. Nous, une poignée d'humbles individus, sans fortune ni influence mondaine, mais forts de notre connaissance, nous nous sommes unis dans l'espoir d'accomplir l'œuvre que votre MAITRE, dites-vous, vous a confiée, mais que ce colosse richissime et autocratique — l'Eglise chrétienne — néglige si tristement. Appellerez-vous ceci de la présomption ? Et ne nous réserverez-vous, dans ce pays de libre opinion, de libre expression et de libre effort, que le vulgaire anathème que l'Eglise tient en réserve pour le réformateur ? Ou pouvons-nous espérer que les amères leçons de l'expérience, que cette politique a données aux Eglises dans le passé, auront changé le cœur et éclairé l'entendement des dirigeants de la religion, et que l'année prochaine, 1888, verra les chrétiens nous tendre la main avec sympathie et bonne volonté ? Ce serait simplement reconnaître à juste titre que le noyau relativement petit appelé la Société Théosophique n'est pas un pionnier de l'Antéchrist, ni un suppôt du Diable, mais, en pratique, l'auxiliaire, et peut-être même le sauveur du christianisme ; et qu'elle ne fait autre chose que d'essayer d'accomplir l'œuvre que Jésus — comme Bouddha et les autres « fils de Dieu » qui le précédèrent — avaient ordonné à ses fidèles d'entreprendre, mais que les Eglises, devenues dogmatiques, sont actuellement tout à fait incapables d'accomplir.
Et maintenant, si Votre Grandeur peut nous prouver que nous avons été injustes envers l'Eglise dont vous êtes le Chef, ou envers la théologie populaire, nous promettons de reconnaître publiquement notre erreur. Mais « QUI NE DIT MOT CONSENT ».
Notes :
(1) Marc, IV, 11 ; Matthieu, XIII, 11 ; Luc, VIII, 10.
(2) Sorciers indigènes (N.d.T.).

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Le Phare de l'Inconnu

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Cet article a paru la première fois, en français, dans la Revue Théosophique de mai 1889 (écrit en français par l'auteur) – Cet article étant long, le présent texte est un extrait. Le texte complet est disponible en Cahiers Théosophiques, N°25 et 26. Les crochets [...] indiquent les passages supprimés.

I

[...] Le « Phare » de la Vérité, c'est la Nature sans le voile de l'illusion des sens. Il ne peut être atteint avant que l'adepte ne soit devenu maître absolu de son moi personnel, capable de contrôler tous ses sens physiques et psychiques, à l'aide de son « septième sens », grâce auquel il est doué, ainsi, de la vraie sagesse des dieux, Theo-Sophia.
Inutile de remarquer que les profanes, — les non-initiés, au dehors du temple, ou pro-fanes, — jugent les « phares », et le « Phare » ci-dessus mentionnés, en sens inverse. Pour eux, c'est le Phare de la vérité Occulte qui représente l'ignis fatuus, le grand feu follet de l'illusion et de la bêtise humaines, et ils considèrent tous les autres comme les écueils bienfaisants qui arrêtent les exaltés à temps, sur la mer de la folie et de la superstition.
« N'est-ce point assez », nous disent nos bienveillants critiques, « que le monde soit arrivé, à force d' « ismes », à celui de théosophisme, qui n'est que fumisterie transcendante, sans que celui-ci nous offre encore de la magie réchauffée du moyen âge, avec ses grands sabbats, et son hystérie chronique ? »
Halte-là, Messieurs ! Savez-vous seulement, pour parler ainsi, ce que c'est que la vraie magie, ou les Sciences occultes ? Vous vous êtes bien laissé gorger en classe de la « Sorcellerie diabolique » de Simon le magicien et de son disciple Ménandre, d'après ce bon Père Irénée, le trop zélé Théodoret et l'auteur inconnu de Philosophumena. Vous vous êtes laissé dire, d'un côté, que cette magie venait du diable ; de l'autre, qu'elle n'était que le résultat de l'imposture et de la fraude. Fort bien. Mais que savez-vous de la vraie nature du système pratiqué par Apollonius de Tyane, Jamblique et autres mages ? Et que pensez-vous de l'identité de la théurgie de Jamblique, avec la « magie » des Simon et des Ménandre ? Son vrai caractère n'est dévoilé qu'à demi par l'auteur du livre de Mysteriis (1). Néanmoins, ses explications convertirent Porphyre, Plotin et d'autres, qui, d'ennemis qu'ils étaient de la théorie ésotérique, devinrent ses plus fervents adhérents. La raison en est fort simple. La vraie Magie, dans la théurgie de Jamblique, est à son tour identique avec la gnose de Pythagore, la [...] la science des choses qui sont ; et avec l'extase divine des Philalèthes, « les amants de la Vérité ». Or, on ne doit juger de l'arbre que par ses fruits. Quels sont ceux qui ont témoigné du caractère divin et de la réalité de cette extase appelée aux Indes Samâdhi (2) ? C'est une longue série d'hommes, qui, s'ils avaient été chrétiens, eussent été canonisés ; non sur le choix de l'Eglise, qui a ses partialités et ses prédilections, mais sur celui des populations entières et de la vox populi, qui ne se trompe presque jamais dans ses appréciations. C'est d'abord Ammonius Saccas, surnommé le théodidaktos, « enseigné par Dieu » ; le grand maître dont la vie fut si chaste et si pure que Plotin, son élève, perdit à tout jamais l'espoir de voir jamais aucun mortel qui lui fut comparable. C'est ce même Plotin qui fut pour Ammonius ce que Platon fut pour Socrate, c'est-à-dire un élève digne des vertus de son illustre maître. C'est Porphyre encore l'élève de Plotin (3), l'auteur de la bibliographie de Pythagore. Dans la pénombre de cette gnose divine dont l'influence bienfaisante a radié jusqu'à nos jours, se développèrent tous les mystiques célèbres des derniers siècles, tels que Jacob Boëhmen, Emmanuel Swedenborg, et tant d'autres. Mme Guyon est le sosie féminin de Jamblique. Les Quiétistes chrétiens, les Soufis musulmans, et les Rose-Croix de tous les pays, s'abreuvèrent aux eaux de cette source inépuisable, la Théosophie des Néo-Platoniciens des premiers siècles de l'ère chrétienne. La gnose précéda cette ère, car elle fut la continuation directe de la Gupta Vidya, et de la Brahmâ-Vidya (« connaissance secrète », et « connaissance du Brahmâ ») des Indes de l'antiquité, transmise par la voie de l'Egypte ; comme la théurgie des Philalètes est la continuation des mystères Egyptiens. En tout cas, le point de départ de cette magie diabolique, c'est la Divinité suprême ; son terme et but final, l'union de l'étincelle divine qui anime l'homme avec la Flamme-mère, qui est le Tout divin.
Ce but est l'ultima thule des théosophes qui se vouent entièrement au service de l'humanité. En dehors de ceci, ceux qui ne sont pas encore prêts à tout sacrifier, peuvent s'occuper des sciences transcendantes, telles que le Mesmérisme et les phénomènes modernes sous toutes leurs formes. Ils en ont le droit, d'après la clause qui spécifie, comme un des buts de la Société Théosophique : « l'étude des lois inconnues de la nature, et des pouvoirs psychiques latents dans l'homme. »
[...] Après tout, les critiques qui ne jugent que d'après l'apparence, n'ont pas tout à fait tort. Il y a théosophie et théosophie : la vraie théosophie, du théosophe, et celle du membre de la Société de ce nom. Que sait le monde de la vraie théosophie ? Comment peut-il juger entre celle d'un Plotin, et celle des faux frères ? Et de ceux-ci, la Société possède plus que sa part légitime. L'égoïsme, la vanité, et la suffisance de la majorité des hommes sont incroyables. Il y en a pour qui leur petite personnalité constitue l'univers entier, hors de laquelle point de salut. [...] Ils parlent de fraternité et d'altruisme, et n'aiment, en réalité, que ce qui n'aime personne, — eux-mêmes, — en d'autres termes leur petit « moi ». Leur égoïsme leur fait imaginer que seuls ils représentent le temple de la Théosophie, et qu'en se proclamant au monde eux-mêmes, ils proclament la théosophie. [...]
Ceux-là sont les termites blancs de la Société Théosophique, qui, en rongent les fondements, et lui sont une menace perpétuelle. On ne respire librement que lorsqu'ils la quittent.
Ce n'est pas eux qui pourraient jamais donner une idée correcte, de la théosophie pratique, encore moins de la théosophie transcendante qui occupe l'esprit d'un petit groupe d'élus. Chacun de nous possède la faculté, le sens intérieur connu sous le nom d'intuition ; mais combien rares sont ceux qui savent le développer ! C'est cependant le seul qui puisse faire voir les hommes et les choses sous leurs vraies couleurs. C'est un instinct de l'âme qui croît en nous, en proportion de l'usage que nous en faisons, et qui nous aide à apercevoir et à comprendre tout fait réel et absolu avec plus de clarté que ne le ferait le simple exercice de nos sens et de notre raisonnement. Ce qu'on appelle le bon sens et la logique ne nous permet de voir que l'apparence des choses, ce qui est évident pour tous. L'instinct dont je parle étant comme une projection de notre conscience perceptive, projection qui s'opère du subjectif à l'objectif, et non vice versa, éveille en nous les sens spirituels et les force à agir ; ces sens s'assimilent l'essence de l'objet ou de l'action que nous examinons, nous les représentent tels qu'ils sont, et non tels qu'ils paraissent à nos sens physiques ou à notre froide raison. « Nous commençons par l'instinct, nous finissons par l'omni-science », dit le professeur A.Wilder, notre plus vieux collègue. Jamblique a décrit cette faculté, et certains théosophes ont pu apprécier toute la vérité de sa description.

« Il existe, dit-il, une faculté dans l'esprit humain, qui est immensément supérieure à toutes celles qui sont greffées sur nous, ou engendrées. Par elle, nous pouvons atteindre à l'union avec des intelligences supérieures, nous trouver transportés au-delà des scènes et de la vie de ce monde, et partager l'existence supérieure et les pouvoirs surhumains des habitants célestes. Par cette faculté nous nous trouvons libérés finalement de la domination du Destin (Karma), et devenons, pour ainsi dire, les arbitres de notre sort. Car, lorsque les parties les plus excellentes en nous se trouvent remplies d'énergie, et que notre âme est emportée vers des essences plus élevées que la science, elle peut se séparer de ces conditions qui la retiennent sous le joug de la vie pratique journalière ; elle échange sa vie actuelle pour une autre vie, et renonce aux habitudes conventionnelles qui appartiennent à l'ordre extérieur des choses pour s'abandonner et se confondre avec cet autre ordre qui règne dans l'existence la plus élevée... »

Platon a exprimé cette idée en deux lignes :

« La lumière et l'esprit de la Divinité sont les ailes de l'âme. Elles l'élèvent jusqu'à la communion avec les dieux, au-dessus de cette terre, avec laquelle l'esprit de l'homme est trop prêt à se salir... Devenir comme les dieux, c'est devenir saint, juste et sage. Tel est le but pour lequel l'homme fut créé, tel doit être son but dans l'acquisition de la science ».

Ceci est la vraie théosophie, la théosophie intérieure, celle de l'âme. Mais, poursuivie dans un but égoïste, elle change de nature, et devient de la démonosophie. Voici pourquoi la Sagesse Orientale nous apprend que le Yogi Indou qui s'isole dans une forêt impénétrable, ainsi que l'ermite chrétien qui se retire, comme aux temps jadis, dans le désert, ne sont tous deux que des égoïstes accomplis. L'un, agit dans l'unique but de trouver dans l'essence une et nirvanique refuge contre la réincarnation ; l'autre, dans le but de sauver son âme, — tous les deux ne pensent qu'à eux-mêmes. Leur motif est tout personnel ; car, en admettant qu'ils atteignent le but, ne sont-ils pas comme le soldat poltron, qui déserte l'armée au moment de l'action, pour se préserver des balles ? En s'isolant ainsi, ni le Yogi, ni le « saint », n'aident personne autre qu'eux-mêmes ; ils se montrent, par contre, profondément indifférents au sort de l'humanité qu'ils fuient et désertent. Le Mont Athos contient peut-être quelques fanatiques sincères. Cependant, même ceux-là, ont déraillé inconsciemment de l'unique voie qui peut les conduire à la vérité, — la voie du Calvaire, où chacun porte volontairement la croix de l'humanité et pour l'humanité. En réalité, c'est un nid de l'égoïsme le plus grossier. C'est à leurs pareils que s'applique la remarque d'Adams sur les monastères : « Il y a des créatures qui semblent avoir fui le reste de l'humanité pour le seul plaisir de rencontrer le diable en tête-à-tête. »
Gautama, le Bouddha, ne passa dans la solitude que juste le temps qu'il lui fallut pour arriver à la vérité, qu'il se dévoua ensuite à proclamer, mendiant son pain, et vivant pour l'humanité. Jésus ne se retira au désert que pour quarante jours, et mourut pour cette même humanité. Apollonius de Tyane, Plotin et Jamblique menant une vie de singulière abstinence et presque d'ascétisme, vivaient dans le monde et pour le monde. Les plus grands ascètes et Saints de nos jours ne sont pas ceux qui se retirent dans des localités inabordables ; mais ceux qui, bien qu'évitant l'Europe et les pays civilisés où chacun n'a plus d'oreilles et d'yeux que pour soi, pays partagés en deux camps de Caïns et d'Abels, passent leur vie à voyager en faisant le bien et tâchant d'améliorer l'humanité.
Ceux qui regardent l'âme humaine comme étant l'émanation de la divinité, comme une parcelle ou rayon de l'âme universelle et ABSOLUE, comprennent mieux que les chrétiens la parabole des talents. Celui qui cache le talent qui lui est donné par son « Seigneur » dans la terre, perdra ce talent, comme le perd l'ascète qui se met en tête de « sauver son âme » dans une solitude égoïste. Le « bon et fidèle serviteur » qui double son capital en moissonnant pour celui qui n'a pas semé, parce qu'il n'en avait pas les moyens, et recueille là où le pauvre n'a pas répandu le grain, agit en véritable altruiste. II recevra sa récompense, justement parce qu'il a travaillé pour un autre, sans aucune idée de rémunération ou de reconnaissance. C'est 1e théosophe altruiste ; tandis que le premier n'est que l'égoïste et le poltron.
Le phare sur lequel les yeux de tous les théosophes bien pensants sont fixés, est celui qui a été de tout temps le point de mire de l'âme humaine emprisonnée. Ce phare, dont la lumière ne brille sur aucune des eaux terrestres, mais qui a miroité sur la sombre profondeur des eaux primordiales de l'espace infini, a nom pour nous, comme pour les théosophes primitifs, — « Sagesse divine ». C'est le mot final de la doctrine ésotérique ; et dans l'antiquité, quel est le pays ayant eu droit d'être appelé civilisé qui n'ait possédé son double système de SAGESSE, dont une partie était pour les masses, et l'autre pour le petit nombre, l'exotérique et l'ésotérique ? Ce nom de SAGESSE, ou, comme on dit parfois, la « religion de la sagesse », ou théosophie, est vieux comme la pensée humaine. Le titre de sages, — les grands prêtres de ce culte de la vérité, — en fut le premier dérivé. L'épithète se transforma ensuite en celle de philosophie et de philosophes, — les « amants de la science », ou de la sagesse. [...]
Ceci est exoérique, comme ce qui a rapport aux dieux personnels des nations. L'INFINI ne peut être connu par notre raison, qui ne fait que distinguer et définir ; — mais nous pouvons toujours en concevoir l'idée abstraite, grâce à cette faculté supérieure de la raison, — l'intuion, ou instinct spirituel dont je viens de parler. Les ands initiés ayant la rare faculté de se metre dans l'état de Samadhi, — que nous ne pouvons traduir qu'imparfaitement par le terme extase, un état où l'on cesse d'être le « moi »  conditionné et personnel pour devenir un avec le TOUT, — sont les seuls qui peuvent se vanter d'avoir été en contact avec l'infini : mais pas plus que les autres mortels, ils ne pourraient définir cet étét par des paroles...
Ces quelques traits de la vraie théosophie et ses pratiques, sont ébauchés pour un petit nombre de nos lecteurs qui sont doués de l'intuition voulue. Quant aux autres, ou bien ils ne nous comprendraient pas, ou bien ils riraient.
Nos aimables critiques savent-ils toujours ce dont ils se moquent ? Ont-ils la moindre idée du travail qui s'opère dans le monde entier et du changement mental produit par cette théosophie qui les fait sourire ? Le progrès accompli par notre littérature est évident, et grâce à certains théosophes infatigables il devient manifeste aux plus aveugles. Il y en a qui sont persuadés que la théosophie est la philosophie et le code, sinon la religion, de j'avenir. Les rétrogrades, amoureux du dolce farniente du conservatisme, le pressentent : de là toutes ces haines et persécutions, appelant à leur aide la critique. Mais la critique, inaugurée par Aristote, a dévié loin de son programme primitif. Les anciens philosophes, ces ignares sublimes en matière de civilisation moderne, quand ils critiquaient un système ou une œuvre, le faisaient avec impartialité, et dans le seul but d'améliorer et de perfectionner ce qu'ils dépréciaient. Ils étudiaient le sujet d'abord, et l'analysaient ensuite. C'était un service rendu, accepté et reconnu comme tel, de part et d'autre. La critique moderne s'en tient-elle toujours à cette règle d'or ? Il est bien évident que non. Ils sont loin, nos juges d'aujourd'hui, même de la critique philosophique de Kant. [...]
Le métaphysicien qui étudie depuis des siècles le phénomène de l'être dans ses premiers principes, et qui sourit de pitié en écoutant les divagations théosophiques, — serait bien embarrassé de nous expliquer la philosophie ou même la raison d'être du rêve. Qui d'eux nous informera pourquoi toutes les opérations mentales — excepté le raisonnement qui se trouve seul comme suspendu et paralysé, — fonctionnent pendant nos rêves avec une force et une activité aussi grandes que pendant nos veilles ? [...]
La « Science Maudite », dites-vous, Messieurs les ultramontains ? Vous devriez vous rappeler, cependant, que l'arbre de la science est greffé sur l'arbre de vie ? que le fruit que vous qualifiez de « défendu », et que vous proclamez depuis dix-huit siècles la cause du péché originel qui amena la mort dans le monde, — que ce fruit, dont la fleur s'épanouit sur une souche immortelle, fut nourri par ce même tronc, et qu'il est ainsi le seul qui puisse nous assurer l'immortalité. Vous ignorez enfin, Messieurs les Kabalistes, — ou désirez l'ignorer, — que l'allégorie du paradis terrestre est vieille comme le monde, et que l'arbre, le fruit et le péché, avaient une signification bien plus philosophique et profonde que celle qu'ils ont aujourd'hui, — que les secrets de l'initiation sont perdus...
[...] Le monde doit marcher et se mouvoir sous peine de stagnation et de mort. L'évolution mentale marche, pari passu, avec l'évolution physique, et toutes deux s'avancent vers la VÉRITÉ UNE, — qui est le cœur du système de l'Humanité, comme l'évolution en est le sang. Que la circulation s'arrête un moment, et le cœur s'arrête avec, et c'en est fait de la machine humaine ![...]  L'Église, à moins qu'elle ne retire sa lourde main, qui pèse comme un cauchemar sur la poitrine oppressée des millions de croyants nolens volens, et dont la pensée reste paralysée dans les tenailles de la superstition, l'Église ritualistique est condamnée à céder sa place à la religion et à — périr. Bientôt elle n'aura plus que le choix. Car, une fois que le peuple sera éclairé sur la Vérité qu'elle lui voile avec tant de soin, il arrivera de deux choses l'une : ou bien elle périra par le peuple ; ou autrement, si les masses sont laissées dans l'ignorance et l'esclavage de la lettre morte, — elle périra avec le peuple. Les serviteurs de la Vérité éternelle, dont ils ont fait un écureuil tournant sur sa roue ecclésiastique, se montreront-il assez altruistes pour choisir des deux nécessités la première ? Qui sait ! 
Je le dis encore : seule la théosophie bien comprise peut sauver le monde du désespoir, en reproduisant la réforme sociale et religieuse une fois déjà accomplie dans l'histoire par Gautama, le Bouddha : une réforme paisible, sans une goutte de sang versé, chacun restant dans la croyance de ses pères s'il le veut. Pour le faire, il n'aurait qu'à en rejeter les plantes parasites de fabrication humaine qui étouffent en ce moment toutes les religions, comme tous les cultes du monde. Qu'il n'en accepte que l'essence — qui est une dans toutes ; c'est-à-dire l'esprit qui vivifie et qui rend immortel l'homme en qui il réside. Que chaque homme, enclin au bien, trouve son idéal, une étoile devant lui pour le guider. Qu'il la suive et ne dévie jamais de son chemin ; et, il est presque certain d'arriver au « phare » de la vie, la VÉRITÉ : peu importe qu'il l'ai cherchée et trouvée au fond d'une crèche on d'un puits...
[...] Qu'il en soit ainsi ou autrement, la théosophie descend en directe ligne du grand arbre de la GNOSE universelle, arbre dont les branches luxuriantes, s'étendant comme une voûte sur le globe entier, ombrageaient à une époque, — que la chronologie biblique se plaît à nommer antédiluvienne, — tous les temples et toute les nations. Cette gnose représente l'agrégat de toutes les sciences, le savoir accumulé de tous les dieux et demi-dieux incarnés jadis sur la terre. Il y a des gens qui veulent voir en ceux-ci les anges déchus ou l'ennemi de l'homme ; ces fils de Dieu qui, voyant que les filles des hommes étaient belles, les prirent pour femmes et leur communiquèrent tous les secrets du ciel et de la terre. A leur aise. Nous croyons aux Avatars et aux dynasties divines, à l'époque où il y avait, en effet, « des géants sur cette terre », mais nous répudions entièrement l'idée des « anges déchus » ou de Satan et de son armée.

(à suivre) top-iconRetour en Hauttop-icon

Notes de la partie I :
(1) Par Jamblique qui l'écrivit sous le pseudonyme du nom de son maître, le prêtre égyptien Abammon. [...]
(2) Samâdhi, un état de contemplation abstraite, définie par des termes sanscrits dont chacun demande une phrase entière pour l'expliquer. C'est un état mental ou, plutôt spirituel, qui ne dépend d'aucun objet perceptible et pendant lequel le sujet vit, absorbé dans le domaine de l'esprit pur, dans la Divinité.
(3) Le citoyen de Rome pendant vingt-huit ans, l'homme si honnête que l'on tenait à honneur de le faire tuteur des orphelins des plus riches patriciens. Il mourut sans s'être jamais fait un ennemi pendant ces vingt-huit ans.


II

« Quelle est donc, votre culte ou croyance ? » nous demande-t-on. « Qu'étudiez-vous de préférence ? ».
« LA VÉRITÉ », répondons-nous. La vérité partout où nous la trouvons; car, comme Ammonius Saccas, notre plus grande ambition serait de réconcilier tous les différents systèmes religieux, d'aider chacun à trouver la vérité dans sa croyance à lui, tout en le forçant à la reconnaître dans celle de son voisin. Qu'importe le nom si l'essence est la même ? Plotin, Jamblique et Apollonius de Tyane avaient, dit-on, tous les trois les dons merveilleux de la prophétie, de la clairvoyance et celui de guérir, quoique appartenant à trois écoles différentes. La prophétie était un art cultivé aussi bien par les Essènes et les B'ni Nebim parmi les Juifs que parmi les prêtres des oracles des païens. Les disciples de Plotin attribuaient à leur maître des pouvoirs miraculeux ; Philostrate en faisait autant pour Apollonius, tandis que Jamblique avait la réputation d'avoir surpassé tous les autres Eclectes dans la théurgie théosophique. Ammonius déclarait que toute la SAGESSE morale et pratique se trouvait dans les livres de Thoth ou Hermès le Trismégiste. Mais « Thoth » signifie « un collège », école ou assemblée, et les ouvrages de ce nom, selon le theodidaktos, étaient identiques avec les doctrines des Sages de l'Extrême-Orient. Si Pythagore puisa ses connaissances aux Indes (où jusqu'à ce jour il est mentionné dans les vieux manuscrits sous le nom de Yavanâcharya, le « maître grec ») (4), Platon acquit ses connaissances dans les livres de Thoth-Hermès. Comment il se fit que le jeune Hermès, le dieu des bergers, surnommé « le bon Pasteur », qui présidait aux modes de divination et de clairvoyance, devint identique avec Thoth, (ou Thot) le Sage déifié, et l'auteur du Livre des Morts, — la doctrine ésotérique seule pourrait le révéler aux Orientalistes.
Chaque pays a eu ses sauveurs. Celui qui dissipe les ténèbres de l'ignorance à l'aide du flambeau de la science, nous découvrant ainsi la vérité, mérite autant ce titre de notre gratitude que celui qui nous sauve de la mort en guérissant notre corps. Il a réveillé dans notre âme engourdie la faculté de distinguer le vrai du faux, en y allumant une lumière divine jusque-là absente et il a droit à notre culte reconnaissant, car il est devenu notre créateur. Qu'importe le nom ou le symbole qui personnifie l'idée abstraite, si cette idée est toujours la même et la vraie ! Que ce symbole concret porte un nom ou un autre, que le sauveur auquel on croit s'appelle de son nom terrestre, Krishna, Bouddha, Jésus ou Asclépios surnommé aussi le « dieu sauveur » Σώτηρ, nous n'avons qu'à nous souvenir d'une chose : les symboles des vérités divines n'ont pas été inventés pour l'amusement de l'ignorant ; ils sont l'alpha et l'oméga de la pensée philosophique.
La théosophie étant la voie qui mène à la vérité, dans tout culte comme dans toute science, l'occultisme est, pour ainsi dire, la pierre de touche et le dissolvant universel. C'est le fil d'Ariane donné par le maître au disciple qui s'aventure dans le labyrinthe des mystère de l'être ; le flambeau qui l'éclaire dans le dédale dangereux de la vie, l'énigme du Sphinx, toujours. Mais la lumière versée par ce flambeau ne peut être discernée qu'avec l'œil de l'âme réveillée ou nos sens spirituels ; elle aveugle l'œil du matérialiste comme le Soleil aveugle le hibou.
N'ayant ni dogme ni rituel, — ces deux n'étant que l'entrave, le corps matériel qui étouffe l'âme, — nous ne nous servons jamais de la « magie cérémoniale » des Kabalistes occidentaux ; nous en connaissons trop les dangers pour jamais l'admettre. Dans la S. T., tout membre est libre d'étudier ce qui lui plaît, pourvu qu'il ne se hasarde pas dans des régions inconnues qui le mèneraient sûrement vers la magie noire, la sorcellerie contre laquelle Eliphas Levi met si franchement son public en garde. Les sciences occultes sont un danger pour celui qui ne les comprend qu'imparfaitement. Celui qui s'adonnerait à leur pratique, tout seul, courrait le risque de devenir fou. Or, ceux qui les étudient feraient bien de se réunir en petits groupes de trois à sept. Les groupes doivent être impairs pour avoir plus de force. Un groupe tant soit peu solidaire, formant un seul corps uni, où les sens et perceptions des unités se complètent et s'entre'aident, — c'est-à-dire l'un suppléant à l'autre la qualité qui lui manque, — finira toujours par former un corps parfait et invincible. « L'union fait la force ». La morale de la fable du vieillard léguant à ses fils un faisceau de bâtons qui ne doivent jamais être séparés, est une vérité qui restera toujours axiomatique.
[...] Tout correspond et se lie mutuellement dans la nature. Dans son sens abstrait, la Théosophie est le rayon blanc d'où naissent les sept couleurs du prisme solaire, chaque être humain s'assimilant un de ces rayons plus que les six autres. Il s'ensuivrait que sept personnes, pourvue chacune de son rayon spécial, pourraient s'aider mutuellement. Ayant à leur service le faisceau septénaire, elles auraient ainsi les sept forces de la nature à leur disposition. Mais il s'ensuit aussi que pour arriver à ce but, le choix des sept personnes ayant à former un groupe, doit être laissé à un expert, à un initié dans la Science des rayons occultes.
[...] Car, disons-le tout de suite, la théosophie a cela en plus de la Science vulgaire, qu'elle examine le revers de toute vérité apparente. Elle creuse et analyse chaque fait présenté par la Science physique, n'y cherchant que l'essence et la constitution finale et occulte dans toute manifestation cosmique et physique, qu'elle soit du domaine moral, intellectuel ou matériel. En un mot, elle commence ses recherches là où celles des matérialistes finissent.
— C'est donc de la métaphysique que vous nous offrez ? Pourquoi ne pas le dire tout de suite ? nous objectera-t-on.
Non, ce n'est pas la métaphysique, ainsi qu'on la comprend généralement, quoiqu'elle joue son rôle quelquefois. Les spéculations de Kant, de Leibnitz et de Shopenhauer sont du domaine métaphysique, ainsi que celles d'Herbert Spencer. [...] La métaphysique kantienne a fait découvrir à son auteur, sans le moindre secours des méthodes actuelles ou d'instruments perfectionnés, l'identité de la constitution et de l'essence du soleil et des planètes ; et Kant a affirmé, lorsque les meilleurs astronomes, même dans la première moitié de ce siècle, — ont encore nié. Mais cette même métaphysique n'a pas réussi à lui démontrer, pas plus qu'elle n'a aidé la physique moderne à la découvrir (malgré ses hypothèses si bruyantes) la vraie nature de cette essence.
Donc, la Théosophie, ou plutôt les sciences occultes qu'elle étudie, sont quelque chose de plus que de la simple métaphysique. C'est, s'il m'est permis d'user de ce double terme, de la méta-métapnysique, de la méta-géométrie, etc., etc., ou un transcendantalisme universel. La Théosophie rejette entièrement le témoignage des sens physiques, si celui-ci n'a pas pour base celui de la perception spirituelle et psychique. Qu'il s'agisse de la clairvoyance et de la clairaudience le mieux développées, le témoignage final de toutes deux sera rejeté, à moins que ces termes ne signifient la φωτός de Jamblique, ou l'illumination extatique, le άγωγή μαντίχ, de Plotin et de Porphyre. De même pour les sciences physiques ; l'évidence de la raison sur le plan terrestre, comme celle de nos cinq sens, doivent recevoir l'imprimatur du sixième et septième sens de l'Ego divin, avant qu'un fait soit accepté par un vrai occultiste.
[...] La Théosophie est synonyme de la Gnanâ- Vidya, et de Brahmâ- Vidya (5) des Indous, et du Dzyan des adeptes trans-himaléens, la science des vrais Raj-Yogas, qui sont bien plus accessibles qu'on ne le croit. Elle a des écoles nombreuses dans l'Orient. Mais ses branches sont encore plus nombreuses, chacune ayant fini par se détacher du tronc-mère, — la SAGESSE ARCHAIQUE, — et varier dans sa forme.
Mais, tandis que ces formes variaient, s'écartant davantage, avec chaque génération, de la Vérité-Lumière, le fond des vérités initiatiques resta toujours le même. Les symboles choisis pour désigner la même idée peuvent différer, mais, dans leur sens caché, ils expriment tous la même idée. Ragon, le maçon le plus érudit entre les « Fils de la Veuve », l'a bien dit. Il existe une langue sacerdotale, le « langage du mystère », et à moins de la bien connaître, on ne peut aller bien loin dans les sciences Occultes. Selon lui, « bâtir ou fonder une ville », avait la même signification que de « fonder une religion » ; donc, cette phrase, dans Homère, est l'équivalente de celle qui parle dans les Brahmânas, de distribuer le « jus de Soma ». Elle veut dire « fonder une école ésotérique », non pas une « religion », comme Ragon le veut. S'est-il trompé ? Nous ne pensons pas. Mais comme un théosophe du cercle ésotérique n'oserait dire ce qu'il a juré de réserver dans le silence, à un simple membre de la Société Théosophique, de même Ragon se vit obligé de ne divulguer que des vérités relatives, à ses trinosophes. Néanmoins, il est plus que certain qu'il avait étudié, du moins d'une manière élémentaire, la LANGUE DES MYSTÈRES.
Comment faire pour l'apprendre ? nous demande-t-on. Nous répondons : étudiez et comparez toutes les religions. Pour l'apprendre à fond, il faut un maître, un gourou ; pour y arriver de soi-même, il faut plus que du génie ; il faut être inspiré comme le fut Ammonius Saccas. Encouragé dans l'Eglise par Clément d'Alexandrie et Athénagore, protégé par les savants de la Synagogue et l'Académie, et adoré des Gentils, « il apprit la langue des mystères, en enseignant l'origine commune de tous les cultes, et un culte commun ». Pour le faire, il n'avait qu'à enseigner dans son école suivant les anciens canons d'Hermès que Platon et Pythagore avaient si bien étudiés et dont ils tirèrent leurs deux philosophies. S'étonnera-t-on si, trouvant dans les premiers versets de l'évangile de saint Jean les mêmes doctrines que dans les trois philosophies susnommées, il en conclut avec beaucoup de raison que le but du grand Nazaréen était de restaurer la sublime science de la vieille Sagesse dans toute son intégralité primitive ? Nous pensons comme Ammonius. Les récits bibliques et les histoires des dieux n'ont que deux explications possibles : ou bien ces récits et ces histoires sont de grandes et profondes allégories illustrant des vérités universelles, ou bien des fables bonnes à endormir les ignorants.
Ainsi les allégories, — juives comme païennes, contiennent toutes des vérités, et ne peuvent être comprises que de celui qui connaît la langue mystique de l'antiquité. Voyons ce que dit à ce propos un de nos théosophes les plus distingués, un Platonicien fervent et un Hébraïsant qui connaît son grec et son latin comme sa propre langue, le professeur Wilder (6), de New-York :
« L'idée antérieure des Néo Platoniciens était l'existence d'une seule et suprême Essence. C'était le Diu, ou « Seigneur des Cieux » des nations Aryennes, identique avec le Ιαω (Iao) des Chaldéens et des Hébreux, le Iabe des Samaritains, le Tiu ou Tuiseo des Norvégiens, le Duw des anciennes peuplades des îles Britanniques, le Zeus de celles de Thrace, et le Jupiter des Romains. C'était l'Être — (Non-Être, le Facit) un et suprême. C'est de lui que procédèrent tous les autres êtres par émanation. Les modernes ont substitué à ceci, paraît-il, leur théorie d'évolution. Peut-être qu'un jour quelque sage, plus perspicace qu'eux, fondra ces deux systèmes en un seul. Les noms de ces différentes divinités semblent avoir été souvent inventés avec peu ou point de rapport à leur signification étymologique, mais principalement à cause de tel ou tel autre sens mystique, attaché à la signification, numérique des lettres employées dans leur orthographe. »
Cette signification numérique est une des branches de la « langue du mystère », ou l'ancienne langue sacerdotale. On l'enseignait dans les « Petits Mystères », mais la langue même était réservée pour les hauts initiés seuls. Le candidat devait être sorti victorieux des terribles épreuves des Grands Mystères, avant d'en recevoir l'instruction. Voici pourquoi Ammonins Saccas, à l'instar de Pythagore, faisait prêter serment à ses disciples de ne jamais divulguer les doctrines supérieures à une personne qui ne fut déjà instruite dans les doctrines préliminaires, et prête pour l'initiation. Un autre sage, qui le précéda de trois siècles, en faisait autant avec ses disciples, en leur disant : qu'il leur parlait « par des similitudes » (ou paraboles) « parce qu'il vous est donné de connaître les mystères du royaume des cieux, mais que cela ne leur est point donné... parce qu'en voyant ils ne voient point, et qu'en entendant ils n'entendent pas, et ne comprennent point ».
Ainsi donc, les « similitudes » employées par Jésus, faisaient partie de la « langue des mystères », le parler sacerdotal des Initiés. Rome en a perdu la clef : en rejetant la théosophie et prononçant son anathème sur les sciences occultes, — elle la perd pour toujours.
« Aimez-vous les uns les autres », disait ce grand Maître (7) à ceux qui étudiaient les mystères « du royaume de Dieu ». « Professez l'altruisme, préservez l'union, l'accord et l'harmonie dans vos groupes, vous tous qui vous mettez dans les rangs des néophytes et des chercheurs de la VÉRITÉ UNE », nous disent d'autres Maîtres. « Sans union et sympathie intellectuelle et psychique, vous n'arriverez à rien. Celui qui sème la discorde récolte l'ouragan... » (8).
[...] Et maintenant, nous croyons avoir suffisamment réfuté, dans ces pages, plusieurs graves erreurs sur nos doctrines et croyances ; celle entre autres qui tient à voir dans les Théosophes, — dans ceux au moins qui ont fondé la Société, — des polythéistes ou des athées. Nous ne sommes ni l'un ni l'autre ; pas plus que ne l'étaient certains gnostiques qui, tout en croyant à l'existence des dieux planétaires, solaires et lunaires, ne leur offraient ni prières ni autels. Ne croyant pas à un Dieu personnel, en dehors de l'homme qui en est le temple, selon saint Paul et autres Initiés, nous croyons à un PRINCIPE impersonnel et absolu (9), tellement au-delà des conceptions humaines que nous ne voyons rien de moins qu'un blasphémateur et un présomptueux insensé dans celui qui chercherait à définir ce grand mystère universel. Tout ce qui nous est enseigné sur ce principe éternel et sans pareil, c'est qu'il n'est ni esprit, ni matière, ni substance, ni pensée, mais le contenant de tout cela, le contenant absolu. C'est en un mot le « Dieu néant » de Basilide, si peu compris même des savants et habiles annalistes du Musée Guimet (tome XIV), qui définissent le terme assez railleusement, lorsqu'ils parlent de ce « dieu néant qui a tout ordonné, tout prévu, quoiqu'il n'eût ni raison ni volonté. »
Oui, certes, et ce « dieu néant » étant identique avec le Parabrahm des Védantins, — la conception la plus philosophique comme la plus grandiose, — est identique aussi avec le AIN-SOPH des Kabalistes juifs. Celui-ci est aussi le « dieu qui n'est pas », « Ain » signifiant non-être ou l'absolu, le RIEN [...], c'est-à-dire que l'intelligence humaine, étant limitée sur ce plan matériel, ne peut concevoir quelque chose qui est, mais qui n'existe sous aucune forme. L'idée d'un être étant limitée à quelque chose qui existe, soit en substance — actuelle ou potentielle, — soit dans la nature des choses ou dans nos idées seulement, ce qui ne peut être perçu par les sens ou conçu par notre intellect qui conditionne toutes choses, n'existe pas pour nous.
— « Où donc placez-vous le Nirvana, ô grand Arhat ? demande un roi à un vénérable ascète bouddhiste qu'il questionne sur la bonne loi.
— Nulle part, ô grand roi ! fut la réponse.
— Le Nirvana n'existe donc pas ?
— Le Nirvana est, mais n'existe point. »
De même pour le dieu « qui n'est pas », une pauvre traduction littérale, car on devrait lire ésotériquement le dieu qui n'existe pas mais qui est. [...]
Ce n'est pas ce Principe immuable et absolu, qui n'est qu'en puissance d'être, qui émane les dieux, ou principes actifs du monde manifesté. L'absolu n'ayant, ni ne pouvant avoir aucune relation avec le conditionné ou le limité, ce dont les émanations procèdent est le « Dieu qui parle » de Basilide : c'est-à-dire le Logos, que Philon appelle « le second Dieu » et le Créateur des formes. « Le second Dieu est la Sagesse du Dieu UN » (Quaest. et Salut). « Mais ce logos, cette « Sagesse », est une émanation, toujours ? » nous objectera-t-on. « Or, faire émaner quelque chose de RIEN, est une absurdité ! » Pas le moins du monde. D'abord, ce « rien » est un rien parce qu'il est l'absolu, par conséquent le TOUT. Ensuite, ce « second Dieu » n'est pas plus une émanation que l'ombre que notre corps projette sur un mur blanc n'est l'émanation de ce corps. En tout cas, ce Dieu n'est pas l'effet d'une cause ou d'un acte réfléchi, d'une volonté consciente et délibérée. Il n'est que l'effet périodique (10) d'une loi éternelle et immuable, en dehors du temps et de l'espace, et dont le logos ou l'intelligence créatrice est l'ombre ou le reflet.
— « Mais c'est absurde, cette idée ! » entendons-nous dire à tout croyant dans un Dieu personnel et anthropomorphe. « Des deux — l'homme et son ombre — c'est cette dernière qui est le rien, une illusion d'optique, et l'homme qui la projette qui est l'intelligence, quoique passive dans ce cas ! »
— Parfaitement, mais c'est seulement ainsi sur notre plan où tout n'est qu'illusion ; où tout paraît à l'envers, comme ce qui est reflété dans un miroir. Or, comme le domaine du seul réel est à nos perceptions faussées par la matière le non-réel ; et que, du point de vue de la réalité absolue, l'univers avec ses êtres conscients et intelligents n'est qu'une pauvre fantasmagorie, il en résulte que c'est l'ombre du Réel, sur le plan de ce dernier, qui est douée d'intelligence et d'attributs, tandis que cet absolu, — de notre point de vue, — est privé de toute qualité conditionnelle, par cela même qu'il est l'absolu. Il ne faut pas être bien versé dans la métaphysique orientale pour le comprendre ; et il n'est pas bien nécessaire d'être un paléographe ou un paléologue distingué pour voir que le système de Basilide est celui des Védantins, quelque tordu et défiguré qu'il soit par l'auteur du Philosophumena. Ceci nous est parfaitement prouvé même par le résumé fragmentaire des systèmes gnostiques, que nous donne cet ouvrage. Il n'y a que la doctrine ésotérique qui puisse expliquer tout ce qu'il se trouve d'incompréhensible et de chaotique dans ce système incompris de Basilide, ainsi qu'il nous est transmis par les pères de l'église, ces bourreaux des Hérésies. Le Pater innatus, ou le Dieu non engendré, le grand Archon, et les deux démiurges, même les trois cent soixante-cinq cieux, le nombre contenu dans le nom d'Abraxas leur gouverneur, tout cela fut dérivé des systèmes Indiens. Mais tout est nié dans notre siècle de pessimisme, où tout marche à la vapeur, voire même la vie, ou rien d'abstrait aussi —- et il n'y a pas autre chose d'éternel — n'intéresse plus que de rares excentriques, et où l'homme meurt, sans avoir vécu un moment en tête-à-tête avec son âme, emporté qu'il est par le tourbillon des affaires égoïstes et terrestres.
[...] Disons-le, pour la centième fois : la Vérité est une !
Sitôt qu'elle est présentée, non sous toutes ses faces, mais selon les mille et une opinions que se font sur elle ses serviteurs, on n'a plus la VÉRITÉ divine, mais des échos confus de voix humaines. Où la chercher dans son tout intégral, même approximatif ? Est-ce chez les Kabalistes chrétiens ou les Occultistes européens modernes ? Chez les Spirites du jour ou les spiritualistes primitifs ?
[...] Comme la Bible, les livres kabalistiques ont leur lettre morte, le sens exotérique, et leur sens vrai ou l'ésotérique. La clef du vrai symbolisme se trouve à l'heure qu'il est au-delà des pics gigantesques des Himalayas, même celle des systèmes Indous. Aucune autre clef ne saurait ouvrir les sépulcres où gisent enterrés depuis des milliers d'années tous les trésors intellectuels qui y furent déposés par les interprètes primitifs de fa Sagesse divine. [...]
Notre Société est l'arbre de la Fraternité, poussé d'un noyau planté dans la terre par l'ange de la Charité et de la Justice, le jour où le premier Caïn tua le premier Abel. Pendant les longs siècles de l'esclavage de la femme et de la souffrance du pauvre, ce noyau fut arrosé de toutes les larmes amères versées par le faible et l'opprimé. Des mains bénies l'ont replanté d'un coin de la terre dans un autre, sous des cieux différents et à des époques éloignées l'une de l'autre. « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît », disait Confucius à ses disciples. « Aimez-vous entre vous, et aimez toute créature vivante », prêchait Gautama le Bouddha à ses Arhats. « Aimez-vous les uns les autres », fut répété comme un écho fidèle dans les rues de Jérusalem. [...]
[...] Noyaux d'une vraie Fraternité, il dépend d'eux [les Théosophes] de faire de leur Société l'arche destinée, dans un avenir prochain, à transporter l'humanité du nouveau cycle au delà des grandes eaux bourbeuses du déluge du matérialisme sans espoir. [...]
[...] Tout ceci doit s'accomplir naturellement et volontairement, de part et d'autre ; or, le moment n'est pas encore arrivé, pour le lion et l'agneau, de dormir dans les bras l'un de l'autre. La grande réforme doit avoir lieu sans secousses sociales, sans une goutte de sang versé ; rien qu'au nom de cette vérité axiomatique de la philosophie orientale qui nous montre que la grande diversité de fortune, de rang social et d'intellect, n'est due qu'à des effets du karma personnel de chaque être humain. Nous ne recueillons que ce que nous avons semé. Si l'homme physique de la personnalité diffère de chaque autre homme, l'être immatériel en lui, ou l'individualité immortelle, émane de la même essence divine que celle de son voisin. Celui qui est bien impressionné de la vérité philosophique que tout Ego commence et finit par être le TOUT indivisible ne saurait aimer son voisin moins qu'il ne s'aime lui-même. Or, jusqu'au moment où ceci deviendra une vérité religieuse, aucune réforme semblable ne pourrait avoir lieu. L'adage égoïste : « Charité bien ordonnée commence par soi-même », ou cet autre : « Chacun pour soi, Dieu pour tout le monde », mèneront toujours les races « supérieures » et chrétiennes à s'opposer à l'introduction pratique de ces beaux proverbes païens : « Tout pauvre est le fils du riche », et encore davantage à celui qui nous dit : « Nourris d'abord celui qui a faim, et mange toi-même ce qui reste ».
Mais le temps viendra où cette sagesse « barbare » des races « inférieures » sera mieux appréciée. Ce que nous devons chercher en attendant, c'est d'apporter un peu de paix sur terre, dans les cœurs de ceux qui souffrent, en soulevant pour eux un coin du voile qui leur cache la vérité divine. Que les plus forts montrent le chemin aux plus faibles, et les aident à gravir la pente escarpée de l'existence. Qu'ils leur fassent fixer le regard sur le Phare qui brille à l'horizon, au-delà de la mer mystérieuse et inconnue des Sciences théosophiques comme une nouvelle étoile de Bethléem, — et que les déshérités de la vie reprennent espoir...

Notes partie II :
(4) Yavana ou « l'Ionien », et achârya, « professeur ou maître ». Le nom est un composé de ces deux mots.
(5) Vidya ne peut se rendre que par le terme grec la gnose, le savoir ou connaissance des choses cachées et spirituelles ou encore la sagesse de Brahm, c'est-à-dire du Dieu qui contient en lui tous les dieux.
(6) Le premier vice-président de la S.T. lorsqu'elle fut fondée.
(7) Jésus. Voir les numéros 3, 4, 5, de la Revue Théosophique.
(8) Proverbe siamois et bouddhiste.
(9) Cette croyance ne regarde que ceux qui partagent l'opinion de la soussignée. Chaque membre a le droit de croire en ce qu'il veut et comme il veut. Comme nous l'avons dit ailleurs, la Société Théoso-phique est la « République de la conscience. »
(10) Pour celui, du moins, qui croit à une succession de « créations » non interrompues, que nous nommons « les jours et les nuits » de Brahmâ, ou les manvantaras et les pralayas (dissolutions).

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Le cycle nouveau

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[Article écrit en français par H.P. Blavatsky et publié dans La Revue Théosophique du 21 mars 1889
– Cahier Théosophique 116 – © Textes Théosophiques, Paris]

Nous ne devons pas inaugurer ce premier numéro d'une Revue théosophique orthodoxe et officielle sans donner à nos lecteurs quelques renseignements qui nous paraissent absolument nécessaires.
En effet, les idées qu'on s'est faites jusqu'à ce jour sur la Société Théosophique des Indes, ainsi qu'on l'appelle, sont si vagues et si variées, que beaucoup de nos membres eux-mêmes ont conservé à se sujet des opinions fort erronées. Rien ne prouve mieux la nécessité de faire bien connaître le but que nous poursuivons dans une Revue dévouée exclusivement à la Théosophie. Aussi, avant de prier nos lecteurs de s'y intéresser ou même de s'y aventurer, quelques explications préliminaires leur sont strictement dues.
Qu'est-ce que la Théosophie ? Pourquoi ce nom prétentieux, nous demande-t-on tout d'abord ? Lorsque nous répondons que la Théosophie est la sagesse divine ou la sagesse des dieux (Theo-Sophia) plutôt que celle d'un dieu, on nous fait cette autre objection encore plus extraordinaire : — « N'êtes-vous donc point Bouddhistes ? Or, nous savons que les Bouddhistes ne croient ni à un dieu, ni à des dieux... »
Rien de plus exact. Mais, premièrement, nous ne sommes pas plus Bouddhistes que nous ne sommes Chrétiens, Musulmans, Juifs, Zoroastriens ou Brahmes. Ensuite, en matière de dieux, nous nous en tenons à la méthode ésotérique de l'Hyponoia enseignée par Ammonius Saccas, c'est-à-dire au sens occulte du mot. Aristote ne l'a-t-il pas dit ? — « L'essence Divine péné¬trant la nature et répandue dans tout l'univers (qui est infini), ce que les hoi polloi appellent des dieux, c'est tout simplement... les premiers principes » ; en d'autres termes, les forces créatrices et intelligentes de la Nature. De ce que les Bouddhistes philosophes admettent et connaissent la nature de ces forces aussi bien que qui que ce soit, il ne s'ensuit pas que la Société, — en tant que Société, — soit Bouddhiste. En sa qualité de corporation abstraite, la Société ne croit à rien, n'accepte rien, n'enseigne rien. La Société per se ne peut et ne doit avoir aucune religion, car elle contient toutes les religions. Les cultes ne sont, après tout, que des véhicules extérieurs, des formes plus ou moins matérielles, et contenant plus ou moins de l'essence de la Vérité une et universelle. La Théosophie est en principe la science spirituelle aussi bien que physique de cette Vérité, la véritable essence des recherches déistes et philosophiques. Représentant visible de la Vérité universelle, — puisque toutes les religions et les philosophies y sont contenues et que chacune d'elles contient à son tour une portion de cette Vérité, — la Société ne saurait être plus sectaire, avoir plus de préférences ou de partialité qu'une Société anthropologique ou géographique. Ces dernières se soucient-elles que leurs explorateurs appartiennent à telle religion ou à telle autre, pourvu que chacun de leurs membres fasse bravement son devoir ?
Si, maintenant, on nous demande, comme on l'a déjà fait tant de fois, si nous sommes déistes ou athées, spiritualistes ou matérialistes, idéalistes ou positivistes, royalistes, républicains ou socialistes, nous répondrons que chacune de ces opinions est représentée dans la Société. Et je n'ai qu'à répéter ce que je disais, il y a juste dix ans, dans un article de fond du Theosophist, pour faire voir combien ce que le public pense de nous diffère de ce que nous sommes en réalité. Notre Société a été accusée, à diverses époques, des méfaits les plus baroques et les plus contradictoires, et on lui a prêté des motifs et des idées qu'elle n'a jamais eus. Que n'a-t-on pas dit de nous ! Un jour, nous étions une société d'ignares, croyant aux miracles ; le lendemain, on proclamait que nous étions nous-mêmes des thaumaturges ; notre but était secret et tout politique, disait-on le matin, nous étions des Carbonari et de dangereux Nihilistes ; puis, le soir, on découvrait que nous étions des espions salariés de la Russie monarchique et autocratique. D'autres fois, sans transition aucune, nous devenions des Jésuites cherchant à ruiner le Spiritisme en France. Les Positivistes américains voyaient en nous des fanatiques religieux, tandis que le clergé de tous les pays nous dénonçait comme des émissaires de Satan, etc., etc. En dernier lieu, nos braves critiques, avec une urbanité très impartiale, divisèrent les Théosophes en deux catégories : les charlatans et les gobe-mouches...
Or, on ne calomnie que ce que l'on hait ou « que l'on redoute ». Pourquoi nous haïrait-on ? Quant à nous redouter, qui sait ? La vérité n'est pas toujours bonne à dire, et nous en disons trop, peut-être, de vérités vraies. Malgré tout, depuis le jour de la fondation de notre Société, aux Etats-Unis, il y a quatorze ans, nos enseignements ont reçu un accueil tout à fait inespéré. Le programme original a dû être élargi, et le terrain de nos recherches et de nos explorations réunies se perd, à l'heure qu'il est, dans des horizons infinis. Cette extension fut nécessitée par le nombre toujours croissant de nos adhérents, nombre qui augmente encore chaque jour ; la diversité de leurs races et de leurs religions exigeant de notre part des études de plus en plus approfondies. Cependant si notre programme fut élargi, il n'y fut rien changé quant à ce qui touchait aux trois buts principaux, sauf, hélas ! pour celui qui nous tenait le plus à cœur, le premier, à savoir : la Fraternité universelle sans distinction de race, de couleur ou de religion. Malgré tous nos efforts, cet objet a été presque toujours ignoré ou est resté lettre morte, aux Indes surtout, grâce à la morgue innée et à l'orgueil national des Anglais. A part cela, les deux autres objets, c'est-à-dire l'étude des religions orientales, des vieux cultes védique et bouddhiste surtout, et nos recherches sur les pouvoirs latents dans l'homme, ont été poursuivis avec un zèle qui a reçu sa récompense.
Depuis 1876, nous nous sommes vus forcés de dévier de plus en plus de la grande route des généralités, primitivement tracée, pour prendre des voies collatérales qui vont toujours en s'élargissant. Il est arrivé ainsi que, pour satisfaire tous les Théosophes et suivre l'évolution de toutes les religions, il nous a fallu faire le tour du globe entier, en commençant notre pèlerinage à l'aube du cycle de l'humanité naissante. Ces recherches ont abouti à une synthèse qui vient d'être esquissée dans La Doctrine Secrète, dont certaines portions seront traduites dans cette Revue. La doctrine est à peine ébauchée dans nos volumes ; et cependant les mystères qui y sont dévoilés, concernant les croyances des peuples préhistoriques, la cosmogonie et l'anthropologie, n'avaient jamais été divulgués jusqu'à ce jour. Certains dogmes, certaines théories se heurtent aux théories scientifiques, surtout à celles de Darwin ; en revanche, ils expliquent et éclairent ce qui restait incompréhensible jusqu'à ce jour et comblent plus d'une lacune laissée, nolens volens, béante par la science officielle. Mais nous devions présenter ces doctrines telles qu'elles sont ou bien ne jamais aborder le sujet. Celui qu'effraient ces perspectives infinies et qui chercherait à les abréger par les chemins de traverse et les ponts volants artificiellement bâtis par la science moderne au-dessus de ses mille et une lacunes, fera mieux de ne pas s'engager dans les thermopyles de la science archaïque.
Tel a été un des résultats de notre Société, résultat bien pauvre peut-être, mais qui sera certainement suivi d'autres révélations, exotériques ou purement ésotériques. Si nous en parlons, c'est pour prouver que nous ne prêchons aucune religion en particulier, laissant à chaque membre pleine et entière liberté de suivre sa croyance particulière. Le but principal de notre organisation, dont nous nous efforçons de faire une vraie fraternité, est exprimé tout entier dans la devise de la Société Théosophique et de tous ses organes. « Il n'y a pas de religion plus élevée que la vérité ». Comme Société impersonnelle nous devons donc prendre cette vérité partout où nous la trouvons, sans nous permettre plus de partialité pour une croyance que pour une autre. Ceci mène directement à une déduction toute logique. Si nous acclamons et recevons à bras ouverts tout chercheur sérieux à la poursuite de la vérité, il ne saurait y avoir de place dans nos rangs pour un sectaire ardent, un bigot ou un cafard, entouré de la muraille chinoise de dogmes dont chaque pierre porte les mots : « On ne passe pas ». Quel poste y occuperait, en effet, un fanatique dont la religion défend toute recherche et n'admet pas de raisonnement possible, alors que l'idée mère, la racine même d'où pousse la belle plante que nous appelons Théosophie, se nomme: Recherche libre et entière à travers tous les mystères naturels, divins ou humains !
Sauf cette restriction, la Société invite tout le monde à participer à ses recherches et à ses découvertes. Quiconque sent son cœur battre à l'unisson avec le grand cœur de l'humanité ; quiconque sent ses intérêts solidaires avec les intérêts de tout être plus pauvre et plus mal partagé que lui ; quiconque, homme ou femme, est toujours prêt à tendre la main à ceux qui .souffrent ; quiconque apprécie le mot « Egoïsme » à sa juste valeur, est Théosophe de naissance et de droit. Il peut toujours être sûr de trouver des âmes sympathiques parmi nous. Notre Société, en effet, est une petite humanité spéciale, où, comme dans le genre humain, on trouve toujours son Sosie.
Si on nous objecte que l'athée y coudoie le déiste, et le matérialiste l'idéaliste, nous répondrons: qu'importe ! Qu'un individu soit matérialiste, c'est-à-dire discerne dans la matière une potentialité infinie pour la création ou plutôt pour l'évolution de toute vie terrestre, ou bien spiritualiste, et soit doué d'une perception spirituelle que l'autre n'a pas, en quoi cela empêche-t-il l'un ou l'autre d'être un bon Théosophe ? D'ailleurs, les adorateurs d'un dieu personnel ou Substance divine sont bien plus matérialistes que les Panthéistes qui rejettent l'idée d'un dieu carnalisé, mais qui aperçoivent l'essence divine dans chaque atome. Tout le monde sait que le Bouddhisme ne reconnaît ni un dieu ni des dieux. Et cependant l'Arhat, pour qui chaque atome de poussière est aussi plein de Swabhavat (substance plastique, éternelle et intelligente, quoique impersonnelle) qu'il l'est lui-même, et qui tâche d'assimiler ce Swabhavat en s'identifiant avec le Tout pour arriver au Nirvana, doit parcourir pour y arriver la même voie douloureuse de renonciation, de bonnes œuvres et d'altruisme, et mener une vie aussi sainte, quoique moins égoïste dans son motif, que le Chrétien béatifié. Qu'importe la forme qui passe, si le but que l'on poursuit est toujours la même essence éternelle, que cette essence se traduise à la perception humaine sous la forme d'une substance, d'un souffle immatériel ou d'un rien ! Admettons la PRÉSENCE, qu'elle s'appelle dieu personnel ou substance universelle, et confessons une cause puisque nous voyons tous des effets. Mais, ces effets étant les mêmes pour le Bouddhiste athée et pour le Chrétien déiste, et la cause étant aussi invisible et aussi inscrutable pour l'un que pour l'autre, pourquoi perdre notre temps à courir après une ombre insaisissable ? Au bout du compte le plus grand des Matérialistes, aussi bien que le plus transcendant des philosophes, confesse l'omniprésence d'un Protée impalpable, omnipotent dans son ubiquité à travers tous les royaumes de la nature, y compris l'homme ; Protée indivisible dans son essence, sans forme et pourtant se manifestant dans toute forme, qui est ici, là, partout et nulle part, qui est le Tout et le Rien, qui est toutes choses et toujours Un, Essence universelle qui lie, limite et contient tout, et que tout contient. Quel théologien peut aller au-delà ? Il suffit de reconnaître ces vérités pour être Théosophe ; car une confession semblable revient à admettre que non seulement l'humanité, — encore qu'elle soit composée de milliers de races, — mais tout ce qui vit et végète, tout ce qui est, en un mot, est fait de la même essence et substance, et animé du même esprit, et que, par conséquent, dans la nature, tout est solidaire au physique comme au moral.
Nous l'avons déjà dit ailleurs, dans le Theosophist : « Née aux Etats-Unis d'Amérique, la Société Théosophique a été constituée sur le modèle de la mère-patrie. Celle-ci, on le sait, a omis le nom de Dieu dans sa Constitution, de peur, disaient les Pères de la République, que ce mot ne devînt un jour le prétexte d'une religion d'Etat ; car, ils désiraient accorder dans les lois une absolue égalité à toutes les religions, de sorte que toutes soutinssent l'Etat, et que toutes fussent à leur tour protégées ».
La Société Théosophique a été établie sur ce beau modèle.
A l'heure qu'il est, ses cent soixante-treize branches [173] sont groupées en plusieurs Sections. Aux Indes, ces sections se gouvernent elles-mêmes et subviennent à leurs propres frais ; en dehors des Indes, il y a deux grandes sections, une en Amérique et une autre en Angleterre [American Section et British Section]. Ainsi, chaque branche comme chaque membre ayant le droit de professer la religion et d'étudier les sciences ou les philosophies qu'il préfère, pourvu que le tout reste uni par les liens de la Solidarité et de la Fraternité, — notre Société peut s'appeler véritablement la « République de la conscience ».
Tout en étant libre de poursuivre les occupations intellectuelles qui lui plaisent le mieux, chaque membre de notre Société doit cependant fournir une raison quelconque pour y appartenir ; ce qui revient à dire que chaque membre doit apporter sa part, si petite qu'elle soit, en labeur mental ou autrement, pour le bien de tous. S'il ne travaille pas pour autrui, il n'a pas de raison d'être Théosophiste. Tous, nous devons travailler à la libération de la pensée humaine, à l'élimination des superstitions égoïstes et sectaires et à la découverte de toutes les vérités qui sont à la portée de l'esprit humain. Ce but ne peut être atteint plus sûrement que par la culture de la solidarité dans le travail mental. Aucun travailleur honnête, aucun chercheur sérieux, ne s'en retourne les mains vides ; et il n'y a guère d'hommes ou de femmes, si occupés qu'on les suppose, qui soient incapables de déposer leur denier moral ou pécuniaire sur l'autel de la vérité. Le devoir des Présidents de branches et de Sections sera désormais de veiller à ce qu'il n'y ait point de ces frelons, qui ne font que bourdonner, dans la ruche des abeilles théosophiques.
Un mot encore. Que de fois n'a-t-on pas accusé les deux Fondateurs de la Société Théosophique d'ambition et d'autocratie ! Que de fois ne leur a-t-on pas reproché un prétendu désir d'imposer leurs volontés aux autres membres ! Rien de plus injuste. Les Fondateurs de la Société ont toujours été les premiers et les plus humbles serviteurs de leurs collaborateurs et collègues ; se montrant toujours prêts à les aider des faibles lumières dont ils disposent, et à les soutenir dans la lutte contre les égoïstes, les indifférents et les sectaires ; car telle est la première lutte à laquelle doit se préparer quiconque entre dans notre Société si peu comprise du public. D'ailleurs, les rapports publiés après chaque Convention annuelle sont là pour le prouver. A notre dernier anniversaire, tenu à Madras, en décembre 1888, d'importantes réformes ont été proposées et adoptées. Tout ce qui ressemblait à une obligation pécuniaire a cessé d'exister, le paiement même des 25 fr. que coûtait le diplôme ayant été aboli. Désormais les membres sont libres de donner ce qu'ils veulent, s'ils ont à cœur d'aider et de soutenir la Société, ou de ne rien donner.
Dans ces conditions et à ce moment de l'histoire théosophique, il est facile de comprendre le but d'une Revue dévouée exclusivement à la propagation de nos idées. Nous voudrions pouvoir y ouvrir de nouveaux horizons intellectuels, y tracer des voies inexplorées menant à l'amélioration du genre humain ; y offrir une parole de consolation à tous les déshérités de la terre, qu'ils souffrent d'un vide dans l'âme ou de l'absence des biens matériels. Nous invitons tous les grands cœurs qui voudraient répondre à cet appel à se joindre à nous dans cette œuvre humanitaire. Tout collaborateur, qu'il soit membre de notre Société ou seulement en sympathie avec elle, peut nous aider à faire de cette Revue le seul organe de la vraie Théosophie, en France. Nous voici en face de toutes les glorieuses possibilités de l'avenir. Voici encore une fois l'heure du grand retour périodique de la marée montante de la pensée mystique en Europe. De tous côtés nous environne l'océan de la science universelle, — la science de la vie éternelle, — apportant dans ses flots les trésors ensevelis et oubliés des générations disparues, trésors qui sont encore inconnus des 'races civilisées modernes. Le courant vigoureux qui monte des abîmes sous-marins, des profondeurs où gisent les connaissances et les arts préhistoriques engloutis avec les Géants antédiluviens, — demi-dieux, quoique mortels à peine ébauchés, — ce courant nous souffle au visage, en murmurant : — « Ce qui fut, est encore ; ce qui est oublié, enterré depuis des éons dans les profondeurs des couches jurassiques, peut reparaître à la surface encore une fois. Préparez-vous ».
Heureux ceux qui entendent le langage des éléments. Mais où vont-ils, ceux pour qui le mot élément n'a d'autre signification que celle que lui donnent la physique et la chimie matérialistes ? Est-ce vers des rivages connus que le flot des grandes eaux les emportera, lorsqu'ils auront perdu pied dans l'inondation qui Se prépare ? Est-ce vers le sommet d'un nouvel Ararat qu'ils se sentiront emportés, vers les hauteurs où il y a lumière et soleil et une corniche sûre pour y poser le pied, ou bien est-ce vers un abîme sans fond, qui les engloutira dès qu'ils voudront lutter contre les vagues irrésistibles d'un élément nouveau ?
Préparons-nous, et étudions la vérité sous toutes ses faces, tâchons de n'en ignorer aucune, si nous ne tenons pas, lorsque l'heure sera venue, à tomber dans le gouffre de l'inconnu. Il est inutile de s'en remettre au hasard et d'attendre le moment de la crise intellectuelle et psychique qui se prépare, avec indifférence, sinon avec une pleine incrédulité, en se disant qu'au pis aller la marée nous poussera tout naturellement vers le rivage ; car il y a de grandes chances pour que cette marée ne rejette qu'un cadavre. La lutte sera terrible, en tout cas, entre le matérialisme brutal et le fanatisme aveugle d'un côté, et de l'autre la philosophie et le mysticisme, ce voile plus ou moins épais de la vérité éternelle.
Ce n'est pas le matérialisme qui aura le dessus. Tout fanatique d'une idée qui l'isolerait de l'axiome universel — « il n'y a pas de religion plus élevée que la Vérité » — se verra détaché par cela même, comme une planche pourrie, de la nouvelle arche appelée l'Humanité. Ballotté sur les flots, chassé par le vent, roulé dans cet élément si terrible parce que cet élément est inconnu, il se verra bientôt engouffré...
Oui, il doit en être ainsi et il ne peut en être autrement, lorsque la flamme artificielle et sans chaleur du matérialisme moderne s'éteindra faute d'aliments. Ceux qui ne peuvent se faire à l'idée d'un .Moi spirituel, d'une âme vivante et d'un Esprit éternel dans leur coque matérielle (qui ne doit qu'à ces principes sa vie illusoire) ; ceux pour qui la grande vague d'espérance en l'existence d'outre-tombe est un flot amer, le symbole d'une quantité inconnue, ou bien le sujet d'une croyance sui generis, résultant d'hallucinations médianimiques ou théologiques, — ceux-là feront bien de se préparer aux plus grands déboires que l'avenir puisse leur réserver. Car de la profondeur des eaux bourbeuses et noires de la matière qui leur cache de tous côtés les horizons du grand au delà, monte vers les dernières années de ce siècle une force mystique. C'est un frôlement, tout au plus, jusqu'ici, mais un frôlement surhumain, — « surnaturel », seulement pour les superstitieux et les ignorants. L'esprit de vérité passe en ce moment sur la face de ces eaux noires, et, en les divisant, les contraint à dégorger leurs trésors spirituels. Cet esprit est une force qui ne peut être ni entravée ni arrêtée. Ceux qui la reconnaissent et sentent que voici le moment suprême de leur salut, seront enlevés par elle et emportés au-delà des illusions du grand serpent astral. Le bonheur qu'ils en éprouveront sera si âpre et si vif, que, s'ils n'étaient isolés en esprit de leur corps de chair, la béatitude les blesserait comme une lame acérée. Ce n'est pas du plaisir qu'ils éprouveront, mais un bonheur qui est 'un avant-goût de la connaissance des dieux, de la connaissance du bien et du mal et des fruits de l'arbre de la vie.
Mais que l'homme de l'ère présente soit un fanatique, un incrédule ou un mystique, il doit se bien persuader qu'il lui est inutile de lutter contre les deux forces morales actuellement déchaînées et en lutte suprême. Il est à la merci de ces deux adversaires, et il n'existe pas de force intermédiaire capable de le protéger. Ce n'est qu'une question de choix : se laisser emporter naturellement et sans lutte sur les flots de l'évolution mystique, ou bien se débattre contre la réaction de l'évolution morale et psychique et se sentir engouffré dans le Maelström de la nouvelle marée. Le monde entier, à l'heure actuelle, avec ses centres de haute intelligence et de culture humaine, avec ses foyers politiques, littéraires, artistiques et commerciaux, est en ébullition ; tout s'ébranle, s'écroule et tend à se réformer. Il est inutile de s'aveugler, inutile d'espérer qu'on pourra rester neutre entre les deux forces qui luttent ; il faut se laisser broyer ou choisir entre elles. L'homme qui s'imagine avoir choisi la liberté, et qui, néanmoins, reste submergé dans cette chaudière en ébullition et écumante de matière mal¬propre que l'on appelle la vie sociale, — prononce le mensonge le plus terrible à son Moi divin, un mensonge qui aveuglera ce Moi à travers la longue série de ses incarnations futures. Vous tous qui hésitez dans la voie de la Théosophie et des sciences occultes, et qui tremblez au seuil d'or de la vérité, — la seule vérité qui soit encore possible, puisque toutes les autres vous ont fait défaut, l'une après l'autre, — regardez bien en face la grande réalité sui s'offre à vous. C'est aux mystiques seuls que ces paroles s'adressent, c'est pour eux seuls qu'elles ont quelque importance ; pour ceux qui ont déjà fait leur choix elles sont vaines et inutiles. Mais vous, Occultistes, Kabalistes et Théosophes, vous savez bien qu'un mot vieux comme le monde, quoique nouveau pour vous, a été prononcé au commencement de ce cycle, et gît en puissance, bien que non articulé pour les autres, dans la somme des chiffres de l'année 1889 ; vous savez qu'une note, qui n'avait jamais encore été entendue par les hommes de l'ère présente, vient de résonner, et qu'une nouvelle pensée est éclose, mûrie par les forces de l'évolution. Cette pensée diffère de tout ce qui a jamais été produit dans le XIX siècle ; elle est identique, cependant, avec celle qui fut la tonique et la clef de voûte de chaque siècle, surtout du dernier : — Liberté absolue de la pensée humaine.
Pourquoi essayer d'étrangler, de supprimer ce qui ne peut être détruit ? A quoi bon lutter, lorsqu'on n'a d'autre choix que de se laisser soulever sur la crête de la vague spirituelle jusqu'aux cieux, jusqu'au-delà des étoiles et des univers, ou de se laisser entraîner dans le gouffre béant d'un océan de matière. Vains sont vos efforts pour sonder l'insondable, pour arriver aux racines de cette matière si glorifiée dans notre siècle ; car ses racines poussent' dans l'Esprit et dans l'Absolu, et n'existent pas, bien qu'elles soient éternelles. Ce contact continu avec la chair, le sang et les os, avec l'illusion de la matière différenciée, ne fait que vous aveugler ; et plus vous pénétrerez avant dans la région des atomes chimiques et insaisissables, plus vous vous convaincrez qu'ils n'existent que dans votre imagination. Pensez-vous y trouver vraiment toutes les vérités et toutes les réalités de l'être ? Mais la mort est à la porte de chacun de nous, prête à fermer sur l'âme aimée qui s'échappe de sa prison, sur l'âme qui seule a rendu le corps réel ; et l'amour éternel s'assimile-t-il avec les molécules de la matière qui différencie et disparaît ?
Mais vous êtes peut-être indifférents à tout cela, et alors, que vous importent l'amour et les âmes de ceux que vous avez aimés, puisque vous ne croyez pas à ces âmes ? Ainsi soit-il. Votre choix est tout fait ; vous êtes entrés dans le sentier qui ne traverse que les déserts arides de la matière. Vous vous êtes condamnés à y végéter à travers une longue série d'existences, vous contentant désormais de délires et de fièvres au lieu de perceptions spirituelles, de passion au lieu d'amour, de la coquille au lieu du fruit.
Mais vous, amis et lecteurs, qui aspirez à quelque chose de plus qu'une vie d'écureuil tournant dans sa roue incessante ; vous qui ne sauriez vous contenter de la chaudière qui bout toujours sans rien produire, vous qui ne prenez pas des échos sourds et vieux comme le monde pour la voix divine de la vérité, préparez-vous à un avenir que peu d'entre vous ont rêvé, à moins qu'ils ne soient entrés dans la voie. Car vous avez choisi un sentier qui, plein de ronces d'abord, s'élargira bientôt et vous mènera droit à la vérité divine. Libre à vous de douter d'abord ; libre à vous de ne pas accepter sur parole ce qui est enseigné sur la source et la cause de cette vérité, mais vous pouvez toujours écouter ce que dit la voix, vous pouvez toujours observer les effets produits par la force créatrice qui sort des abîmes de l'inconnu. Le sol aride sur lequel se meuvent les générations présentes, à la fin de cet âge de disette spirituelle et de satiété toute matérielle, a besoin d'un signe divin, d'un arc-en-ciel, — symbole d'espérance — au-dessus de son horizon. Car de tous les siècles passés, le XIXe est le plus criminel. Il est criminel dans son égoïsme effrayant ; dans son scepticisme qui grimace à la seule idée de quelque chose au-delà de la matière ; dans son indifférence idiote pour tout ce qui n'est pas le Moi personnel, — plus que ne l'a été aucun des siècles d'ignorance barbare et de ténèbres intellectuelles. Notre siècle doit être sauvé de lui-même avant que sa dernière heure ne sonne. Voici le moment d'agir pour tous ceux qui voient la stérilité et la folie d'une existence aveuglée par le matérialisme, et si férocement indifférente au sort d'autrui ; c'est à eux de dévouer leurs plus grandes énergies, tout leur courage et tous leurs efforts à une réforme intellectuelle. Cette réforme ne peut être accomplie que par la Théosophie et, disons-le, par l'Occultisme ou la sagesse de l'Orient. Les sentiers qui y mènent sont nombreux, mais la sagesse est une. Les artistes la pressentent, ceux qui souffrent en rêvent, les purs d'esprit la connaissent. Ceux qui travaillent pour autrui ne peuvent rester aveugles devant sa réalité, bien qu'ils ne la connaissent pas toujours par son nom. Il n'y a que les esprits vides et légers, les frelons égoïstes et vains, étourdis du son de leur propre bourdonnement, qui ignorent cet idéal supérieur. Ceux-là vivront jusqu'à ce que la vie devienne un fardeau bien lourd pour eux.
Qu'on le sache bien cependant: ces pages ne sont pas écrites pour les masses. Elles ne sont ni un appel à la réforme, ni un effort pour gagner à nos vues les heureux de la vie ; elles ne s'adressent qu'à ceux qui sont faits pour les comprendre, à ceux qui souffrent, à ceux qui ont soif et faim d'une réalité quelconque dans ce monde d'ombres chinoises. Et ceux-là, pourquoi ne se montreraient-ils pas assez courageux pour laisser là leurs occupations frivoles, leurs plaisirs surtout et mêmes leurs intérêts, à moins que le soin de ces intérêts ne leur constitue un devoir envers leur famille ou autrui ? Personne n'est si occupé ou si pauvre qu'il ne puisse se créer un bel idéal à suivre. Pourquoi hésiter à se frayer un passage vers cet idéal, s les obstacles, toutes les entraves, toutes les considérations journalières de la vie sociale, et à marcher résolument jusqu'à ce qu'on l'atteigne ? Ah ! ceux qui feraient cet effort trouveraient bientôt que la « porte étroite » et « le chemin plein de ronces » mènent à des vallées spacieuses aux horizons sans limites, à un état où on ne meurt plus, car on s'y sent redevenir dieu ! Il est vrai que les premières conditions requises pour en arriver là sont un désintéressement absolu, un dévouement sans bornes pour autrui, et une parfaite indifférence pour le monde et son opinion. Pour faire le premier pas dans cette voie idéale, il faut un motif parfaitement pur ; aucune pensée frivole ne doit nous faire détourner les yeux du but, aucune hésitation, aucun doute ne doit entraver nos pas. Cependant il existe des hommes et des femmes parfaitement capables de tout cela et dont le seul désir est de vivre sous l'égide de leur Nature Divine. Que ceux-là, au moins, aient le courage de vivre cette vie et de ne pas la cacher aux yeux des autres ! Aucune opinion d'autrui ne saurait être au dessus de l'opinion de notre propre conscience. Que ce soit donc cette conscience, parvenue à son développement suprême, qui nous guide dans tous les actes de l'existence ordinaire. Quant à la conduite de notre vie intérieure, concentrons toute notre attention sur l'idéal proposé, et regardons au-delà, sans jamais jeter un regard sur la boue à nos pieds...
Ceux qui sont capables de cet effort sont de vrais Théosophes ; tous les autres ne sont que des membres plus ou moins indifférents, et fort souvent inutiles.

H.P. Blavatsky

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Enseignement théosophique sur les cycles (extraits)

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Le Cercle de l'Éternité et du Temps
« Le Cercle était, pour chaque nation, le symbole de l'Inconnu – l'"Espace sans Borne," le voile abstrait d'une abstraction toujours présente – la Déité Inconnaissable. Il représente le Temps illimité dans l'éternité. Le [...] "Cercle sans limite du Temps Inconnu," Cercle d'où est issue la lumière radiante – le SOLEIL Universel, ou Ormuz [le Logos, le « Premier Né » et le Soleil] – est identique à Kronos [Cronos], dans sa forme éolienne, qui est un Cercle. Car le cercle est Sare, et Saros, ou cycle, et il était le dieu babylonien dont l'horizon circulaire était le symbole visible de l'invisible, tandis que le soleil était le Cercle UN d'où étaient issues les orbes Cosmiques, et dont il était considéré comme le chef. [...] Ainsi, aucune meilleure définition ne pouvait être donnée du symbole naturel et de la nature évidente de la Déité, qui ayant sa circonférence partout (le sans limite) avait, cependant, son point central partout ; en d'autres mots, était dans chaque point de l'Univers ». [La Doctrine Secrète, vol. I, pp 113-4, éd. angl.]
« Ce principe, premier ou plutôt UN, était appelé « le cercle Céleste », symbolisé par le hiérogramme d'un point dans un cercle ou dans un triangle équilatéral, le point étant le LOGOS. Ainsi dans le Rig Veda, dans lequel Brahma n'est même pas nommé, la cosmogonie est précédée par l'Hiranyagharba, « l'Œuf d'Or », et Prajapati (Brahma à un stade ultérieur), desquels ont émané toutes les hiérarchies de « Créateurs ». La Monade, ou le point, est l'origine et est l'unité d'où vient tout le système de numérotation. Ce Point, est la Cause Première, mais CELA dont il émane, ou plutôt, dont il est l'expression, le Logos, est passé sous silence. À son tour, le symbole universel, le point à l'intérieur du cercle, n'était pas encore l'Architecte, mais la cause de cet Architecte ; et ce dernier se tenait vis-à-vis de lui précisément dans la même relation que le point lui-même vis-à-vis de la circonférence du Cercle, qui ne peut être définie, selon Hermès Trismégiste. [...] Avec Pythagore, la MONADE retourne dans le silence et les Ténèbres dès qu'elle a développé la triade, de laquelle émanent les sept chiffres restants des 10 (dix) chiffres [sacrés] qui sont à la base de l'univers manifesté.
« [...] Les légendes scandinaves de la création, de notre terre et de l'univers, commencent avec le temps et la vie humaine. Pour elles, tout ce qui précède est « Ténèbres », où réside le Père-de-Tout, la cause de tout. Comme on a pu l'observer [...] ces légendes ont en elles l'idée de ce PÈRE-DE-TOUT, la cause originelle de tout ; « il est à peine mentionné dans les poèmes, » non pas en raison [...] de l'idée « qu'on ne pourrait atteindre à une conception précise de l'Éternel, » mais à cause de son caractère profondément ésotérique. Ainsi, tous les dieux créateurs, ou les Déités personnelles, commencent au second stade de l'évolution Cosmique. Zeus est né dans et à partir de Kronos – le Temps. Ainsi en est-il de Brahmâ, le produit et l'émanation de Kala, "l'éternité et le temps" ; Kala étant un des noms de Vishnu. » [La Doctrine Secrète, vol. I, pp 426-7, éd. angl.]

La conscience illusoire du temps
« "Le Temps" n'est qu'une illusion produite par la succession de nos états de conscience tandis que nous évoluons dans la Durée éternelle et il ne peut exister quand il n'y a aucune conscience dans laquelle l'illusion puisse être produite ; mais "il gît endormi" ». [La Doctrine Secrète, I, p. 37, éd. angl.]
« L'illusion du temps est inhérente à notre constitution complexe. » [« La Loi des cycles » Cahier Théosophique n°10].

Les cycles et le secret de l'initiation
« Il est bien connu qu'aucun secret ne fut mieux préservé et plus sacré pour les anciens, que celui de leurs cycles et leurs computs. Des Egyptiens aux Juifs, divulguer quoi que ce soit relatif à la mesure exacte du temps était considéré comme le plus grand péché. C'était pour avoir divulgué les secrets des Dieux, que Tantale fut précipité dans les régions infernales ; les gardiens des Livres sacrés Sibyllins étaient menacés de la peine de mort s'ils en révélaient un seul mot. Les Sigalions (les images d'Harpocrate [symbolisant le secret]), étaient dans chaque temple – en particulier dans ceux d'Isis et de Sérapis –chacun pressant un doigt sur les lèvres ; tandis que les Hébreux, enseignaient, qu'après l'initiation aux mystères Rabbiniques, divulguer les secrets de la Kabale était comme manger du fruit de l'Arbre de la Connaissance : c'était passible de mort. » [La Doctrine Secrète, vol. II, p 396, éd. angl.]

Les Jours et les Nuits de Brahma
La division de l'histoire humaine en Âge d'Or, Âge d'Argent, Âge de Bronze et Âge de Fer est évoquée dans la littérature de nombreux peuples.
Dans l'Hindouisme, « Une période ou expression de manifestation universelle est appelée un Brahmanda c'est-à-dire une Vie complète de Brahma, et cette vie se compose des jours et des années qui, étant cosmiques, sont d'une durée immense. Le Jour de Brahma, comme celui de l'homme, a une durée de vingt-quatre heures environ ; son année de trois cent soixante jours environ ; le nombre de ses années s'élève à cent.
« Considérons maintenant ce globe [terrestre] puisque nous ne sommes concernés par aucun autre. Son gouvernement et son évolution sont dirigés par Manu, l'homme, d'où le terme manvantara c'est-à-dire "entre deux Manu". Le cours de l'évolution se divise, pour chaque race [c-à-d pour chaque peuple], en quatre yuga. Le temps et le caractère de ces yuga sont particuliers à chaque race. Ils n'affectent pas en même temps toute l'humanité car certaines races sont dans un yuga tandis que d'autres sont dans un cycle différent. [...] L'Occident et l'Inde sont actuellement en kali yuga, surtout en ce qui concerne le développement moral et spirituel. Le premier de ces yuga est lent comparé aux autres, et le yuga actuel — kali — est très rapide, son mouvement étant accéléré, justement comme certaines périodes astronomiques concernant la lune, qui sont connues aujourd'hui, mais dont l'étude n'a pas encore été entièrement approfondie. [Voici un tableau symbolique des périodes de l'Humanité pendant un univers :]

tableau cycles brahma

                                       [L'Océan de Théosophie – W.Q. Judge – pp. 132-3]

Les cycles de l'homme
Les cycles de l'intellect : « Selon l'ancienne doctrine, le mouvement cyclique du monde physique, s'accompagne d'un mouvement analogue dans le monde de l'intellect — l'évolution spirituelle du monde procédant par cycles, comme l'évolution physique.
« Nous observons ainsi dans la marée du progrès humain, l'alternance régulière d'un courant de flux et de reflux. Les grands royaumes et empires du monde, après avoir atteint l'apogée de leur grandeur, re-tombent selon une loi identique à celle qui les avait fait progresser, jusqu'au moment où, ayant atteint le point le plus bas, l'humanité se ressaisit et progresse une fois de plus ; le degré de développement atteint étant — en vertu de cette loi de progression en cycles ascendants — un peu plus élevé que celui qu'elle avait avant sa chute. »

L'homme est créateur de ses cycles : « Nous sommes nous-mêmes les créateurs de cycles (périodes de temps définies) ; et les cycles temporels poursuivent leurs révolutions en nous-mêmes. La circulation du sang dans le corps, les pulsations du cœur et le pouls sont des phénomènes cycliques ; les désirs ardents des appétits et leur satisfaction sont cycliques ; maladie et convalescence sont cycliques ; sommeil et veille sont cycliques ; de même que la naissance et la mort ; la vie prénatale est cyclique ; la vie sur terre est également cyclique. »
« Deux conclusions importantes de cette étude sur la Loi des Cycles peuvent se résumer ainsi :

« 1°) Nous sommes les créateurs de certains cycles : par l'opération du karma individuel, nous traçons le cycle de nos réincarnations individuelles ; par nos actions collectives, nous traçons les cycles de contraction ou d'expansion de ce qui sera la croissance ou le déclin de la communauté ou de la nation ; par le karma spirituel, nous progressons lentement mais sûrement, vers le bord du « Cercle primordial » — qui est le Nirvâna lorsqu'on y entre soi-consciemment et le Pralaya [Une période d'obscuration ou de repos entre deux périodes de manifestations] lorsqu'on y entre inconsciemment.

« 2°) Chaque être humain vit en étroite communion avec la Nature, évolue au milieu de la Nature et doit réaliser que son Être est la Nature. De roue en roue, de cycle en cycle, la Vie Une en manifestation trace le Cercle du Temps dans l'Espace Abstrait, qui est la Durée. ». [Extraits de « La Loi des cycles » Cahier Théosophique n°10].

Les cycles de l'homme et de l'humanité : « Les cycles spirituels, psychiques et moraux sont ceux qui affectent plus spécialement l'homme ; ils donnent naissance aux cycles nationaux, raciaux, et individuels. Les cycles raciaux [les cycles des peuples] et nationaux appartiennent à l'histoire. Les cycles individuels sont des cycles de réincarnation, de sensation et d'impression. Pour la majorité des hommes, le cycle de la réincarnation individuelle dure quinze cents ans ; il détermine à son tour un grand cycle historique intimement lié au progrès de la civilisation. » [L'Océan de Théosophie, W.Q. Judge - pp. 128/9]

Le parcours du cycle du zodiaque et le cycle de l'initiation
« Le cycle de l'Initiation était une reproduction en miniature de cette grande succession de changements cosmiques, à laquelle les astronomes ont donné le nom d'année tropicale ou sidérale. De même qu'à la fin du cycle de l'année sidérale (25.868 ans) les corps célestes retrouvent les mêmes positions relatives qu'ils occupaient à son début, de même, à la fin du cycle de l'Initiation, l'Homme intérieur a regagné l'état originel de divine pureté et de connaissance, d'où il était parti pour entreprendre son cycle d'incarnations terrestres. » [« La Loi des cycles » Cahier Théosophique n°10].{smooth-scroll-top}